Une longue journée de novembre [Ernest J. Gaines]

Par le Bison le 23 novembre 2012

Qu’il fait bon sous la chaleur de la couette. Bien au chaud, Ti-Bonhomme n’a pas envie de se lever pour aller à l’école. Je le comprends bien ce gamin de 6 ans, surtout quand à mon grand âge, je pense à la même chose : pas envie de me lever pour aller au taf, une couette, un nid douillet, et une longue journée de novembre en perspective.

Je pourrais aller à la plantation, couper des tonnes de cannes à sucre et gagner ainsi durement et à la sueur de mon front quelques sous pour nourrir ma famille. Comme le ferait le père de Ti-Bonhomme, dans cette Louisiane dont est originaire Ernest J. Gaines.

«Un nègre à la peau claire avec les dents de devant écartées de la sorte, ça peut pas être un bon nègre.»

A la différence près que ce P’pa, passe plus de temps à bichonner sa voiture neuve qu’à flatter la croupe de M’man. Il flirte plus sur les routes que s’occupe de sa famille. Ti-Bonhomme, lui, aime sa M’man – et aussi un peu son P’pa. Mais lorsque sa M’man le réveille en plein milieu d’une longue nuit de novembre avec pot et baluchon, quitter la chaleur de ce foyer familial pour retrouver Grand-Ma, Ti-Bonhomme n’aime pas trop Grand-Ma. Elle critique et dénigre constamment mon P’pa, elle le traite de bon-à-rien, de nègre et de mulâtre…

« Amy, ma douce, papa crie, tu viens pas à la maison me faire quelque chose à manger ?

J’me sens seul là-bas sans toi. J’peux pas y rester sans toi, ma douce. Viens à la maison, je t’en prie… »

Dans le Sud profond de l’Amérique, à coté de la misère et des bayous, la vie s’écoule comme une longue journée de novembre. Les gosses de Louisiane sont les mêmes que partout ailleurs. Ti-Bonhomme a 6 ans et jouent aux billes. Mon fils, aussi. Moi aussi (quand j’avais 6 ans). J’en deviens un brin nostalgique. Cela pourrait être l’histoire de mon fils ou la mienne. Aller à l’école, jouer aux billes, manger de la canne à sucre. Bon, ok, je n’ai jamais épluché avec les dents de la canne à sucre. Mais, la plume de Ernest J. Gaines est si empreinte d’émotions simples et de la chaleur du Sud, que j’ai eu le sentiment que moi-aussi, je me trouvais là-bas, à faire rouler avec un bâton un vieux pneus…

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« J’veux que ma femme revienne, révérend Simmons, papa dit. Un homme peut pas vivre tout seul en ce bas monde. Il est trop froid et trop cruel. »

Mais même en Louisiane, les rapports entre hommes et femmes ne sont pas simples. Et même là-bas, c’est les gosses qui trinquent, qui se trouvent partager entre les choix de sa M’man et les dérives de son P’pa. Peut-être que là-bas, les gosses grandissent un peu trop vite, et qu’ils devraient passer plus de temps à jouer aux billes, plutôt qu’à marcher le long de la route, dans le froid humide d’une journée de novembre, pour aller à l’école, pour s’enfuir chez Grand-Ma, pour visiter la voyante du coin venu prodiguer contre 3 pièces les bons conseils à P’pa pour que sa femme revienne…

Le ciel est gris.

Et je rêve de La Californie ? Non, je suis toujours en Louisiane, pour cette seconde nouvelle. Toujours avec le point de vue, d’un gamin, légèrement plus vieux, la dizaine d’années avec une rage de dents pas possible. Toujours cette même nostalgie de l’enfance. Je me souviens encore quand moi gamin, ma M’man m’emmenait chez le dentiste. La peur me faisait suer comme si mon âme s’était déplacée dans le bayou. Le bruit de la roulette ou de la fraise provoquait des crampes à l’estomac. Je ne voulais pas l’affronter, je voulais rester p’tit, sans souci sans bobo. Je ne connaissais pas encore le Sud, sa chaleur, sa moiteur en été, son ciel gris et ce froid d’une longue journée de novembre. Et cette même tristesse qui ressort de la vie d’une famille noire dans ce Sud profond. Qui aurait pu penser qu’aller voir un simple dentiste devient une expédition si humaine. Affronter le froid et la grêle, la faim et la misère, la ségrégation et le regard des autres, des noirs, des blancs. Mais y découvrir aussi l’espoir, celui de voir au coin d’une rue, un sourire, une précieuse aide qui réchauffe le cœur en cette journée grise de novembre. Il pleut, il grêle, et malgré tout, il y a de la lumière, de l’émotion, de l’humain.

« Maintenant je sais où on va. Dans les faubourgs derrière la ville où les gens de couleur vont manger. Ça m’est égal de pas manger. J’ai déjà eu faim. Je peux le supporter. Mais je peux pas supporter le froid. »

Ernest J. Gaines, pour découvrir la Louisiane des plantations.

Challenge La Nouvelle-Orléans et la Louisiane organisé par MUMUZ BooKs !

12 commentaires
  1. 24 novembre 2012 , 6 h 59 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Salut l’ami.Pas lu celui-ci mais lu Par la petite porte et vu Colère en Louisiane,excellente adaptation.J’aime beaucoup cet univers.Quant à Born on the bayou tu sais que c’est un de mes hymnes.J’essaie de le jouer un peu aussi.Ce challenge m’intéresse (mais j’en ai déjà trop pour les honorer).

    • 24 novembre 2012 , 11 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et vu Colère en Louisiane,excellente adaptation.

      J’ai le bouquin. Ce sera ma prochaine escapade en Louisiane de je-sais-pas-quand.

  2. 24 novembre 2012 , 8 h 04 min - Myrtille prend la parole ( permalien )

    Ton billet me donne vraiment envie ! Merci pour ta contribution au challenge.
    Et j’ai hâte de lire ton billet musical également (mais non, je ne mets pas de pression !)

    • 24 novembre 2012 , 11 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pour le billet musical, va falloir attendre encore… J’ai pas assez d’idée précise dans mon esprit…

  3. 24 novembre 2012 , 11 h 02 min - chinouk prend la parole ( permalien )

    comme il me tente celui là!!

  4. 24 novembre 2012 , 18 h 53 min - phil prend la parole ( permalien )

    excusez moi mais faudra m’expliquer ce que sont vos histoires de challenge ! ! !

  5. 24 novembre 2012 , 20 h 20 min - manU prend la parole ( permalien )

    Un bon livre et aussi une bonne bouteille visiblement…^^

    • 24 novembre 2012 , 22 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      le hic, c’est que les deux sont finis…

  6. 29 novembre 2012 , 18 h 39 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Ah je note, ça me donne envie et je vais voir pour le film dont vous parlez plus haut.
    Je ne fais pas le challenge mais je regarderai si il y a des films, ça m’intéresse.

    • 29 novembre 2012 , 20 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ce fut une bonne surprise. Cela faisait longtemps que le livre trainait. Mais sa couverture un peu trop austère m’attirait moins. Je repoussais à chaque fois de le lire. Ce ‘Challenge’ ne fut donc qu’un prétexte pour m’atteler à ce E.J. Gaines…

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