Un gros bobard et autres racontars [Jørn Riel]

Par le Bison le 13 novembre 2012

Catégorie : 2 étoiles, Europe

La Vesle Mari a de nouveau accosté à quai. Une seconde d’hésitation, guère plus, et mon baluchon sur l’épaule, je monte par la coupée. Un regard furtif derrière moi, pour regarder ce que je laisse, la côte danoise, les bars et les putes, les chats errants miaulant pour un bout d’arrêtes… Je fais face à la mer, cette immensité vague qui n’en finit plus. Je pars, vous me reverrez l’année prochaine certainement. Je rejoins cette bande loufoque de trappeurs, ivrognes solitaires perdus sur la banquise du Groenland. J’avais déjà croisé leurs pistes et découvert leurs truculents « racontars ». Mais je ne m’étais pas senti dans mon élément, manque de femmes, des ivrognes trop gentils, de la graisse de phoque au petit-déjeuner. Bref, sans plus.

« Ce fut un long hiver sans confort pour le gigolo. Lui qui avait usé de femmes comme nous autres d’air frais, il était sur le point de s’étrangler avec ses souffrances intérieures. Nuit après nuit, et ensuite jour et nuit après jour et nuit, il restait dans sa couchette à regarder la soupente et à ressentir la solitude l’envahir lentement. […] Et comme son besoin était plus grand que ceux du commun des mortels, vous comprenez son désespoir quand, le matin, il se réveillait dans une cabane froide, la cuisinière éteinte, la barrique d’eau gelée à cœur, des glaçons dans la moustache et avec ses bijoux de famille tellement petits qu’il lui fallait chercher plusieurs fois avant d’aller pisser. »

Pourtant, je replonge dans l’univers arctique. Le froid et la glace m’attirent peut-être. J’ai un esprit parfois masochiste. Je sais que je n’y trouverai pas de femmes, peut-être un peu de sexe avec un coq ou un chien. Mais je sais aussi que je vais boire, bien boire, jour et nuit, nuit et jour, des jours qui n’en finissent pas, des nuits qui ne se terminent jamais. Je vais y croiser des ours blancs, et des vieux blancs et grincheux, certains presque grabataires, d’autres souvent bourrus.

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« Cette année-là, la Vesle Mari se rendit directement à Bjørkenborg pour y déposer le Club des montagnards et leur encombrant matériel, lequel était constitué de quatre grandes tentes avec leur mobilier, un cuisinier qui avait officié pendant un certain nombre d’années à la prison d’État de Horsens, seize rouleaux de cordage, des mousquetons, des poulies, des piolets, des baudriers, des appareils de rappel compliqués, des bottes, des pantalons de cuir, cent litres d’eau-de-vie et cinquante caisses de bière.

Ceux de Bjørkenborg suèrent sang et eau pour débarquer la bière et l’eau-de-vie et les mettre en sûreté. Bjørken proposa de loger sous son toit ce précieux chargement en arguant l’errance, depuis quelques années, de très nombreux ours blancs américains plutôt antipathiques qui avaient du mal à démêler le tien du mien. Ces américains-là, expliqua Bjørken aux montagnards étonnés, faisaient volontiers des détours de plusieurs centaines de kilomètres s’ils tombaient sur une rumeur de bière dans les arrivages. Ces ours venaient ainsi d’Amérique où continuait encore de sévir, à la connaissance de Bjørken, une sorte de prohibition. »

Mais voilà, comme pour « la Vierge et autres racontars », ce nouveau recueil « Un gros bobard et autres racontars » a traversé mon esprit aussi rapidement qu’une glissade sur une piste noire verglacée. La magie n’a une nouvelle fois pas opéré. Ces histoires de Jørn Riel ne sont pas faites pour moi. J’aurais du plus hésité avant d’embarquer une nouvelle fois, mais je voulais découvrir de nouveau cette vie de trappeurs au-delà des glaces. La prochaine fois, je m’abstiendrais, et si la Velse Mari accoste de nouveau, je laisserai mon billet à une autre âme voyageuse.

« - T’es sûr que ce livre n’est pas un peu enrhumé ? demanda-t-il.

Anton le regarda, l’air vexé. Ils n’avaient jamais été complètement en phase ces ceux-là, Anton et Valfred.

- Qu’est-ce tu veux dire par enrhumé ? demanda-t-il.

- Rien de méchant, petit Anton. Mais un livre comme ça peut très bien avoir un putain de rhume, tu comprends, et ça peut être  fichtrement contagieux. D’ailleurs, les livres peuvent avoir toutes sortes de maladie. C’est entre les lignes et ça peut se voir qu’avec une loupe. Une vraie peste pour la santé, les livres. T’en prends un entre les mains et tu le mets à lire, et le lendemain t’es couché avec un mal de crâne pas possible et des délires et des choses pires encore. Je le sais parce que j’ai été contaminé par un livre y a deux étés, voilà pourquoi j’te le dis.

- Contaminé par un livre ? demanda Anton, étonné.

- C’est-à-dire, pas tout à fait ; plus exactement par une bouteille de rhum que le capitaine Olsen cache toujours enfilée dans une carte marine au mess. J’en prends une sérieuse gorgée sans qu’il me voie, et pan, me voilà contaminé par une saloperie qui m’a poursuivi la moitié de l’hiver. »

11 commentaires
  1. 14 novembre 2012 , 0 h 01 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    Ah, dommage… ça ne m’attire pas trop non plus…
    Et au fait, bon challenge Totem Bison !

    • 14 novembre 2012 , 8 h 35 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      oui, dommage…
      Pourtant toutes critiques me paraissaient dithyrambiques.
      Je pensais me poiler et m’en mettre plein la panse, mais au final, j’en ressors dépité…
      Heureusement qu’il me reste le Straight Bourbon

  2. 14 novembre 2012 , 19 h 34 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    En effet, m’a pas l’air terrible.

    Au fait, bon challenge Totem aussi ! Je participe aussi.

    • 14 novembre 2012 , 19 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      oui mais les bisons, ça courent pas des masses dans les prairies littéraires…

  3. 14 novembre 2012 , 20 h 48 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je suis sûr qu’une belle pépite va venir faire oublier cette déception…

    • 14 novembre 2012 , 22 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Au moins, ça vide ma bibliothèque…

  4. 15 novembre 2012 , 8 h 27 min - chinouk prend la parole ( permalien )

    j’ai lu aussi les deux premiers. J’avais assez apprécié sur le moment, mais je n’en garde aucun souvenir, c’est balo car sur le coup je les avais acheter tous ces racontars !

    • 15 novembre 2012 , 9 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Balo !
      Du coup, tu as quand même lu la suite ? parce que je crois qu’il doit y avoir au moins 5 tomes ?

  5. 27 octobre 2013 , 2 h 46 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Décidément, sur ce blog je tombe de découverte en découverte. Mon frère avait découvert ces racontars d’un ami corse. Il revient au pays et la première chose qu’il me dit c’est « Nad faut absolument que tu lises ça! ». J’ai commencé par le premier, « La vierge froide et autres racontars ». Oui… c’était excellent! Et je n’ai pas pu m’arrêter avec ces polars avant la fin du neuvième. C’est l’évolution des personnages qui m’a touchée. Ils sont colorés, excentriques, attachants aussi, sensibles et doux sous leurs allures rustres. Ils vivent dans l’isolement le plus solitaire, et quand ils se rencontrent, ils boivent jusqu’au coma éthylique. Ils manquent la présence des femmes, jusqu’à en inventer. D’une originalité décapante. J’ai adoré… Il est vrai que ce n’est pas aussi drôle que je l’avais espéré, mais l’ironie et le sarcasme ont à eux seuls conquis mon cœur. J’y ai trouvé de véritables leçons de vie. Et comme je suis attirée par ces coins de pays… comme le Groenland et les expéditions dans le Grand Nord à la Nicolas Vanier et Serge Tesson…
    À savourer avec de l’Unibroue :)

    • 27 octobre 2013 , 11 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Colorés comme un bourbon et excentriques comme un Islay, pourtant je ne m’y suis point attaché à ces personnages loufoques de Riel. Le courant n’est que moyennement passé, le fil électrique devait être un peu trop gelé.
      Du coup après deux tomes, je n’ai plus eu envie de poursuivre l’aventure. Par contre, un Sylvain Tesson, je ne dis pas non – pour découvrir d’autres aventures dans le Grand Nord.

  6. 27 octobre 2013 , 20 h 17 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    « Dans les forêts de Sibérie », « L’axe du loup » et plusieurs autres, c’est un vrai régal, un pur moment d’évasion. Et comme j’adore les voyages et que je rêve à mon tour du monde, c’est une autre manière pour moi de traverser le globe, avant de repartir découvrir un autre coin de pays … Nicolas Vanier est génial aussi, dans un style plus romancé que le récit de voyage, même s’il s’est adonné aussi aux récits dans le grand nord québécois. À ce niveau là, Jorn Riel c’est tout autre chose, je n’ai pas eu le même coup de foudre, même s’il a vécu au Groenland…

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