la Danseuse d’Izu [Yasunari Kawabata]

Par le Bison le 18 mars 2013

Catégorie : 4 étoiles, Asie

Avant de démarrer un nouveau Kawabata, je me pose toujours cette question futile : « est-ce que ses livres n’ont pas un peu vieilli ? ». Je me souviens de mon tout premier livre japonais, je l’avais acheté dans une boutique d’occasion et de vieux livres, juste avant de faire zazen dans le dojo à 50 m de là. C’était « Les Belles Endormies ». A l’époque, j’étais donc jeune et beau. Or moi, j’ai vieilli donc pourquoi qu’il n’en serait pas de même pour « La danseuse d’Izu ». Ainsi pour répondre à cette première interrogation, je te dis clairement : « Non. »

Avant de me plonger dans la lecture d’un nouveau Kawabata, j’ai donc cette grande attente. Cet auteur m’a fait découvrir la littérature japonaise. Sans lui, il n’y aurait pas eu dans ma bibliothèque des romans de Haruki Murakami. Et sans lui, peut-être même que Haruki Murakami n’aurait jamais écrit. Car, je vois bien ce dernier en digne successeur de Kawabata. Une prose très poétique, très imagée, qui n’hésite pas à marquer des silences entre les mots. L’écriture est fluide mais prend son temps, elle regarde, elle observe, elle imagine. Alors, je te le redis clairement : « Oui. Je continuerai à lire du Yasunari Kawabata, je n’en suis qu’à la moitié de son répertoire ».

« Qu’elle est navrante cette coutume des vivants d’invoquer les morts ! mais comme elle est navrante surtout, cette croyance que l’être survit en conservant, dans un monde à venir, la forme qui fut déjà sienne dans un monde antérieur.

Le sentiment de l’analogie du destin des plantes et de celui de l’homme, voilà le thème éternel de toute élégie, disait un philosophe dont le nom m’échappe ; j’ai retenu cette phrase-là par cœur mais oublié le contexte. Le destin des plantes, n’est-ce que de fleurir et de se faner ? Doit-on chercher un sens plus profond ? Je ne saurais le dire.

Il m’est apparu depuis peu que les textes sacrés du bouddhisme sont des chants élégiaques, et j’y puise un réconfort indicible. Aussi, lorsque je vous invoque, vous qui êtes mort, j’aime infiniment mieux m’adresser à ce prunier vermeil, déjà chargé de boutons et placé devant moi dans le tokonoma, que de vous prêter, dans l’autre monde, l’aspect que vous empruntiez dans celui-ci. »

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« La danseuse d’Izu » regroupe 5 textes, courtes nouvelles d’une trentaine de pages chacune. Une partie a été écrite dans les années 30, l’autre juste après la fin de la guerre. Elles parlent de ce Japon d’après-guerre, de ce retour de soldats déchirés et désœuvrés. Elles évoquent le monde des arts avec cette danseuse d’Izu, de ces geishas en kimono aux motifs si colorés et à la peau si blanche et parfumée. Elles côtoient le monde des morts, le monde des fleurs, la beauté et le silence. Elles m’immiscent au bouddhisme, elles partent à la rencontre des âmes défuntes. Je garde notamment en tête la nouvelle « Élégie » qui traite de façon si poétique de la transmission et de la métempsycose. A propos de métempsycose, si tu veux en découvrir plus, tout en restant dans le roman, regardes du coté d’Hitonari Tsuji. Ce dernier n’a pas la réputation, ni même le répertoire, d’un Murakami, mais il m’apparait comme un auteur essentiel de la littérature japonaise contemporaine.

« Le bouddha nous enseigne à nous libérer de la loi de la transmigration pour entrer dans l’absolu du nirvâna. L’âme qui doit encore parcourir tout le cycle des renaissances n’est qu’une pauvre âme égarée… Je crois qu’il n’existe aucun mythe tissé de rêves aussi riches que la métempsycose. N’est ce pas le plus beau poème élégiaque que l’homme ait jamais inventé ? »

Je ne sais toujours pas ce que je deviendrai après ma mort, ce qu’adviendra de mon âme, mon corps étant voué à pourrir sur cette terre. Mais je ne suis pas pressé, j’ai encore à apprendre, à découvrir, à ressentir. Pour ça, il me reste encore des livres de Kawabata, de Murakami ou de Tsuji à ire, à m’imprégner. Je ne suis peut-être pas encore au bout de mon chemin, alors le temps joue en ma faveur. Kawabata s’est suicidé un an avant ma naissance. J’imagine qu’un filament de son âme est venu jusqu’à moi et c’est aussi pour ça que je continuerai à lire cet auteur.

« Quand une fleur se fane ici-bas, son parfum monte jusqu’au ciel ; alors, la même fleur s’épanouit là-haut. Toute la matière du Pays de l’Esprit est constituée par les parfums qui s’élèvent de la terre. Si l’on y prend bien garde, on s’aperçoit que chaque objet, chaque être, dégage, en mourant, en pourrissant, une odeur particulière : celle de l’acacia diffère de celle du bambou, celle du chanvre pourri de celle du drap en décomposition.

Quant aux âmes, elles ne se libèrent pas brutalement des cadavres, mais forment une sorte de filament que l’odeur aurait tissé, qui monterait au ciel pour y former le corps spirituel du défunt, à l’image de son corps physique abandonné. L’homme présenterait donc, dans l’au-delà, le même aspect qu’il avait sur terre. »

16 commentaires
  1. 18 mars 2013 , 22 h 39 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Je l’ai lu celui-là ??? je te demande parce que tu sais mieux que moi, j’ai une mémoire en passoire ! Je l’aime bien cet auteur, j’en ai encore à lire de lui d’ailleurs dont « Nuees d’oiseaux blancs », et un autre titre, je le confonds souvent avec un autre dont le nom m’échappe !
    C’est un commentaire à trous, pfff …

    • 18 mars 2013 , 22 h 41 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

      avec Junichirô Tanizaki …

    • 19 mars 2013 , 8 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je l’ai lu celui-là ???

      En tout cas, je n’ai pas souvenir que tu en ais parlé ?
      Peut-être, alors. Ou dans une autre vie ? Tu as tellement vécu !

  2. 19 mars 2013 , 1 h 00 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    Pas très présente ces dernières semaines, désolée…
    Bon sang, je l’ai lu, j’en suis sûre, mais je ne m’en rappelle pas bien… à relire donc !

    • 19 mars 2013 , 8 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      à relire donc !

      A relire, donc ! Et bizarrement, la nouvelle éponyme est celle qui m’a plus le moins. Mais les autres… ! ça fait du bien de se replonger dans cette poésie et cet univers…

  3. 19 mars 2013 , 8 h 09 min - Centrino prend la parole ( permalien )

    Bonjour et merci pour ta chronique !

    Tu cites Hitonari Tsuji, dont je n’ai encore rien lu.
    Lequel de ses livres me conseillerais-tu pour l’aborder ?

    Merci d’avance et bonne journée

    • 19 mars 2013 , 8 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu cites Hitonari Tsuji, dont je n’ai encore rien lu.
      Lequel de ses livres me conseillerais-tu pour l’aborder ?

      J’ai commencé par Le Bouddha Blanc.
      Mais j’ai préféré des histoires plus contemporaines, comme L’arbre du Voyageur et La Lumière du Détroit.
      C’est un auteur dont on ne cite pas souvent en référence, mais pour moi, il fait partie des grands écrivains japonais contemporains.

    • 19 mars 2013 , 16 h 44 min - phil prend la parole ( permalien )

      Pour Hitonari Tsuji, la promesse du lendemain, un receuil qui risque de te plaire !

  4. 19 mars 2013 , 11 h 20 min - phil prend la parole ( permalien )

    tu as de l’instinct toi !
    avant de faire zazen tu t’y prepares avec les belles endormies !
    jeune tu etais et deja tu prenais ta barque mais etait-elle en bambou ?
    je l’ai connu par le Maitre et le tournoi de go.
    Helas je n’avais point de servantes dans mon hotel. Et pi l’hiver vient, on voit ces beaux pays de neige. Tu peux meme jeter une grenade. Ca fait un grondement dans la montagne et ca libere une nuee d’oiseaux blancs.
    Mais correspondances ou pas, au fond de l’etre, il reste tristesse et beaute
    en tout cas on mangera bien tous les pissenlits !

    • 19 mars 2013 , 16 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Quelle inspiration, très cher…
      Je t’en félicite de ce beau commentaire.
      Peut-être suis-je passé à coté de la barque et du bambou ?
      J’en reste circonspect !

      Un Grondement dans la Montagne ? L’orage ou ta présence.
      J’étais descendu de ce Pays de Neige
      pour me baigner nu dans Le Lac
      et ainsi flatter Les Belles Endormies.
      C’est là-bas que j’ai croisé Le Maitre et le Tournoi de Go.

      Hélas,
      septuple hélas, devrais-je dire,
      les Servantes d’Auberge n’étaient point là non plus.
      Mon cœur s’en déchire de Tristesse et Beauté.
      Je n’ai pas vu Kyoto, non plus,
      ni même en chemin Les Pissenlits
      ou les Nuées d’Oiseaux Blancs.
      Peut-être qu’un jour, je verrai tout ce temps perdu,
      j’écrirai alors mes Chroniques d’Asakusa
      ou j’inventerai une Correspondance avec Mishima.
      Alors là, j’aurai peut-être fait le tour de Kawabata…

  5. 19 mars 2013 , 16 h 36 min - phil prend la parole ( permalien )

    Tres bien a toi cher Bibison ! C’est toujours savoureux !
    Et la c super semaine, du Pink Floyd, de la litterature japonaise miam miam !

    Et puisque de Kawabata tu finis sur Mishima, il serait bon de lui consacrer aussi un sujet, au nom de l’amitie …

  6. 19 mars 2013 , 17 h 10 min - Pasdel prend la parole ( permalien )

    Un bon auteur japonais ne vieilli jamais…

    • 19 mars 2013 , 17 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est ce que je me dis…
      On pourrait même extrapoler : un bon auteur ne vieillit jamais…

  7. 20 mars 2013 , 19 h 53 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Chapeau bas,cher Bison,devant ta nippophilie et ta culture de l’Empire du Soleil Levant.Moi,je suis au niveau de l’huître quant à mes connaissances sur le Japon.J’ai lu et aimé trois Haruki Murakami.Et c’est à peu près tout.Cinéma,un peu mieux,j’ai vu pas mal de Kurosawa et quelques Mizoguchi,que j’ai beaucoup aimés aussi.Je vais de ce pas me faire hara-kiri.Honte sur moi.

    • 20 mars 2013 , 20 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Quelques Kurosawa et Mizoguchi, c’est déjà beaucoup !
      Et vu ton coté cinéphile, tu as jeté un petit œil (ou les deux) sur le cinéma de Yasujirô Ozu ? C’est un indispensable (je dis ça, mais je n’ai pas du en voir beaucoup).

    • 26 mars 2013 , 15 h 58 min - phil prend la parole ( permalien )

      tu dis ca oui oui …
      avec son cote faire un film avec peu suis sur que le Bibison que je connais est dans son element.
      Tu as vu quoi ? herbes flottantes? le gout du sake? ou du the vert ?
      dis-y nous y dit !

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