La Femme des Sables [Abé Kôbô]

Par le Bison le 30 décembre 2012

Catégorie : 5 étoiles, Asie

J’avais souvent entendu parlé de cette femme des sables… En bien, évidemment. Le chef d’œuvre absolu de la littérature japonaise, prix Akutagawa en 1962. Une sommité en somme, un roman-culte par conséquent. J’avoue qu’elle me faisait un peu peur cette femme des sables avant d’en débuter ses aventures. Et puis il y avait Abe Kôbô, un écrivain particulier, le genre d’auteur qu’on a du mal à se séparer.

D’ailleurs les rares romans en ma possession le resteront… Abé Kobo est à part. Ses romans sont différents, de par leur atmosphère et leur thème. Je le rapprocherais d’un Kafka, en m’appuyant sur ce que j’ai pu entendre ou lire par ci, par-là, n’ayant lu que la métamorphose. Mais ses romans sont si particuliers que d’ores et déjà, je sais que dans quelques années, j’aurai envie de m’y replonger, de partager à nouveau ces réflexions sur sa vision de l’humanité.

« Maison déjà à demi-morte, se dit-il ; maison saisie par les tentacules du sable qui sans fin continue de couler ; maison aux viscères à demi-déchirés par la morsure du sable… Du sable, de ce rien qui n’a, pour l’ordinaire, qu’un huitième de millimètre, et qui , hors son grain élémentaire, ne possède même pas de forme propre… De ce rien qui s’appelle sable, de ce sans-corps et dont pourtant le pouvoir destructeur est tel que rien n’est capable de lui faire front, rien au monde… A moins que… quisait ?… de ne pas avoir de forme ne soit précisément ici le privilège, l’expression la plus haute de la Force en soi !… »

L’univers de l’auteur a l’air très particulier et ses lectures changent radicalement de notre quotidien. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’un auteur fétiche (n’en ayant pas lu suffisamment – de mémoire ce fut ma quatrième expérience), mais l’envie de glisser dans son monde me procure de longs moments de recherches chez les bouquinistes et autres librairies d’occasion. Un Abé Kôbô ne s’achète pas neuf, il se mérite et demande de la sueur.

Je ne savais pas à quoi m’attendre en débutant ce roman. Quand j’ai vu cet homme, collectionneur d’insectes, partir à la recherche d’une cicindèle-de-jardin dont le nom scientifique est Cicindela japonica Motschulsky, j’ai pensé que l’histoire allait être basée sur cette quête du miniature, une version « dunes de sable-movie » où le héros part et se perd dans le sable ; un être infiniment petit par rapport à la force et à l’immensité du sable.

Mais finalement, l’homme, un monsieur tout-le-monde porté disparu depuis, ne se perd pas mais découvre une cabane isolée, et une femme à l’intérieur. Il ne sait pas encore que cette rencontre fortuite va le perdre à tout jamais, qu’il ne pourra plus ressortir de cette cabane. Car là-bas, commence un étrange manège, un éternel travail qui consiste à enlever tout le sable qui s’amoncelle sur et autour de cette cabane…

Derrière cet étrange labeur se cache un sujet essentiel, le temps : ce temps qui file et qui défile, et face au temps, l’homme qui n’est qu’un minuscule grain de sable perdu dans l’éternité. Face au temps qui défile, l’homme n’a plus aucun recours si ce n’est le travail, le travail et le recommencement de ce travail jusqu’à l’abrutissement total. Le travail est là uniquement pour faire passer le temps et pour ne pas voir que l’homme est enchaîné malgré lui à sa vie. Quoi qu’il tente de faire, au final, il ne restera que le travail dans un perpétuel recommencement…

L’homme me fait penser à ce grain de sable qu’on enferme dans un sablier. Une fois que le sable est tombé, on retourne le sablier, et le sable continue à nouveau de retomber. L’homme, une fois son travail terminé, n’a d’autres choix que de recommencer à travailler…

Autre point : la relation qui petit à petit s’instaure entre l’homme et la femme. Avec une sensibilité toute japonaise, les deux êtres enfermés dans une même cabane (que l’on pourrait assimiler à une prison) gardent leur distance, se méfient et s’épient. Je sens le rapprochement venir, je le souhaite même, mais l’homme a encore des velléités de départ, une fuite de ce qu’il considère une injustice et ne comprend pas que la femme continue à travailler inexorablement pour rien et pour un éternel recommencement. Mais homme et femme éprouvent des sentiments indéniables, c’est dans la nature et face à une promiscuité aussi rapprochée…

« Son visage s’était raidi, comme enduit d’empois ; son souffle, on eût dit, était un vent de vingt mètres à la seconde ; sa salive avait pris le goût du sucre brûlé. Impitoyablement, ses forces s’en allaient. Il venait de perdre encore en sueur l’équivalent d’un grand verre d’eau.
La femme n’était pas moins touchée. Gardant le visage baissé, elle se redressa, très lentement, et sa tête, imprégnée de sable, arrivait juste à la hauteur de ses yeux à lui. Nerveusement, elle se moucha avec les doigts, puis, faute de papier, prit une poignée de sable pour se frotter les mains ; dans le mouvement qui la penchait en avant, son pantalon lui glissa des reins.
L’air gêné, l’homme avait d’abord détourné les yeux. Au vrai, cependant, n’était-ce chez lui que de la gêne ? A la pointe de la langue, il sentait s’attarder, bien différente de celle que lui donnait la soif, une étrange excitation.»

Le rapprochement entre ces deux êtres est formidablement décrit, et l’humanité qui s’y dégage apporte un sentiment de plus en plus uni et une mobilisation plus efficace dans l’effort pour combattre ces terrifiants grains de sable…

Pour conclure, je ne m’attendais pas du tout à ce genre de scénario, mais le cauchemar est là (non, je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre !), et le roman devient effectivement un indispensable de la littérature japonaise. « La femme des sables » est incontestablement l’un des plus grands romans de la littérature japonaise contemporaine, couronné au Japon par le prix Akutagawa (1962) et, en France, par le prix du Meilleur Livre Étranger (1967). Ce roman a été classé par l’Unesco parmi les « Œuvres représentatives » du patrimoine littéraire universel.

14 commentaires
  1. 30 décembre 2012 , 15 h 32 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Ce que j’ai pu adoré ce bouquin, je n’ai toujours pas vu le film, pour une fois je retarde car j’ai vraiment visualisé l’histoire, peur d’être déçue surement.

    • 30 décembre 2012 , 19 h 51 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pour ma dernière chronique de l’année, il fallait que je ressorte de mes archives l’un des plus forts livres que j’ai jamais lu…

  2. 30 décembre 2012 , 16 h 59 min - manU prend la parole ( permalien )

    Allez, et encore un de plus que j’ai envie de lire, je ne te remercie vraiment pas là !!!
    Je vais finir par ne plus lire tes billets !!!
    Merci quand même. :D

    • 30 décembre 2012 , 19 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Merci quand même.
      Mais si tu veux, tu peux juste te contenter de la Grimbergen.
      Tu y perdrais au change… Certes !
      parce que le roman est juste FABULEUX !

    • 26 juillet 2015 , 18 h 57 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      C’est vrai ça tu es pénible à la fin !!!

      Comment veux tu que je m’en sorte si à chaque fois tu rajoutes un livre sur ma P.A.L

      Un de tes 5 livres cultes Japonais tu dis !!!!!! Quand même !!!

      Tssssss

      ;-)

      Bon ben par ta faute ma PAL s’agrandit !
      Je peux avoir un peu de Grimbergen aussi ? ^^

    • 26 juillet 2015 , 19 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Depuis le temps ma petite dame, la Grimbergen a autant de bulles qu’une bière oubliée dans un congélo !!! C’est dire…

      Mais un livre comme celui-là, sûr, tu n’en as jamais lu !!!

  3. 30 décembre 2012 , 17 h 57 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    Tiens, j’en parlais récemment à un autre blogueur !
    Le film est extraordinaire ! Il est à voir, sans risque de déception.
    Bonnes fêtes de fin d’année.

    • 30 décembre 2012 , 21 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tiens, j’en parlais récemment à un autre blogueur !

      Un excellent blogueur, sans nul doute !

  4. 3 janvier 2013 , 11 h 31 min - phil prend la parole ( permalien )

    deja Kinga Shinnen ! ! !

    il fallait une perle pour clore 2012 et ouvrir l’annee 2013 et tu as fait ce choix !
    que dire de plus ???
    que chacun a sa propre prison et qu’il faut epouster le sable de la sortie ?
    que ce soit le livre et le film c magnifique, mais meme s’il y a une maitresse-servante des lieux, c’est pas une vie de chateau qui vous attend !

    • 3 janvier 2013 , 13 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      il fallait une perle pour clore 2012 et ouvrir l’année 2013 et tu as fait ce choix !

      Effectivement pour finir 2012, j’avais ressorti de mes archives l’un des plus grands romans japonais.
      Et pour le premier de 2013, cap à l’Ouest dans les bas-fonds new-yorkais avec du grand Art dans un tout autre genre…

  5. 4 janvier 2013 , 8 h 18 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    Bonne année 2013 !

  6. 26 juillet 2015 , 18 h 12 min - Sibylline prend la parole ( permalien )

    Bonjour, je ne trouve pas de mail de contact, alors j’écris ici:

    Sur le site littéraire coopératif lecture-ecriture.com, nous avons organisé un « mois Abé Kobo » et nous mettrons en ligne le 31 juillet des commentaires de lecture de ses livres. J’ai lu cette fiche que vous aviez faite sur Rendez-vous secret, et je la trouve intéressante. Est-ce que vous m’autoriseriez à en mettre une copie sur lecture-ecriture à cette occasion?
    Cordialement
    PS: autres fiches également bienvenues

    • 26 juillet 2015 , 18 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Bien sur. Au bon plaisir, même.
      Abe Kobo est un écrivain japonais à lire.
      Mince, je pensais avoir fait plus de billets mais cette Femme des Sables est dont la seule de l’ère de ce blog…

      Un de mes 5 livres cultes de la littérature japonaise !

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