La Vengeance de la Pelouse [Richard Brautigan]

Par le Bison le 10 novembre 2012

Imaginez un type quelconque, genre Monsieur Tout-le-monde ou Mr Richard, qui écrit des nouvelles d’une banalité affligeante où il ne se passe pas grand-chose, voir presque rien. Pire, certaines de ces nouvelles ne dépassent pas la page et se contentent même parfois de trois misérables lignes. Vous le prendrez pour un fumiste, ou un écolo avant-gardiste convaincu de la nécessité de ne pas massacrer des forêts pour écrire des feuilles et des feuilles sur des histoires bancales et sans intérêt. Pour preuve :

« - Ce n’est pas facile de vivre dans un studio de San José avec un homme qui apprend à jouer du violon.

C’est ce qu’elle a dit aux policiers, en leur tendant le revolver vide. »

Point. Rien avant, rien après. La nouvelle dans son intégrité. Même mon commentaire élogieux est plus long. C’est dire mon manque de talent car lui, en l’espace d’une phrase, plante le décor, la trame, les personnages et la chute. Moi, je suis juste fan.

Et des dizaines de nouvelles de ce même acabit se côtoient dans un recueil délicieusement intitulé « La Vengeance de la Pelouse », mélange de courtes fictions et de souvenirs des premières impressions de la Californie. Richard Brautigan évoque ainsi son arrivée dans la baie de San Francisco, sa passion pour le soleil de la Californie, une nouvelle vie qui démarre sur ces nouveaux rivages du Pacifique.

L’histoire dans tout ça ? Il n’y en a pas… Ou plutôt il y en a tellement que je ne peux les recenser toutes dans une si fade chronique où les mots ne viennent pas. Car difficile de rajouter quelque chose après le texte concis et ciselé de Brautigan. Il y a des histoires de filles, de solitude, d’enfance et de nostalgie, des trucs sur les filles et sur la Californie, sur la beauté de ce monde et des femmes au petit-déjeuner, sur la poussière qui nous enterre et sur nos vies qui se transforment en poussière. Bref, il n’y a rien. Et c’est justement ce « rien » qui m’en fait une lecture indispensable, le genre de trucs que j’aurais envie de relire dans un mois ou dans 6 ans trois-quarts.

Peut-être que du fait de mon grand âge, j’ai gardé au fond de mon cœur une âme beatnik pour apprécier ce genre de littérature, où chaque phrase possède la beauté d’un poème, où chaque ponctuation mystifie la chute, où un esprit malicieux et décalé flotte dans l’air comme cette odeur de café qui embrume le snack dans lequel je me suis réfugié pour lire ce recueil.

« Il y a dans le café l’odeur d’un petit déjeuner de quinze mètres vingt de long. »

Mais les écrits de Brautigan montrent une autre conception de l’Amérique, celle du terroir, de la campagne, presque du vide. Celle que j’appelle communément l’Amérique profonde symbolisée par les toiles d’Edward Hopper. Les éditions 10/18 (je parle essentiellement des anciennes éditions qui sentent bons la poussière, la tabac et le bourbon renversé dessus) ont eu le chouette goût d’illustrer les bouquins de Brautigan par quelques toiles de Hopper. Dans mon esprit, les deux vont de paire, sont indissociables et lorsque je regarde une peinture de Hopper, j’essaye d’imaginer quelles histoires Brautigan serait capable de m’inventer.

« La vie est aussi simple que de traverser le Nouveau-Mexique à bord d’une Jeep d’emprunt, avec, près de moi, une fille si jolie que, chaque fois que je la regarde, je me sens bien des pieds à la tête. »

Qu’il est bon de ce coucher avec une fille de Brautigan et de se réveiller le lendemain matin avec une autre nana de Brautigan, une nana qui prépare le café et qui me montre son cul.

That’s the life…

« Il se produit vraiment un admirable renversement des valeurs quand les femmes s’habillent le matin, et que c’en est une toute nouvelle que tu n’as jamais vue s’habiller avant.

Vous avez fait l’amour et vous avez dormi ensemble, et il n’y a plus rien à ajouter de ce point de vue-là : alors, il est temps qu’elle s’habille.

Vous avez peut-être déjà déjeuné, et elle a enfilé un pull pour aller dans la cuisine te préparer ce délicieux petit déjeuner, cul nu,… »

Une couverture signée Edward Hopper – Cape Cod Evening (1939)

9 commentaires
  1. 10 novembre 2012 , 13 h 28 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    « – Ce n’est pas facile de vivre dans un studio de San José avec un homme qui apprend à jouer du violon.

    C’est ce qu’elle a dit aux policiers, en leur tendant le revolver vide. »

    Alors là je m’incline,du grand art.Il y a l’essentiel,l’Amérique,la ville,la violence.

    • 11 novembre 2012 , 18 h 35 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et oui, l’ami. Tu as tout compris à l’Amérique et à Brautigan !

  2. 10 novembre 2012 , 13 h 49 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    Pourquoi pas, ça a l’air intéressant !
    Bon weekend.

    • 11 novembre 2012 , 18 h 37 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ah non ! non ! non ! Je m’insurge.
      Pour un Brautigan, il faut y mettre beaucoup plus d’entrain,
      du style ‘Yes, Yes, méga-chouette top-cool j’le veux dans ma bibliothèque’.
      Le ‘pourquoi pas’ est absent de tous romans de Brautigan.

  3. 10 novembre 2012 , 13 h 57 min - manU prend la parole ( permalien )

    « Moi, je suis juste fan. »

  4. 10 novembre 2012 , 18 h 41 min - phil prend la parole ( permalien )

    c minimaliste mais il y a toujours une femme …

    • 11 novembre 2012 , 18 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Toujours.
      Mais où sont les femmes avec leurs gestes pleins de charmes…

  5. 29 novembre 2016 , 13 h 46 min - brunet pascal prend la parole ( permalien )

    C’est une fraîcheur de trait si difficile à obtenir ! Richard suscite des mondes entiers en quelques phrases. On y trouve une tendresse trempée dans le sucre de pastèque où a séjourné une gousse de la sombre vanille de notre certitude de disparaître un jour.
    Je travaille sur un roman sur Brautigan et je serai ravi de correspondre avec des « amilecteurs » de Richard.
    Relisez « Tokyo Montana Express », ce train imaginaire contient les ultimes merveilles d’un auteur au sommet de son art !
    Pascal

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