Le Bouddha Blanc [Hitonari Tsuji]

Par le Bison le 20 mars 2013

Catégorie : 4 étoiles, Asie

La lumière s’éteint doucement à l’horizon sur l’île d’Ôno, minuscule île du Sud du Japon, coupée du reste du pays par les caprices de la nature et du temps qui s’est toujours vue refuser l’instauration d’un pont afin de la rapprocher de la civilisation. Un vent frais et léger vient baigner le souffle de ses habitants, en particulier Minoru Eguchi, âme pure de l’île.

Minoru Eguchi est l’armurier du village. Il a patiemment appris son métier auprès de son père, suivant les règles ancestrales et traditionnelles. Mais sa maîtrise et ses capacités dépassent largement la renommée de l’île. Si au début de ce siècle, ses sabres et baïonnettes constituaient son gagne-pain quotidien, il saura transformer sa forge pour la réparation des « fusils 1906 » lors de la seconde guerre mondiale, puis se diversifia avec des machines agricoles ou inventions en tout genre pour faciliter la vie de ses compatriotes militaires, paysans ou pécheurs. Et c’est dans les règles de l’art qu’il fonda une famille tournée autour de son armurerie et d’un Bouddha Blanc…

« Tu as entendu parler de la métempsycose ?
- Métempsycose ?
- C’est l’abbé du temple d’Ôtakuma qui m’en a parlé, ça veut dire quand un homme meurt, son âme, elle, ne meurt pas, elle emprunte simplement un nouveau corps, selon certaines règles.
- Ça me dit quelque chose.
- Ainsi, l’âme ne meurt jamais, elle voyage seulement de corps en corps.
- Je vois, fit Minoru en hochant la tête.
- Si, au moment où elle se réincarne, l’âme a encore des souvenirs de ce qu’elle a expérimenté dans son corps précédent, ce n’est guère étonnant que surviennent des sensations de déjà-vus. »

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Durant toute sa vie, l’armurier n’aura que cette question obsédante : « d’où viens-je ? ». Incessamment obnubilé par cette interrogation, il ne cessera d’en rechercher la réponse. Des sensations de « déjà-vus » transformeront sa vision du monde, et tout au cours de cette vie, il recherchera dans son passé les souvenirs d’une vie précédente. L’âme ne meure pas, elle navigue de corps en corps et c’est ce en quoi Minoru tente de comprendre. Sans être pris pour un fou, il sera le premier à interroger ses propres enfants pour tenter de percer le mystère de cette vie d’avant. La réincarnation est au centre de ce roman, tout comme le Bouddha Blanc

Qui est donc ce Bouddha Blanc ? En fait, il apparaîtra dans les visions de Minoru à différents moments clés de sa vie pour lui indiquer le bon chemin à prendre. Dirigé sur la voie de l’âme pure, Minoru ayant laissé l’armurerie à ses fils se chargera de lui rendre hommage en même temps qu’à tous ses ancêtres îliens. Il réunira tous les ossements des morts de l’île d’Ôno, les réduira en poudre afin de servir à la fabrication d’un Bouddha debout. Sentir les habitants de l’île prier face à ce géant blanc, honorer ainsi leurs défunts ancêtres mais aussi revenir aux valeurs fondamentales du bouddhisme : hommes et femmes réduits en poussière se retrouvent mêlés ensemble, au sein d’une même sépulture, quelques soient leurs opinions philosophiques et leurs courants religieux.

Sans connaître la métempsycose, sans approfondir ces concepts de déjà-vus, sans avoir senti l’apparition de ce Grand Bouddha Blanc, je me suis souvent interrogé sur mon « avant-vie » et sur mon « après-mort ». Qui étais-je avant et qui vais-je devenir après ? Entre la réalité et mes envies, il m’est bien difficile de sentir la personne que j’ai pu être avant. Cette mémoire antérieure s’estompe de plus en plus avec le temps. Mais l’imagination a le pouvoir de me procurer de nouvelles vies totalement fictives dans lesquelles je puisse me complaire. Cependant est-ce que cette imagination parfois débordante ne puise pas un peu dans quelques vagues souvenirs bien réels ?

Il eut des accès de température si élevés qu’il en perdit connaissance. C’est au cours d’une de ces pertes de conscience qu’il eut la vision du bouddha blanc.
Un Bouddha immaculé, haut jusqu’au plafond, se tenait debout, immobile, au centre de rayons de lumière éclatants. Minoru avait conscience qu’il s’agissait d’un Bouddha, pourtant les traits de l’apparition restaient flous, on ne distinguait ni ses yeux, ni sa bouche, les détails se fondaient dans la noblesse générale de son aspect. L’expression du visage, cependant, était clairement perceptible : sereine et d’une douceur infinie.
Minoru allait voir apparaître ce Bouddha plusieurs fois au cours de sa vie, mais l’impression demeura toujours la même : malgré le flou qui lui dissimulait les contours des yeux, il savait que le Bouddha abaissait son regard vers lui, et il saisissait toute la bonté émanant de ses lèvres souriantes.
[...]
Inconsciemment, Minoru avait joint les mains devant l’apparition. Il se mit à prier en demandant pardon, sans savoir de quelle faute il se repentait, mais quoi qu’il en soit il s’excusa encore et encore. Quand il s’éveilla, la fièvre était tombée.

Je repense également à la lecture d’une nouvelle de mon dernier Yasunari Kawabata, élégie. Ainsi j’aimerai bien sentir en moi de la sève coulée à travers mes veines. Né en 1845 dans la ville de Hiroshima, je suis un ginkgo immensément érigé vers les étoiles. J’ai 100 ans lorsque je découvre les affres de la guerre et le pouvoir destructeur de l’Homme. Mais parce que ma sève pure coule intensément en moi, je reste dressé, seul survivant d’une bombe atomique dévastatrice.

6 commentaires
  1. 21 mars 2013 , 9 h 54 min - phil prend la parole ( permalien )

    soit et deviens ginkgo !
    mais sais tu qu’il habite a Paris avec Nakayama Miho …
    peut etre tu ne voudras plus etre un arbre du coup !!!!

    • 21 mars 2013 , 14 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ignorai pour la ex-idole de la J-Pop,
      mais je savais que Hitonari vivait à Paris.
      C’est pour ça qu’il est souvent présent dans les salons littéraires.
      Mais je me demande bien ce qu’il fait à Paris, c’est tellement mieux à Tokyo…

    • 21 mars 2013 , 14 h 27 min - phil prend la parole ( permalien )

      ben c pour eviter les « papas a riz » du pays nippon !

  2. 21 mars 2013 , 10 h 31 min - phil prend la parole ( permalien )

    c’est le titre du livre qui m’avait attire. Un bouddha et blanc en plus ! la purete quoi !
    Dans ce livre, on trouve une vision de ce qui peut se faire des rites et coutumes dans un Japon contemporain a travers la vie la mort, la disparition de proches, la religion et la metempsy… a travers les souvenirs d’une vie entre amour de jeunesse, camaraderie, guerre …ou l’on voit a travers les souvenirs que l’homme peut faire des choses qui sont completement contraires a ses pensees …
    bref un auteur qui se dit vouloir faire une lecture philosophique et il y reussit puisque on est en questionnement !

    • 21 mars 2013 , 14 h 12 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un auteur moderne qui fait réfléchir en mélangeant vie et mort, rites et croyances, philosophie et religion. Oui, un auteur qui mérite toutes les éloges que je peux penser des bouquins que j’ai lu de lui…

  3. 21 mars 2013 , 14 h 36 min - phil prend la parole ( permalien )

    Toi qui dit que ta memoire s’estompe ben c peut etre pour mieux profiter du present car apparement la vie c ca non ?

    Et j’avais lu qu’Hitonari se considerait non croyant tout en disant qu’au Japon on venerait plus de 800 Dieux … ca fait reflechir ca et ca en fait tomber des feuilles aux mille ecus (et soit dit en passant riches en flavonoïdes bon pour la microcirculation cerebrale!) lol !

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