Lettres d’Amérique [Stefan et Lotte Zweig]

Par le Bison le 13 mars 2013

Catégorie : 3 étoiles, Europe

« Par les temps qui courent, il faut savoir saisir le moindre instant de bonheur et l’apprécier – évitons de trop réfléchir, ça ne sert à rien. »

Ça tombe bien, réfléchir me donne mal à la tête. Le remède, pour ne pas réfléchir : une plage à Acapulco, quelques strings jouant au beach-volley et une piña colada. Saisir l’instant de bonheur dans ces images, le contexte géopolitique étant bien différent et ne prétextant pas souvent aux sourires. Nous sommes à la veille de la seconde guerre mondiale. Stefan Zweig et sa femme Lotte sont en exil, fuyant l’Angleterre pour les États-Unis. Delà, Stefan fera quelques voyages d’agréments à travers l’Amérique du Sud, essentiellement le Brésil et l’Argentine. C’est par l’intermédiaire de quelques lettres écrites à ses proches que je vais retracer son parcours.

« Lettres d’Amérique » n’est ni un roman, ni un recueil de nouvelles pour lesquelles l’auteur excelle, juste quelques lettres qui, mises bout à bout, apportent son ressentiment vis-à-vis de son exil, de sa patrie et de ce qui se passe en Europe, jusqu’à la date fatidique, celle de son suicide.

  • 1ère partie.

Je te propose une petite biographie. Cela ne fait pas de mal, cela enrichit tes connaissances sur l’auteur que tu pourras ressortir au prochain cocktail mondain. Surtout cela te fera passer le temps en attendant que le serveur t’apporte sur un plateau argenté ta fameuse piña colada avec un joli parasol en papier qui nage dedans. Peut-être un peu longuet pour certains esprits, comme toute biographie, certains aspects sont assez rébarbatifs. Mais, ce n’est pas un problème puisque le serveur t’avait apporté une Margarita (que tu as accepté, il fait chaud et soif). Alors en attendant d’avoir ton doucereux lait de coco, tu te replonges de nouveau dans le contexte de l’époque, celui de l’avant-guerre, et les explications des différents voyages de l’auteur autrichien. D’ailleurs, se sent-il encore autrichien à cette époque-ci ?

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  • 2ème partie.

«  Nous suivons les actualités avec la plus grande attention et il semblerait que nous n’ayons pas traversé toutes ces terribles souffrance en vain. Si ce diable d’Hitler finit par être vaincu, alors aucune perte, aucun prix, aucune souffrance n’auront été trop élevés, ni trop longs. »

Aout 1940 – Janvier 1941. La première expédition du couple Zweig en Amérique du Sud. Ils s’installèrent au Brésil, Stefan fit conférence sur conférence, jusqu’à l’épuisement presque. Avec un peu de tourisme. Pas assez à son goût, ni à celui de Lotte encore moins du mien. J’aurais aimé partir un peu plus, aller à la rencontre des indigènes, découvrir de nouveaux territoires vierges, sentir la moiteur de mon corps… J’émets donc un bémol sur cette seconde partie que j’ai trouvé un poil trop long (je ne parle pas de ma barbe ; restriction budgétaire, il faut que j’attende le mois prochain pour m’acheter de la mousse à raser). La correspondance du couple est souvent sommaire et fortement répétitive. Fallait-il les réunir toutes ici ? Je me pose la question. Il est évident que cette répétition me fait sentir que le couple n’apprécie que modérément cet exil forcé, que les conférences sont devenues une obligation presque « forcée » ne serait-ce que pour remercier toutes les personnes et les états qui aident les Zweig. Mais dans ces lettres, j’y perçois de l’ennui. Il fait beau, il fait chaud, c’est le paradis et nous avons honte d’être là-bas, alors que la guerre sévit en Angleterre. Une fois, je le crois, dix fois je le conçois, cinquante fois, je trouve cela presque chiant. Enfin, ce n’est que mon avis. Mais puisque l’éditeur ne me l’a pas demandé, j’aurais quelque peu édulcoré le nombre de correspondances de cette période pour gagner en rythme et m’éviter de demander au serveur un nouveau cocktail avec un nouveau parasol en papier dedans. J’avais presque envie de me joindre avec ces brésiliennes du club local de beach-volley…

« Nous sommes là depuis trois jours, et tout ce que nous avons vu est vraiment merveilleux ; c’est la ville la plus pittoresque que j’ai jamais vue. Aujourd’hui nous avons assisté à la grande fête populaire du Lavagem de Bom Fim : une bonne partie de la ville, essentiellement des nègres, viennent laver l’église en l’honneur de leur saint, et ce nettoyage, qui commence comme une cérémonie religieuse, finit en orgie, avec des milliers de gens qui dansent, pleurent, lavent et deviennent complètement fous. Je n’avais jamais vu une telle hystérie religieuse, et tout cela dans un environnement on ne peut plus coloré, sans rien d’artificiel. »

Tu imagines donc aisément si je te parlais à chacune de mes chroniques épistolaires la bière que j’ai bu ou le whisky que je me suis jeté dans le gosier, tu aurais vite raison de passer à autre chose en attendant que j’annonce des trucs plus sérieux, et plus passionnant, des trucs qui basculerait ton monde quotidien vers un rêve ou une poésie enchanteresse…

Janvier 1941 – Aout 1941. Petit interlude avec un retour sur New-York. Histoire de se reposer, de souffler, de reprendre quelques contacts avec la civilisation et les éditeurs new-yorkais. C’est court, c’est concis, Stefan écrit peu. Je reprends donc le bateau, « l’Uruguay », pour à nouveau le Brésil et ses plages de sable fin, son ballon rond et ses cocktails au soleil couchant.

  • 3ème partie.

« …j’ai compris pourquoi les écrivains, à cause de leur imagination, et parce qu’il leur est possible de s’abandonner au pessimisme au lieu de travailler, sont plus susceptibles d’être affectés par ce genre de dépressions, et ces crises spirituelles en des temps comme ceux-ci sont même nécessaires pour un écrivain qui se doit de sentir, et douloureusement, même des choses qui ne le concernent pas directement, dans sa vie »

Aout 1941 – Février 1942. Finis les cartons, je me pose dans la cambrousse, Petropolis. Pas de bibliothèque à disposition, ni de plages de sable fin ou de joueuses de beach-volley. Juste du calme, du repos, de la verdure et des joueurs d’échec. Malgré cela, cette partie est beaucoup plus intéressante. Car lorsque l’esprit n’est plus occupé avec ces incessantes conférences, il a le temps de cogiter. Et lorsque l’esprit cogite, il est rare que cela procure du bien. Dans ces dernières lettres, je perçois l’épuisement – physique d’abord, puis mental ensuite. Cette situation européenne chagrine le couple, l’attriste. Ils sont là sous un soleil paradisiaque, mais leur famille est à l’autre bout de la planète, sous les bombes et le joug des barbares. Stefan n’a plus la fraîcheur d’antan, ni même la passion. D’ailleurs, il n’écrira pas beaucoup durant cette dernière période. Mais petit à petit, je sens que la pression monte et que la fatigue use, jusqu’à un point fatidique. La fatigue, mais aussi ce déracinement et cet exil forcé. Il n’est plus autrichien, ne sera jamais américain, et si le Brésil apporte une part d’exotisme et de fruits paradisiaques, il ne sera jamais non plus sa patrie. Et un homme sans patrie, alors qu’un monstre sévit ailleurs, n’est plus grand-chose…

« En m’en allant ainsi, je n’ai qu’un souhait, que tu parviennes à croire que c’était la meilleure chose à faire, pour Stefan, qui a tant souffert, toutes ces années, aux côtés de ceux qui souffrent de la domination nazie, et pour moi, avec ces crises d’asthme incessantes. »

26 Février 1942. Dernière lettre du couple, et je repense à cette phrase si courte et si lourde qu’il a écrit quelques semaines plus tôt :

« … et quoi qu’il arrive, un monde sans Hitler sera un monde meilleur. »

6 commentaires
  1. 14 mars 2013 , 7 h 54 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Diable d’homme,cher Bison.Lire Stefan Zweig,désenchanté.Mater les strings qui smashent on the beach.Agiter un petit parasol coloré en sirotant une pina colada.Et écouter Joe Zawinul.Je n’aime pas tout là-dedans,mais,sur le principe,j’adhère.Totalement.

    • 14 mars 2013 , 10 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ce sont les strings ou la Pina Colada que tu n’aimes pas ?

  2. 14 mars 2013 , 8 h 47 min - noctenbule prend la parole ( permalien )

    Il y a une bd qui parle à peu près de la même période de la vie de Stefan Zweig, si cela t’intéresse qui se nomme Les derniers jours de Stefan Zweig. Qui est en apparence, moins chiant que ta lecture.

    • 14 mars 2013 , 10 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’ai pas dit que c’était chiant de bout en bout. Certains passages trop longs, la dernière partie est nettement plus intéressante. Du coup, effectivement, lire Les derniers jours de Stefan Zweig – en version BD – ou même en version romancée de Laurent Seksik, semble assurément plus prenant.

  3. 14 mars 2013 , 9 h 47 min - phil prend la parole ( permalien )

    Donc trop de strings, trop de pina colada, n’ont pas ete le remede en somme. Ou c’est trop le decalage qui tue !
    Trop de sable dans les yeux pour y voir (trop ?) clair peut-etre …

    • 14 mars 2013 , 10 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      il n’y a jamais trop de strings ou de pina colada, dans la vie.

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