ville Noire ville Blanche [Richard Price]

Par le Bison le 10 mars 2013

Apprête-toi à vivre les 48 heures les plus longues de ta vie. Une chaleur étouffante fume le bitume, des odeurs de sueur remontent à la surface. Tu te croyais peinard avec ton sweat jaune à capuche à errer dans cette cité black, banlieue populaire de New-York. Qu’est-ce que tu voulais y faire ? Besoin d’une dose d’héroïne ou à la recherche d’une pute ? Tais-toi, je ne suis ni un flic ni ton confesseur. Tu devais avoir tes raisons. 48 heures interminables dans lesquelles tu vas suffoquer, baliser, enrager, souffrir.

48 heures, 620 pages. Le ratio est infime. Autant dire que tu vas vivre ces 48 heures de bout en bout. Tu crois que tu auras le temps de dormir, de manger ou de boire un verre de citronnade. Détrompe-toi mon gars ou ma poulette –pas de sexisme sur ce blog – et ne penses même pas à baiser. 48 heures, tu vas trouver ça long, interminable même. Mais je t’arrête de suite. 48 heures, c’est peut-être long, mais pas lent.

« Vous savez, la vie, la vie et la mort, écoutez les jeunes, la vie et la mort, c’est simple, pour eux. La mort n’est pas grand-chose. La mort, c’est la vie. »

Je te parle 5 minutes de l’affaire. Tu n’es plus à 5 minutes près ?

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Un soir, la nuit tombée, les étoiles brillent dans le ciel, une magnifique rousse et blanche arrive aux urgences, les mains en sang, visiblement en état de choc. Agression, vol, viol ? Un flic noir, la quarantaine désabusée prend sa déposition. Il est l’icône de la cité, le grand frère que tout le monde vient voir pour lui exposer ses problèmes. Tu imagines déjà la figure paternelle de Samuel L. Jackson, alors que dans le rôle de la blanche, tu découvres Julianne Moore. Et peut-être même que l’histoire ferait un bon scénario. Si j’étais réalisateur, j’appellerais même mon film « la couleur du crime ». Ça sonne bien, et je comprends de suite la tournure que prendra l’affaire de cette agression. Brenda Martin et Lorenzo Council. Ces deux-là ne vont pas se quitter pendant les 48 prochaines heures pour comprendre ce qui s’est réellement passé ce soir-là, dans cette ruelle sombre où ladite Brenda déclare avoir été agressée par un noir. Elle s’est fait voler sa caisse. Mais qu’est-ce qu’une blanche faisait dans ce quartier. Un rendez-vous avec un dealer ? En attendant, je lance un avis de recherche pour la caisse. Stop. Alors qu’elle est assise aux urgences depuis trois heures, elle m’annonce maintenant que son fils était sur la banquette arrière de sa caisse. Cela change la donne, tu ne crois pas. Pourquoi ce laps de temps ?

« A cette heure, le campement des médias le long du train silencieux avait pris l’aspect d’un bivouac militaire de la guerre de Sécession. Le matériel électronique pendait au grillage comme des cartouchières ou des gourdes ; l’aube tourbillonnante transformait en fantômes les quelques cameramen encore debout, marchant d’un pas raide et lent tels des pervers nocturnes. »

Je ne la sens pas très clean cette nana. Elle cache quelque chose. Je ne sais pas encore quoi, je ne sais pas si son histoire tient la route. En attendant, le quartier est bouclé, limite si les autorités voisines et blanches n’installent pas des barbelés pour circonscrire le crime et le criminel afro-américain dans la cité noire – surtout qu’il ne franchisse pas la frontière avec les blancs. En attendant, les médias vont foncer sur l’affaire, les caméras sont de sorties, les journalistes au micro et les commentaires s’appuient sur les rumeurs de la rue. En attendant… Oui, je sais j’attends beaucoup mais parce qu’une telle affaire ne se résolue pas en un battement de cil. Il faut de l’attente, de la perspicacité, de la confiance et de la psychologie pour arriver à comprendre les pensées de Brenda, cette blanche solitaire et asociale qui passe son temps à écouter et pleurer de la musique soul qui se diffuse dans son casque. Mais derrière cette affaire, tu sens déjà la poudrière dans laquelle tu te trouves. Le quartier est aux bords de l’implosion. Bang Bang Bang. Toutes les rancœurs racistes vont exploser d’ici peu, si Council n’arrive pas à résoudre l’affaire et à calmer le jeu des habitants, excédés par cette surenchère de moyens policiers. En aurait-il été autrement si le gosse et la mère avaient été noirs ? Bang Bang Bang.

« Il se sentait impuissant et désespéré. Tous les aspects de l’enquête lui échappaient. Occupation quasi militaire, manifestation en riposte, arrestation arbitraire, battue organisée par des bénévoles, journaliste garde-malade, famille outragée : il était incapable de contrôler ou de prévenir quoi que ce soit. »

Challenge Lire sous la Contrainte – Session 5, d’un livre à l’autre.

8 commentaires
  1. 11 mars 2013 , 7 h 40 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Très bonne chronique,très personnelle sur un livre que j’ai chroniqué aussi,tu peux le retrouver.Moins enthousiaste que toi cependant.Et le plaisir d’écouter Big Fat Solomon.A +

    • 11 mars 2013 , 9 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      parce qu’en lisant ce roman de Richard Price, on écoute forcément de la grande Soul Music…

  2. 11 mars 2013 , 20 h 02 min - manU prend la parole ( permalien )

    Il va falloir que je le sorte de ma PAL celui-là…

    • 12 mars 2013 , 9 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      oui, il va falloir…
      Même si y’en a qui ont moins aimé.
      Richard Price n’est pas un auteur d’action mais d’ambiance.
      Je m’y suis cru dans cette banlieue. Je voyais ces flics me contrôler, ces journalistes me guetter, cette rousse m’interroger…

  3. 11 mars 2013 , 21 h 46 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Tu m’intrigues, là. Il faut que je retienne ce titre.
    Merci pour cette nouvelle participation et bonne semaine.

    • 12 mars 2013 , 9 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      le lire sous la contrainte l’aurait été de vivre cette histoire sur 48 heures… Mais 620 pages en deux jours, c’est un peu plus que je peux me le permettre, même sous la contrainte.

  4. 21 août 2013 , 20 h 40 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Je viens de le finir, ce fut long parce que je n’ai pas eu beaucoup de temps pour la lecture, ce qui est une erreur, faut pas entamer ce genre de pavé quand on a pas le temps.

    Quelle ambiance noire, plombée, lourde, oppressante.

    • 22 août 2013 , 18 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ouf… J’ai eu peur quand tu as annoncé que tu allais t’y mettre.
      Parce que ce bouquin n’est pas fait pour tout le monde. Il a peu de rythme mais il a une atmosphère étouffante pour peu qu’on y mette les pieds dans ce quartier.
      Je n’ai pas eu l’occasion d’en lire d’autres, mais certainement retenterai-je l’expérience Richard Price…

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