Aokigahara, la Forêt des Suicidés [El Torres, Gabriel Hernandez]

Par le Bison le 21 janvier 2013

Catégorie : 4 étoiles, Asie, Europe

Les images s’entrechoquent dans ma tête, les souvenirs s’estompent. L’expérience est inoubliable mais me parait tellement féérique, presque surnaturelle que j’en arrive à me persuader qu’elle n’a jamais existé dans ma vie. J’ai du prendre un métro, puis un train. Peu importe la ligne, le numéro ou la couleur. Je sais que cela devait être dans l’après-midi. La destination, le sommet du Mont Fuji. Pas de neige, juste des cailloux, quelques morceaux de laves et un cortège de personnes humaines, de toute âge et de toute condition. Tel un pèlerinage, je gravis la pente à une lenteur désespérante. Cette lenteur, je l’apprécie. Elle me permet de méditer, de regarder, de sentir. Plus je grimpe, et plus je regarde le sommet, et plus je regarde en bas. D’ailleurs, je vois sous moi, un peu à l’Ouest, une forêt. Ne serait-ce pas la célèbre forêt d’Aokigahara ? J’aurais tout le loisir d’y penser pendant que je franchirais les derniers échelons de ma montée. En attendant, je poursuis mon chemin rocailleux que des millions de personnes avant moins ont façonné. Je pense à ces êtres, heureux d’être avec moi, d’avoir été avant moi, à ces esprits qui sont restés dans ce lieu que je considère mythique. Une fois au sommet, je vois le soleil poindre enfin à l’horizon. Instant magique que ma rétine tente de saisir et graver à tout jamais dans mon esprit, dans mon cœur.

En bas, j’aperçois un enchevêtrement de cryptomerias feuillus, la forêt d’Aokigahara. Je ne la connaissais pas encore. Je la découvre maintenant avec cette bande dessinée espagnole signée El Torres et Gabriel Hernandez. Célèbre et funèbre. Légende urbaine devenue réalité, cette forêt sert de lieu d’accueil pour les suicidés.

« Regarde autour de toi.
Aokigahara.
Une immense mer d’arbres qui borde le Mont Fuji, grouillante de vie et d’une beauté indescriptible.
Mais qui pue la charogne ironiquement, il y a plus de suicides ici qu’en n’importe quel endroit au monde. »

Le trait est écorché, les couleurs sont sanglantes. Le rouge et le gris prennent le dessus. Vue de l’intérieur, cette forêt n’est pas aussi verte que je l’imaginais. La faute à ces esprits malsains, des femmes surtout. Elles sont venues hanter ce lieu, et m’appelle sauvagement pour venir la rejoindre. J’apprends qu’il s’agit d’un onryo. Je sais, que toi pas habitué aux fantômes japonais te demandent certainement ce qu’est un onryo. Parce que je présume qu’il n’y a pas que des onryo dans cette forêt mystique. Tout un ensemble de yûrei (littéralement ‘esprit évanescent’) s’y baladent pour exhorter leurs peines, leurs chagrins et me terrifier.

  • Les Onryo, des fantômes qui cherchent à se venger d’un mal qui leur fut fait durant leur vie. La plupart des onryo sont de sexe féminin : les femmes, trompées et violentées par les hommes durant leur vie, inversent les rôles après leur mort et tourmentent les hommes.
  • Les Ubume, des fantômes de femmes mortes alors qu’elles étaient enceintes ou que leur enfant était encore en bas-âge.
  • Les Goryô, de fantômes de personnes nobles : chefs de clans, samouraïs, seigneurs…

Mais quelle est donc cette onryo qui pourchasse mes rêves, qui hantent mes jours ?

« Alan, vous êtes hanté par un onryo. Un esprit plein de ressentiment, motivé par la colère et la soif de vengeance.
Cet endroit est le pire qui soit pour en rencontrer un.
Un onryo.
C’est à cause de lui que les esprits étaient si agités ces derniers temps. Toute cette haine et cette colère… »

J’essaye de me sauver, je trébuche mes pieds enchevêtrés entre les racines, mon visage griffé par les ronces, mon torse cisaillé par les branchages saignants. Elle est là derrière moi, les yeux exorbités, la peau violacée, la langue pendante, le cou lacéré et la rage au cœur. Je ne peux lui échapper. Ou si, je peux, je dois la rejoindre !

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec Atlantic BD.

18 commentaires
  1. 21 janvier 2013 , 22 h 14 min - manU prend la parole ( permalien )

    On s’y croirait, je suis tenté du coup…

    • 22 janvier 2013 , 9 h 19 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Les destins sont vraiment très beau et rendent parfaitement cette ambiance de pourriture et de chaire putréfiante s’écoulant entre les enchevêtrements des racines de la forêt d’Aokigahara.
      L’histoire m’a paru trop courte. Elle aurait mérité d’être plus étoffée et aurait du coup gagné en intérêt. C’est mon bémol sur cet œuvre.

  2. 22 janvier 2013 , 9 h 41 min - Syl. prend la parole ( permalien )

    Bonjour, j’ai vu passer ton lien sur notre forum…
    J’aime ta façon de présenter ton billet ! par contre, je ne pense pas lire un jour cet album… il me fout les chocottes !!!

    • 22 janvier 2013 , 10 h 05 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Bienvenue et merci…

      il me fout les chocottes !!!

      Pourtant, tu sembles avoir des lectures assez ‘noires’.
      Moi, ce qui m’intéressait dans cette BD, c’est sa proximité avec le Mont Fuji…

  3. 22 janvier 2013 , 10 h 43 min - phil prend la parole ( permalien )

    Fallait peut etre plutot te ballader sur l’autre versant alors ?
    Surement moins glauque !!

    et ce fine oak, il passe bien ???

    • 22 janvier 2013 , 11 h 42 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Très bien le fine oak.

      Il est frais, presque léger. Il ne prends pas à la gorge et enveloppe délicatement le palais de ses parfums.

      Pas agressif du tout, je perçois même une note de douceur.

      Je ne peux lui faire de reproches, il ne présente pas de réel défaut. Mais il lui manque quand même un peu de puissance pour un farouche bison des grandes plaines.

  4. 22 janvier 2013 , 10 h 47 min - Pasdel prend la parole ( permalien )

    A quand le verre de saké pour se remonter!
    C’était mon premier choix et je ne suis pas étonné que ce soit le tien…

    • 22 janvier 2013 , 11 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      A quand le verre de saké pour se remonter!

      J’ai le flacon, mais pas la bouteille :(

  5. 22 janvier 2013 , 10 h 49 min - phil prend la parole ( permalien )

    tu n’aurais pas oublier les funayurei ??

    • 22 janvier 2013 , 11 h 49 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      non, je ne les ai pas oublié.
      Mais je les croise plus facilement en mer. Ils n’ont pas le pied montagnard, et dans cette forêt au pied du Mont Fuji, je n’ai pas vu l’ombre d’un funayûrei…

  6. 22 janvier 2013 , 16 h 19 min - phil prend la parole ( permalien )

    Tu as donc bien appris ta lecon !
    Comme quoi une belle nihonjin enseignante te motive sacrement !

    Et quand-est-ce que Mr le Bibison des hautes plaines se mettra à la vodka ???
    Pour le coup ce sera surement plus rugeux avant d’atteindre ta panse et tu auras de koi ruminer longuement …

    • 22 janvier 2013 , 16 h 52 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et quand-est-ce que Mr le Bibison des hautes plaines se mettra à la vodka ???

      J’attends de finir mon Macallan ou de commencer une littérature plus slave, plus russe, plus en adéquation avec des beuveries soviétiques…

  7. 22 janvier 2013 , 18 h 38 min - phil prend la parole ( permalien )

    c’est la grande traversee dans les steppes qui se prepare la !

    • 22 janvier 2013 , 18 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      par exemple…
      Mais avant, je dois aller à N.Y., au Brésil, en Argentine… et peut-être aussi que je passerai par le Japon et la Chine avant d’atteindre ces grandes steppes sibériennes pour boire de l’eau de feu à l’herbe de bisons.

  8. 22 janvier 2013 , 19 h 11 min - phil prend la parole ( permalien )

    L’Amerique du sud, perso j’accroche pas ! pourquoi ???, et pour une peau de bison je pense que le climat y sera trop chaud, surtout avec tout le poil …
    Passes donc via le Japon et la Chine …
    Vas voir du cote de Murakami par exemple (c’est juste un exemple!), lis un de ces romans, il te donnera surement un auteur soviet …

    • 23 janvier 2013 , 10 h 51 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      L’Amerique du sud, perso j’accroche pas !

      La pampa, le mezcal, Florent Pagny… C’est beau aussi l’Amérique du Sud !

      Vas voir du cote de Murakami par exemple (c’est juste un exemple!)

      J’y suis souvent allé…
      ça remonte à quelques années (genre avant la blogosphère), mais je connais bien ses anciens sujets. J’ai conservé tout ses vieux écrits pour relire dans mes vieux jours.

  9. 23 janvier 2013 , 18 h 49 min - phil prend la parole ( permalien )

    c drole car Haruki parle souvent d’auteurs de la steppe comme il parle de musique …

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