Son Frère [Philippe Besson]

Par le Bison le 27 novembre 2012

Catégorie : 5 étoiles, Europe

Le 31 octobre,

Mon précédent livre, un roman sur le Wyoming, une tranche de vie dans cet univers de corral, de ranch et d’âmes humaines. J’ai terminé également le fond de ma bouteille de Speyside. A quel whisky vais-je donc me tourner ? Il me faut choisir car je pressens que cette lecture-ci sera lourde, pesante et éprouvante, une lecture entre émotion et douleur que même ce liquide ocre qui coule dans mon verre ne pourra atténuer. Mais il sera nécessairement présent car je ne pourrais ressortir indemne de ce bouquin, c’est le 4ème de couverture qui me le prédit, la 1ère page me le promet également.

« Le 31 juillet,

Thomas meurt.
Thomas accepte de mourir. C’est ici dans la maison de Saint-Clément, la maison de l’enfance, qu’il choisit d’attendre de mourir. Je suis près de lui. C’est encore l’été. J’ignorais qu’on pouvait mourir en été.
Je croyais que la mort survenait toujours en hiver, qu’il lui fallait le froid, la grisaille, une sorte de désolation, que c’est seulement ainsi qu’elle pouvait se sentir sur
son terrain. Je découvre qu’elle peut tout aussi bien exercer sa besogne en plein soleil, en pleine lumière. Je songe que Thomas l’accueillera en pleine lumière. »

Le 1er novembre,

Je pars pour l’île de Ré et son extrémité Saint-Clément-les-Baleines. Au loin, la ligne d’horizon et la mer, fougueuse, impétueuse comme un mois de novembre déchainé. Pourquoi partir à l’autre bout du globe, chevaucher les latitudes, traverser les longitudes. Point de GPS, juste des vagues, un phare, quelques étoiles, un vent glacial qui fouette mon visage transi de froid, de vieux marais salants, des vieux sur un banc, mémoires de cette île. Je suis avec Philippe Besson, avec qui j’avais déjà partagé un Southern Confort dans un bar isolé de Cape Code, Chez Phillies. C’était « l’Arrière-saison ». Cette première rencontre marqua dans mon esprit une déception, un léger désappointement qui ne fut pas irrémédiable puisque je recroise sa route, même si cette fois, je ne traverse pas l’Atlantique. Je vais juste au bout… Au bout de l’île de Ré, au bout de mes émotions, au bout de la vie avec « Son Frère ».

« Saint-Clément, c’est la terminaison d’un monde, comme l’était dans mon imaginaire enfantin le Cap Horn. C’est le point au-delà duquel les eaux prennent le dessus, à partir duquel les hommes doivent déposer les armes. On raconte que les bateaux se sont perdus dans les eaux mauvaises, au large, malgré le phare, que des marins se sont noyés, que leurs cadavres ont été charriés par les marées, ramenés par elles à la terre ferme. On raconte des histoires extraordinaires.

Ici, on peut facilement éprouver une manière d’abandonner, comme si on était le dernier homme, et comme s’il suffisait de se laisser aller désormais, de n’avoir plus aucune prise sur rien. Ce sentiment, c’est autant celui du relâchement que celui de l’offrande, autant celui de la solitude imposée que celui de l’exil choisi. »

J’aime ce monde de la mer, ces hommes qui ne vivent que par la mer, les bateaux. Je rêve de marins, de voyages, d’expéditions, de mers démontées qui me font gerber mon petit déjeuner. Je me reconnais donc dans le personnage de Lucas, narrateur de cette histoire. Je me prends des embruns en pleine gueule, je vois mon verre glisser à gauche, à droite, victime du roulis. Je m’allonge sur la moleskine, elle est rouge vive, et sors de ma poche mon petit bouquin de Besson. Plus ou moins 150 pages, plus ou moins le temps de m’y plonger avant de prendre le quart sur le pont.

« J’aimais d’instinct ce monde de la mer, ces hommes qui ne vivaient qu’auprès de la mer, des bateaux. Je rêvais de marins, de navires en partance, de rafiots de fortune, de pêches qui duraient des mois sur des mers démontées et de je ne sais quoi encore. Je voulais de tout mon cœur appartenir à ce monde-là, être en compagnie de ces hommes. Je pressentais que je saurais amarrer les bateaux, répondre à des ordres qu’on gueule, avoir ce visage buriné, ces rides ensoleillées, ces vêtements usés. Les premiers rêves de mon enfance ont été des rêves de marin. »

« Son Frère » raconte donc l’histoire de Thomas et de son frère Lucas – ou inversement. Quand on est frère, c’est dans les deux sens. Ce n’est peut-être pas toujours le cas, mais là, je sens que les deux êtres sont proches. La maladie de Thomas y est peut-être aussi pour quelque chose, dans ce rapprochement, dans cette fusion fraternelle. Thomas est malade, ce sont les premiers mots du roman, mais Thomas va mourir aussi. Pas de suspens, je ne serai pas surpris par une fin mélodramatique. Le drame est en entrée de jeu. Il est là, il va survenir. Thomas en est sûr. Les médecins se penchent sur son cas, mais ne savent pas grand-chose et ne peuvent donc apaiser sa douleur. Douleur physique mais aussi douleur morale.

« Ai-je jamais été aussi proche de lui qu’aujourd’hui ? J’ai beau connaître notre intimité, qui date du premier jour, qui ne s’est jamais démentie, qui donne tout son sens au mot fraternité, il me semble que notre proximité n’a jamais été aussi grande que dans ces instants qui sentent la fin. »

Je referme le bouquin. Je me pose cette question : pourquoi lire un tel roman ? Pourquoi lire sur la souffrance, sur le désespoir, sur la mort même ? Est-ce une excuse pour me servir un verre, parce que l’histoire est trop dure, que j’ai besoin de souffler et de ne pas sombrer moi-même dans cette douleur humaine. A défaut, vais-je sombrer tout simplement dans l’alcoolisme ?

« Le 20 mars,

C’est le printemps. Il le regarde se lever derrière la fenêtre de l’hôpital. Combien de printemps reverra-t-il ?

Comme l’administration pénitentiaire le ferait avec un criminel retenu prisonnier, on l’informe qu’il est autorisé à quitter sa chambre, à faire quelques pas au-dehors. Il se balade en faisant rouler à son coté gauche le pied sur lequel est installé le flacon relié au cathéter planté dans son bras. Les perfusions d’immunoglobulines se poursuivent afin de tenter de faire remonter le nombre de plaquettes. Il marche au même rythme qu’un vieillard, qui, lui, se déplace plié en deux, de la bave à la commissure des lèvres, une barbe blanche sur sa peau décharnée. Le synchronisme de leur démarche me fait monter les larmes aux yeux. Je ne dis rien. »

Le 3 novembre,

Je me sens comme un voyeur. Je me méprise. Je suis là assis dans mon canapé, un verre de Macallan (oui, j’ai choisi d’ouvrir un Macallan, surtout depuis que j’ai vu James Bond s’en servir un verre, 50 ans d’âge. Il y a un peu de James Bond qui passe ainsi dans mes veines). Je regarde cette souffrance. Je ne fais rien, ne peux rien faire même si je le voudrai. Mais je reste accrocher à ces mots, d’une rare intensité. Je suis coi, mon énergie a été pompée comme si le sang de mes veines s’était transformé en glace. Mais à la différence de Lucas et de Thomas, une fois que l’histoire s’achèvera, je pourrais refermer le bouquin et passer à autre chose, un autre quotidien peut-être plus gai, plus enjoué, où je n’aurais pas honte de boire mon verre de Speyside, de humer la verdure de ces landes écossaises. Mais Thomas n’est pas encore mort. Il lui reste quelques mois, semaines, jours ? Je ne compte plus, l’inévitable étant inévitable, je m’y suis préparé depuis la première ligne. Alors je reviens vers cette angoisse qui me noue la gorge, m’asphyxie, me terrifie.

« Le 3 avril,

Voilà. Il faut retrouver cette terreur, désormais presque familière. Il faut vivre avec cela, la peur que tout s’arrête, en une minute, que l’hémorragie survienne et l’emporte. Je songe qu’à tout instant, la tête pourrait partir en arrière, explosée de sang, comme si elle avait été atteinte par une balle tirée de loin. J’ai cette image saugrenue dont je ne parviens pas à me débarrasser, celle du président Kennedy, à Dallas, le 22 novembre 1963, à l’arrière de sa Lincoln décapotable. Je vois la tête qui part en arrière, sous l’impact des balles, le corps qui s’affaisse. Je vois l’affolement et je songe que ce qu’il pourrait nous être donné de connaitre. J’ai beau me dire que c’est absurde, malsain sans doute, je n’arrive pas à éloigner cette vision. Dans l’ignorance où nous nous trouvons, il y a la place pour tous les fantasmes, tous les cauchemars. »

Le 4 novembre,

La fin est toute proche, fin du livre, fin de Thomas. Je vais survivre, Lucas aussi. Mais pour quelles séquelles ? Je m’en remettrai. Bien sur. Mais je n’oublierai pas. Non plus. Il y a des histoires qui marquent une vie, qui laisse une empreinte presque indélébile. Je garde le ‘presque’ en mémoire, car j’espère au fond de moi que certaines images s’effaceront avec le temps. Je ne sais toujours pas pourquoi je me suis attelé à une telle lecture. Mais je ne regrette pas ce choix. L’auteur ne regrette certainement pas, non plus, ses mots. Car il doit savoir qu’ils ont fait écho à ses lecteurs. « Son frère » est une remarquable histoire. Je reviendrai certainement à Philippe Besson.

« Le 19 juin,

L’infirmière annonce qu’il faudra s’y reprendre à trois reprises, pendant trois jours consécutifs, pour retirer le drain. A part, je l’interroge pour savoir si cette manipulation sera douloureuse. Elle répond que Thomas ne pourra pas s’empêcher de hurler, que tous les patients hurlent, car il s’agit d’ôter de son corps sans aucune anesthésie une sorte de lame de couteau longue de quinze centimètres autour de laquelle les chairs se sont refermées. Elle prétend que c’est une des souffrances les plus difficilement supportables, qu’elle-même a horreur de devoir pratiquer cet exercice. Je songe : rien ne lui sera épargné, vraiment. »

Le 5 novembre,

Que lire après une telle histoire ? Qui va accompagner mon nouveau Speyside ? J’ai déjà une idée, l’envie de repartir dans le Wyoming, et de recroiser la route poussiéreuse de quelques cow-boys, bien loin de cette île de Ré et de Saint-Clément-les Baleines.

20 commentaires
  1. 28 novembre 2012 , 7 h 37 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Pas lu mais j’ai aimé l’adaptation ciné de Patrice Chéreau que pourtant je n’apprécie pas toujours.Ton article est très fort,sans flatterie aucune.

    • 28 novembre 2012 , 9 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ;)
      Pas vu le film. J’ignorai d’ailleurs qu’il y avait un film…

  2. 28 novembre 2012 , 11 h 02 min - phil prend la parole ( permalien )

    Et ce Macallan fine oak comment il est ?

  3. 29 novembre 2012 , 18 h 15 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    J’avais vu le film de Chéreau, l’histoire est évidemment poignante et témoigne d’une période triste pour beaucoup autour des années 90. Il te faut quelque chose de léger après.
    Des phrases qui font échos :
    « Il marche au même rythme qu’un vieillard… »
    « C’est le printemps. Il le regarde se lever derrière la fenêtre de l’hôpital. Combien de printemps reverra-t-il ? »
    Parfois, on se prend à souhaiter que sa s’arrête aussi, je ne sais si il l’aborde dans le livre. Sentiment terrible.

    • 29 novembre 2012 , 19 h 52 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Terrible. Mais est-ce que la lecture est faite pour lire ce genre de ‘trucs’, même si c’est Terrible ?

    • 29 novembre 2012 , 22 h 03 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

      Bien oui ? la lecture est là pour tous les sentiments et les sentiments contradictoires, comme aimer une personne mais qui souffre tant que l’on souhaite que ça s’arrête et en même temps non.
      En fait je sais pas si j’ai compris ce que tu dis… :(

    • 30 novembre 2012 , 8 h 25 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tout à fait, je te suis sur ce point. Mais en lisant ce ‘roman’, j’avais l’impression d’un être un peu voyeur et de rentrer trop dans l’intimité de ces deux frères. Je me sentais gêner, comme s’ils étaient devant moi et que je ne savais pas quoi dire pour apaiser leurs douleurs.

  4. 29 novembre 2012 , 18 h 19 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    « A défaut, vais-je sombrer tout simplement dans l’alcoolisme ? »

    Je ne pense pas que le malheur des autres, du monde soit le vrai moteur.
    Par contre, il ne faut pas être en sevrage pour venir ici, plongeon assuré.

    • 29 novembre 2012 , 19 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Quelqu’un en sevrage ou non-alcoolique n’a aucune raison de venir ici !

  5. 29 novembre 2012 , 18 h 28 min - phil prend la parole ( permalien )

    c pas les reins mais le foie qu’il faut avoir de solide alors !

    • 29 novembre 2012 , 19 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      pour le foie, j’ai la levure de bières ! C’est une merveille, cette petite bête… Ça soigne tout, ça prévient de tout !

  6. 29 novembre 2012 , 20 h 30 min - manU prend la parole ( permalien )

    Depuis le temps que j’en entends du bien, il va falloir que je le lise celui-là. En plus, j’adore l’Ile de Ré…

    • 30 novembre 2012 , 8 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Surtout que là-bas, il y a un petit vieux qui est la mémoire de l’île et qui nous conte ce que fut les marais salant à cette époque sur l’île.

  7. 28 juillet 2013 , 0 h 28 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Je suis ressortie anéanti de ce livre que je n’ai pu finir, pourtant sublime….

    Merci pour ce magnifique billet…Touchée

    • 28 juillet 2013 , 11 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Peut-être dans quelques années. Si la douleur est encore vive, le temps apaisera aussi la lecture. Le roman est magnifique, mais je comprends qu’il devient insoutenable quand il touche de près à son cœur.

  8. 28 juillet 2013 , 10 h 10 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Et bien… voilà un livre que j’aurais du mal à ouvrir… surtout après avoir lu le billet de Chrisdu26 et le tien. Le sien était prenant à cause de ce qu’elle avait vécu.

    Le tien aussi… ça plombe l’ambiance du matin. J’aimerais le lire, mais en aurais-je la force ? On a tous perdu quelqu’un de cher à son coeur. En plus, je n’ai que du Jack Daniel’s à la maison…

    • 28 juillet 2013 , 11 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ça tombe bien, il faut le lire avec un Macallan ! ;)

  9. 29 juillet 2013 , 12 h 39 min - Laure prend la parole ( permalien )

    Non alcoolique, non alcoolisée mais je passe ici pourtant
    C’est grave doc’ ?

    • 30 juillet 2013 , 9 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Grave, je ne sais pas…
      Étonnant, certainement. Je n’avais jamais croisé quelqu’un ici qui ne buvait pas…

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