Reflets en Eau Trouble [Joyce Carol Oates]

Par le Bison le 8 janvier 2013

Date : 18 juillet 1969.

Lieu : île de Chappaquiddick.

Une Oldsmobile Delta 88 sort de la route au niveau du Dick Bridge et s’enfonce dans la rivière. A son bord, Edward « Ted » Kennedy, frère cadet de John Fitzgerald Kennedy. Le sénateur réussit à s’extirper de la voiture et à nager jusqu’à la rive. Il en sortira indemne. A ce moment précis, on peut se dire que pour une fois « la malédiction des Kennedy » fut vaincue. Mais, si seulement…il avait été seul dans la voiture. Une jeune femme, Mary Jo Kopechne, 29 ans, était présente à ses côtés. Elle fut retrouvée morte, noyée. Cet accident, sombre fait divers local, devint un scandale national.

Il fut reproché à Ted Kennedy de ne pas avoir mis tout en œuvre pour sauver cette jeune femme. Ted semblait avoir notamment abusé de quelques bières (je l’ai toujours dit, ne jamais abuser de la bière – c’est mon adage) et autres alcools forts (je l’ai toujours dit, ne jamais abuser des alcools forts – c’est mon adage). Peut-on juste imaginer qu’il fut en léger état d’ébriété au moment de conduire sur ces routes délabrées et isolées illuminées par le halo blafard de la lune enchantée. Son permis de conduire avait expiré depuis plusieurs mois. Uns suspicion d’abus sexuel flotte aussi sur toutes les lèvres des journalistes. De plus, comment expliquer le fait que Ted n’appela ni les secours, ni la police, mais qu’une fois rentré à son hôtel, il s’entretint en priorité avec son avocat ? Il ne prévint les autorités locales que le lendemain, une fois que sa voiture fut découverte par la police.

Bien sur, il n’y a pas eu de condamnations pénales pour ce sénateur ambitieux visant les plus hautes fonctions gouvernementales (une peine de 2 mois avec sursis). Cependant, Ted Kennedy dut mettre un frein à ses ambitions présidentielles car dès lors qu’il voulut se présenter en 1980 aux primaires démocrates contre le président Jimmy Carter, le scandale de Chappaquiddick ressortit opportunément, obligeant le sénateur à déclarer forfait définitivement pour cette fonction suprême.

Voilà pour le côté « historique » de l’affaire. Passons maintenant au roman, puisqu’il s’agit avant tout de parler d’un livre triste et cruel…

Ils foncent, rebondissent sur les ornières de la route, la lune brille au-dessus de leurs têtes, baiser enfiévré sur la bouche, et la minute d’après c’est la lutte pour la vie, il lui donne un coup de pied pour s’échapper, convulsé de terreur, il ne savait pas ce qu’il faisait, c’était de la panique aveugle, elle comprenait.
Elle comprenait. Elle gardait confiance.
Elle se rappelait maintenant qui il était : le Sénateur.
Elle sentait la pression de ses doigts sur ses épaules nues, son haleine, elle respirait une odeur de bière, d’alcool…elle n’était pas une mauvaise fille, elle expliquerait les raisons de sa conduite avec le Sénateur, ainsi tout semblerait, tout serait évident, attendu, banal.

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Changement de date, changement de noms mais le lieu reste identique, l’île de Chappaquiddick. Les faits, aussi…

Black Water (Reflets en Eau Trouble).

Grâce à cette courte nouvelle de Joyce Carol Oates, je découvre entre horreur et stupeur les dernières heures de cette jeune fille, peut-être un peu trop naïve, certainement trop humaine pour un monde politique qui n’a décidément rien d’humain. Et cette sensation malsaine de voir sombrer la voiture dans un ruisseau boueux, une eau noire nauséabonde qui s’engouffre à l’intérieur, chassant inévitablement le peu d’air à disposition, véritables molécules de survie. Et cette jeune fille qui s’accroche à ses espérances comme à la moindre bulle d’oxygène et qui petit à petit voit le niveau d’une eau glaciale monter inexorablement… L’asphyxie la guète, la noyade approche mais elle a encore l’espoir, le rêve pour pouvoir survivre. Les secours vont arriver, ils arrivent même ! Non ?!? J’entends encore cette sirène au loin…

Et l’eau noire continue de monter, monter, monter…

Et cette attente insoutenable…

Cela commençait comme un magnifique conte de fée, une petite fille devenue princesse aux yeux du prince charmant, mais cela devint un terrible conte cruel où le prince se transforme en crapaud baveux et ignoble.

6 commentaires
  1. 8 janvier 2013 , 21 h 11 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Bonsoir.Il faudra que je me décide à lire JCO.Et cela nous vaut le plaisir découter ces bons vieux Doobie Bros…

    • 8 janvier 2013 , 21 h 50 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je savais que les Doobie Brothers allaient te faire réagir, l’ami !

  2. 9 janvier 2013 , 7 h 47 min - Myrtille prend la parole ( permalien )

    Cette nouvelle m’avait beaucoup émue, JCO n’a pas son pareil pour décrire les injustices sociales et ces personnes imbues car elles ont l’argent donc la puissance.

    • 9 janvier 2013 , 9 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Avec le recul, d’autres romans de JCO m’ont plus ému. Mais je reconnais également cette puissance à l’auteur. Tout comme celle de décrire les injustices sexuelles. Au point de départ, il y a souvent une femme qui subit le joug – ou la fascination – de l’homme…

  3. 10 janvier 2013 , 19 h 36 min - dasola prend la parole ( permalien )

    Bonsoir Le bison, Mme Oates une véritable « stakhanoviste » de l’écriture. Je n’avais jamais entendu parler de trois livres que tu commentes. J’ai les Chutes à lire et pourquoi pas le roman qui a servi à l’adaptation de « Foxfire ». Merci et bonne soirée.

    • 10 janvier 2013 , 20 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est vrai qu’elle est très prolixe cette grande Dame… Tellement que j’ai du mal à suivre…

      J’ai les Chutes à lire et pourquoi pas le roman qui a servi à l’adaptation de « Foxfire »

      Deux que je n’ai pas…

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