Un Bon Jour pour Mourir [Jim Harrison]

Par le Bison le 4 décembre 2012

Je fermai les yeux et écoutai le refrain de « Piece Of My Heart ». La voix de Janis Joplin me déprimait à mort. J’avais envie de tout plaquer, ma femme, mes gosses, ma vie. Mon seul désir qui me tenait quelque fois encore éveillé était de pouvoir partir à la pêche. Je ressentais cette eau froide et glaciale du Montana rentrer dans mes cuissardes. La brume vespérale commençait à se disperser, les truites arc-en-ciel semblaient puiser de ce réveil matinal une puissante force en luttant contre le courant. Je fus interloqué par la façon dont la pêche m’aidait à tout oublier, du moins tant que je restais dans la rivière. Pendant des heures, tous mes problèmes (argent, sexe, drogue) s’évanouissaient comme par enchantement tant ma concentration sur le cours d’eau, sur les courants happait mon esprit à la recherche des plus grosses truites.

« Les Cream ou les Who, ou les Grateful Dead me donnaient envie d’être défoncé, tandis qu’avec Dolly Parton j’avais envie de tomber amoureux. »

Souvenirs du Montana et de la pêche à la truite tant pratiquée… Aujourd’hui, j’ai émigré à Key West et je passe mes journées à pêcher le tarpon. Enfin quand j’arrive à me lever pas trop tard et que je ne perçois pas cette désagréable sensation qui obscurcit mon esprit encore embrumé dans l’alcool de la veille… De toute façon, je ne vois pas ce que je peux faire d’autre. A quoi bon travailler ? La vie est trop courte… Un joint, un verre, deux joints, deux verres et une journée à taquiner le poisson : voilà le parfait résumé de ma vie.

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Tim, le genre de gars costaud dont vaudrait mieux éviter son regard, vétéran du Vietnam en plus, une grande cicatrice le défigurant sur la moitié du visage. Je ne peux pas dire que c’est un pote à moi. On s’est juste rencontré la veille dans un bar autour de quelques whiskys. Comme d’habitude, je ne me souviens pas de grand-chose, si ce n’est que les bières et les whiskys défilaient sur le comptoir. Et au milieu d’une conversation anodine, voilà que je sors qu’ils vont construire un immense barrage sur le Grand Canyon. Et voilà que Tim, mon ami d’un jour, me balance qu’il faudrait le dynamiter. Ainsi, notre expédition va naître d’un discours de poivrot.

Un long road-movie à travers l’Amérique va m’entraîner des bords de la Floride jusqu’à mon Montana natal. J’espère qu’on trouvera le temps de prendre quelques belles truites sur les rivières du coin. Je n’oublie pas ma canne à pêche télescopique et monte dans sa voiture, direction le Grand Canyon. Une petite halte pour récupérer sa copine d’enfance, Sylvia et en route pour l’aventure. Mais dès le début, je me sens mal à l’aise. Je ne saurai dire pourquoi… Finalement, je crois que cela me fait chier de parcourir cette longue route juste pour faire sauter un barrage qui pour le moment n’est qu’un hypothétique projet vaguement utopique. Et Sylvia… Je ne peux m’empêcher de la mater dans la voiture. Jamais vu plus callipyge comme nana. Une paire de jambe sublime. Mon attention se porte fixement sur elle. Mon regard semble attiré magnétiquement par sa minijupe à pois, à la limite de l’indécence et j’imagine cette fine ligne dessinée par ses poils pubiens. Je n’ai qu’une envie : lui arracher sa jupe, la prendre en moi, lui fourrer mes doigts dedans et l’étreindre furieusement, bestialement, sauvagement… Dire qu’elle est amoureuse de Tim et que Tim n’en a strictement rien à foutre d’elle… C’est bien là mon malheur et mon triste sort. Heureusement que les bières sont là pour nous tenir compagnie, ainsi que Bob Dylan, à fond la caisse, entre deux bouteilles de whisky et de tequila. Heureusement qu’il y a aussi les cachetons de Tim et les joints. Merde, putain, dans quelle galère je suis… mais je l’aime moi, cette putain de Sylvia !

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Une musique m’obsède : Bill Monroe et ses Bluegrass Boys chantant « Maman n’est pas morte, elle est seulement endormie et elle attend patiemment que Jésus vienne la chercher ». Et mon fantasme s’enchaîne sur les montagnes du Montana où j’imagine Sylvia au coin de la cheminée, portant nos enfants dans les bras… Putain quelle cuite ! Et cette herbe, c’était quand même sacrément de la bonne …

« A cause de notre complot, à la fois insensé et confus, une sorte de raideur s’est installée dans la pièce. Même Frank semble en être affecté. Veille de bataille. Avant le grand départ. J’étais tenaillé, au creux du ventre, par la conviction que notre projet était complètement farfelu. Et je me mis à espérer qu’il se métamorphoserait en joyeuse équipée, sans but défini, une simple excursion touristique, peut-être même avec quelques bonnes raisons de pêche. Tim et Sylvia pourraient me regarder, ou alors baiser sur la rive, ou dans les fourrés, derrière. En observant les autres dans la douce torpeur provoquée par le whisky, je réalisai à quel point mon attachement à la vie était faible. Je n’étais pas impliqué, même en tant que simple observateur, et encore moins en tant que pèlerin. Disons que je n’étais ni dans les tribunes pour voir le match, ni sur le terrain pour jouer. J’étais plutôt dans les sous-sols, observant avec indifférence la structure de base toute entière. Mes amis n’existaient plus, ma femme non plus. Je n’avais ni État, ni patrie, ni gouverneur, ni président. C’est ce qu’on appelle être nihiliste, mais je trouve que c’est un mot beaucoup trop fort pour désigner le vide… »

Je ne saurai dire pourquoi mais j’éprouve toujours une tendresse particulière, une passion enivrante pour ce genre de littérature. Le sexe, l’alcool, le rock’n’roll et les grands espaces. Une histoire simple, un triangle amoureux parsemé de sexe, de drogue et d’alcool, le tout transposé dans un décor magnifique. Je m’identifie toujours à ces paumés, de vrais héros de l’Amérique profonde. L’ivresse des grands espaces me prend quand mes yeux se plongent dans le mot Montana. Le petit brouillard du matin se lève progressivement et je vois les courbes de la Clearwater River se dessiner. Je me transporte dans ce monde étrange où le chuchotement des oiseaux réveille mon imagination, où mon regard se perd dans les méandres d’une rivière parcourue par des milliers de saumons remontant le courant vers leurs lieux de naissance, où mon bras s’exerce au lancer à la mouche…

15 commentaires
  1. 4 décembre 2012 , 23 h 18 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    C’est ta liste pour le père Noël ?
    Moi je t’offre la jupe à pois ;)

    • 5 décembre 2012 , 8 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Moi je t’offre la jupe à pois ;)

      Trop indécente pour Noël. Surtout qu’ici ce n’est pas la Floride…

    • 5 décembre 2012 , 13 h 32 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

      Plus sérieux, j’ai repéré « Légendes d’automnes » de lui, des nouvelles, j’ai lu une chronique dessus il y a quelques jours, je ne sais plus si tu les avais lues. J’ai vu des entretiens avec lui, ce type est pétillant, on peut les retrouver en vidéo. Je n’ai pas souvent envie de rencontrer des auteurs ou autres, mais lui ça doit être quelque chose de boire un verre en sa compagnie.

    • 5 décembre 2012 , 14 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je les avais lu, y’a plusieurs décennies… Je crois que ce fut mon premier Big Jim.

      Et quand il veut le Jim, pour boire un verre avec un bison pas du Montana !

  2. 5 décembre 2012 , 7 h 35 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Avec Big Old Scarface Jim,ses truites,ses histoires de femmes,ses gueules de bois,on voyage vraiment chouette au long d’une B.O. dont tu penses bien que je suis client.C’est toujours un bon jour pour lire Jim.So long…

    • 5 décembre 2012 , 8 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un bon jour pour lire Big Jim
      Un bon jour pour boire un Knob Creek
      Un bon jour pour écouter Dylan et Joplin

  3. 5 décembre 2012 , 11 h 41 min - phil prend la parole ( permalien )

    desole pas connaitre ton Knob Creek !
    C’est quoi? du café passé a la chaussette avec reste de marcs ? du bon vieux coca sans bulles ?

    • 5 décembre 2012 , 13 h 19 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

      Je n’osais posé la question …

    • 5 décembre 2012 , 14 h 30 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Suffit de poser la question !

      Le Knob Creek est distillé au sein de la distillerie Jim Beam. Knob Creek est issu de l’assemblage d’une petite sélection de fûts (small batch). Corpulent au notes épicées.

      De couleur cuivrée, le nez très végétal (herbe fraîche) et légèrement médicamenteux (clou de girofle) possède beaucoup de personnalité. La bouche, chaleureuse mais fine, se développe sur des notes épicées. La finale longue révèle des notes fruitées.

      50° Made in Kentucky.

  4. 5 décembre 2012 , 13 h 59 min - phil prend la parole ( permalien )

    y’a que les cons qui n’osent pas on m’a dit un jour,
    alors depuis j’ose ! ! !
    meme si on reste toujours le con de quelqun !

    • 5 décembre 2012 , 14 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      le problème, c’est que des cons, y’en a de plus en plus !!!

  5. 5 décembre 2012 , 15 h 14 min - phil prend la parole ( permalien )

    ils font aussi note cannelle orange pour Noel ?
    girofle c bon pour vin chaud et maux de dents !

    • 5 décembre 2012 , 16 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et c bon pour moi quand ça descend dans le gosier…

  6. 30 avril 2013 , 13 h 49 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    As-tu lu ou entendu parler du dernier « Grand maître » de Jim Harrison ? il y a également un livre de poésies qui me tente « Une heure de jour en moins ».

    • 30 avril 2013 , 18 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      As-tu lu ou entendu parler du dernier « Grand maître » de Jim Harrison ?

      Un faux roman noir.
      Je ne connais pas. Dans la lignée certainement de son pote James Crumley

      Il y a également un livre de poésies qui me tente « Une heure de jour en moins ».

      Un recueil de poèmes des années 1960 à 2010…
      A part Baudelaire, je crois n’avoir jamais lu de poésie…
      A tort, certainement. J’aimerais bien lire les poèmes de Bukowski, pour voir ce que ça donne, pour voir si avec ça, je peux emballer des filles. Parce que l’unique but de la poésie, c’est pour faire flancher le cœur des nanas… Non ? ;)

      J’aime bien la présentation du Figaro, à propos de ces deux événements :
      « Ce bon vieux pirate! Depuis la mort de James Crumley, de Harry Crews, d’Eddie Bunker, Harrison est, à soixante-quinze ans, le dernier dur-à-cuir d’une littérature américaine qui semble parfois s’assagir pour ne pas dire s’amollir. »

      En tout cas, merci de l’info, j’étais passé à coté…

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