Dans la maison du père [Yanick Lahens]

Par le Bison le 2 avril 2013

Tu ne trouves pas qu’il fait chaud subitement. Je me sens moite, la chemise collante et trempée de sueur. Le soleil tarde à se coucher. Il n’est pas encore fatigué de sa folle journée à danser au-dessus des vagues. Je ne compte plus le nombre de verre de rhum, ni même de rondelles d’ananas. Je ne sais plus trop où j’en suis, ces effluves d’hibiscus et de bougainvilliers m’enivrent, j’ai la tête qui tourne. Tourne, tourne, tourne comme la danse de cette petite fille, la bien-nommée Alice Bienaimé.

« Du jour où j’ai compris que la mort pouvait me dérober un visage aimé, du jour où j’ai compris que ceux que j’aimais étaient mortels, j’ai voulu les aimer plus forts.  Quelquefois, je rêvais la nuit les yeux ouverts. J’inventais des scénarios macabres, des tremblements de terre des inondations ou des accidents dans lesquels disparaissaient ou s’engloutissaient ceux que j’aimais. J’attendais au bout de quelques minutes de sentir les larmes couler le long de mes joues. Je rêvais leur mort et me sentais rassurer de les aimer si fort. »

Tu ne connais pas Alice ? Alors, laisses-moi te compter son histoire.

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Cela remonte aux années quarante, sur une île qui aurait pu être paradisiaque, Haïti. De famille bourgeoise, Alice a été élevée par un père bien trop strict et une mère bien trop aimante. Elle se confiera donc plus à son oncle et aussi à Man-Bo, la servante couleur noire charbon. L’un lui apportera le sentiment d’être libre, l’autre la bienveillance.

« Le corps incertain et l’âme floue, nous attendions, oreilles aux aguets et cœurs ouverts, ces mots goyave et canne qui font danser des papillons dans les yeux et battre le sang sous la peau. »

En fait, je connais très mal l’histoire d’Haïti, son passé ainsi que son présent. Que sais-je de cette île ? Elle est entourée d’eau, une mer bleue azure que j’imagine. Des alizées parfumés de vanille bourbon, la nostalgie des bougainvilliers et les verres de Rhum de sa voisine, Cuba. D’ailleurs, tu n’imagines pas lire ce roman sans en goûter un verre. Là fut mon erreur, je n’avais à disposition que du rhum martiniquais. Je ne reviendrai pas sur le contexte économique, du genre achetons français, si le rhum cubain est bon, je ne m’interdirai pas  un embargo. Mais bon je m’éloigne à la rame du sujet. Je redescends sur la plage – de sable fin où les alizées font voler les cheveux des belles haïtiennes – pour revoir Alice faire virevolter sa belle robe fleurie. Quand la nostalgie t’étreint, tu te sens heureux. Non ? Alice continue à danser car à Haïti, la danse est synonyme de lutte des classes.

« La féminité pour elle allait de soi. Elle se devait d’être tiède. Ni trop libre comme celle de bourgeoises qu’elle imaginait se vautrant dans la luxure et la volupté. Ni trop chaude comme celle des négresses bleues des bas quartiers dont elle disait en chuchotant qu’elles ondulaient leur bassin et offraient sans honte leur sexe. »

Je ne suis pas certain d’avoir tout compris dans la danse, son importance et ses racines africaines. Je sais que cela lui procure un sentiment de liberté. Je perçois que danse et vaudou entraînent une même transe. Sans la danse, Alice aurait eu l’impression d’être retenue en cage, une cage dorée sous les cocotiers. Je ne suis pas sur non plus de comprendre les changements politiques de cette île. Un aveu de faiblesse de ma part. Le roman débute avec la fin de l’occupation américaine et se termine avant la prise de pouvoir de François Duvalier (alias « Papa Doc »). Par contre, tout au long de ce roman, j’ai senti la poésie de son auteure, Yanick Lahens, au même titre que les effluves de ylang-ylang venues flirter avec mes narines et mettre mes sens en émoi. Je reviendrai sur cette île, à Port-au-Prince, voir les papillons danser et boire du jus de goyave.

« Dans cette île, nous n’avons jamais beaucoup aimé la mer, persuadés qu’elle nous a amené tous nos malheurs. Je ne suis donc allée qu’une ou deux fois m’y baigner, cet été-là, mais j’ai longtemps imaginé ses grondements durant le jour et les soirs sa plainte hagarde roulant dans l’épaisseur de la nuit. J’aimais marcher le long de la dentelle des algues sur le sable et sentir la mer me lécher les pieds. J’aimais la mer comme la danse, j’aimais le risque physique et le plaisir. J’aimais ses mystères d’écume, de sel et d’eau. Les yeux grands ouverts je rêvais de son désordre fantasque et violent tout au loin. De sa poésie si amère. De son ventre d’eau pleine de toutes sortes d’animaux vivants et morts, de vieilles carcasses à la dérive, de sables mouvants et fins, d’algues de toutes les couleurs, de coraux étranges. L’idée de la vie et de la mort dans ce ventre d’eau du monde devenait un songe bienfaisant qui m’enchantait. Et quand le songe ne trouvait plus où s’arrêter, je le laissais filer au-dessus de l’eau, m’enivrant d’air et de sel. »

2 commentaires
  1. 3 avril 2013 , 12 h 25 min - Pasdel prend la parole ( permalien )

    Alice apparemment pas un délice… pas comme celui d’Alice de Monsieur Perret.

    • 3 avril 2013 , 19 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oui et Non.
      L’histoire ne m’a pas transporté autant que je l’aurais souhaité, mais j’ai découvert une auteure, Yanick Lahens, et une plume. Quelle plume, mélange de poésie et de nostalgie, de chaleur et de moiteur. J’y reviendrai donc, c’est une certitude !

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