Jour de Silence à Tanger [Tahar Ben Jelloun]

Par le Bison le 28 janvier 2013

Catégorie : 3 étoiles, Afrique

« C’est l’histoire d’un homme leurré par le vent, oublié par le temps et nargué par la mort. »

Première phrase de Tahar Ben Jelloun que je lis. Avec une telle entrée en matière, je crois que je peux m’arrêter là. Cette image du vieil homme ‘oublié’ par le vent restera ancrée en moi. Je commanderai bien un thé à la menthe, et cette serveuse, si elle me faisait la danse du ventre… Je me perds dans le souk, pas à Marrakech, ni à Fès que le vieux a du quitter à contre-cœur mais à Tanger, cette ville balayée par le vent d’Est qui brûle les bronches du vieux.

Jour de Silence à Tanger est un long monologue d’un vieux aigri par la vie. Il en veut à tout le monde, il s’en veut à lui-même. Avec l’âge, avec la maladie, avec la fatigue, il découvre la solitude. Il est seul dans cette maison balayée par le vent. Absolument seul, une femme de ménage qui en plus n’est même pas belle, sa femme qui n’est en somme qu’une femme et quelques objets autour de lui qui semblent prendre vie et qui lui font regretter encore plus l’avancée du temps.

Son corps l’abandonne, ses bronches lui transpercent le torse. Et seul, il repense à ses amis. Il leur en veut pour certains d’être partis avant lui. Eux sont là-haut, lui est seul, en bas, dans cette maison, dans cette ville qu’il n’a jamais aimé. Il est seul, et il s’ennuie.

« L’ennui, c’est quand la répétition des choses devient lancinante, c’est lorsque la même image s’appauvrit à force d’être toujours là. L’ennui, c’est cette immobilité des objets qui entourent son lit, des objets aussi vieux que lui ; même usés, ils sont toujours là, à leur place, utiles, silencieux. Le temps passe avec une lenteur qui l’agace. »

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Il est grincheux, comme un vieux. Les vieux ne sont jamais contentés, toujours à ressasser les souvenirs d’antan. Toujours à penser à cette vie vécue dans un autre temps, dans un autre lieu même. Pourquoi a-t-il fallu qu’il quitte la belle Fès pour ce merdique Tanger ? Il repense à ses amours de jeunesse, ces belles filles qui le faisaient rêver contrairement à celle qu’il a épousé. Le vieux n’a pas forcément la même conception du couple et de la famille. Il regrette l’absence de ses fils et de ses neveux à ses côtés. Sa femme, à ses côtés, ne serait même pas effacer cette peine, cette lourde douleur de solitude.

« La palme revient à sa femme, qu’il affuble d’une infinité de surnoms. Il ne l’a jamais appelée par son prénom. La nommer, c’est la reconnaître et la respecter : l’Araignée ; Media-Mujer (elle est petite de taille) ; le Bruit ; le Tonnerre… ceci en temps de paix. En temps de colère, il va plus loin : la Charogne, la Démente, etc. »

Le vent souffle et s’engouffre dans l’interstice de cette vieille maison. Le vieux tousse jusqu’à s’arracher un poumon, la femme de ménage fait le ménage avec ses seins qui pendent sous sa robe, la télé hurle, et lui seul dans on lit se remémore toutes ces petites erreurs du passé qui l’ont poussé à venir dans cette ville balayée par le vent, qui l’ont amené à s’éloigner de ses fils, de ses neveux et de son beau-fils, ce sale traitre.

J’ai une requête à te faire, si je deviens aussi aigri que ce vieux, achèves-moi de suite ! On achève bien les chevaux. Je n’ai pas envie de suivre cette même fin, de sentir sur mes épaules le poids de mes erreurs passées et les petites brouilles qui polluent maintenant avec l’âge toutes mes pensées. Demain, le ciel redeviendra peut-être bleu, le vieux retournera dans la médina de Fès descendant le dédale de ruelles avec son vélo. Mais ce soir, il est allongé dans son lit, les étoiles éclairent les fissures de son plafond décrépi et s’apprête à subir un nouveau « Jour de Silence à Tanger ».

« Il disait que le plus beau moment pour faire l’amour se situe entre la prière de quatre heures et le coucher du soleil. Il avait toute une théorie sur la disponibilité du corps, sur la lumière naturelle et sur l’apogée érotique des femmes. Pour lui, la nuit est faite pour dormir et reposer le corps qui a traversé une longue journée. C’est le moment le moins indiqué pour faire l’amour. Alors que l’après-midi constitue un espace creux dans la journée qu’il vaut mieux remplir par des ébats joyeux et répétés que par une partie de cartes où le sexe est en berne. Il disait aussi que ce moment remplit toute la journée. Avant, on y pense et on se réjouit ; pendant, on jubile ; après, on se repose en y repensant tout en préparant sa nuit. »

Il se fait tard, la nuit est tombée, la lune éclaire mon lit, je vais me coucher. Il faut que je me repose pour demain après-midi.

8 commentaires
  1. 29 janvier 2013 , 13 h 49 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Charmant bonhomme ! Je comprends que le temps l’ait oublié, il n’a pas envie que ce vieil aigri l’ennuie (pour rester polie).

    Bonne nouvelle, je ne l’ajouterai pas à ma Wishlist !

    • 29 janvier 2013 , 14 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’avais lu beaucoup d’éloges sur Tahar Ben Jelloun. A la lecture de celui-ci, je n’ai pas ressenti tout le bien-fondé que certains mettaient en avant. Peut-être que ce roman n’est simplement pas à la hauteur des autres. Je retenterai l’expérience, même dans un futur proche. Celui-là n’est pas foncièrement mauvais. Il ne m’a simplement pas ému, ni passionné. Une expérience à revoir.

  2. 29 janvier 2013 , 21 h 52 min - Noctenbule prend la parole ( permalien )

    J’ai envie de le lire maintenant…. Comment fais-tu pour lire autant?

    • 29 janvier 2013 , 22 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Beaucoup de métro et beaucoup de pannes de métro, ça aide bien…

  3. 1 février 2013 , 11 h 26 min - phil prend la parole ( permalien )

    pourquoi ne pas placarder dans le metro cette histoire d’amour de l’apres midi ludique ????

  4. 9 avril 2014 , 17 h 21 min - ATIM prend la parole ( permalien )

    Ce vieux dont Tahar Ben Jelloun n’a pas voulu dévoilé le nom, est à l’image de tous les vieux.Ils ne supportent pas le rythme de la ville et de sa vie.Ils sont fouettés par le temps,pour mieux vivre,ils repeuples leur monde par des souvenirs.J’aime bien ce roman.

    • 9 avril 2014 , 22 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pour le moment le seul de Tahar que j’ai pu lire.

  5. 21 novembre 2016 , 18 h 03 min - Soukaina prend la parole ( permalien )

    Je viens de terminer de ce livre que mon père m’a offert. Je suis encore sous le choc de l’ambiguité du dénouement que je n’arrive pas à saisir. Mais en somme, c’est un livre qui résume la vie humaine. Cette dernière qui descend vers la vieillesse, une phase importante et décisive. J e félicite Taher Ben Jelloun pour ce livre impressionant et original et completement diffférent de Partir. C’est ce qui prouve son talent qui lui a permis d’etre la fierté des marocains.

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