On the Beach [Neil Young]

Par le Bison le 13 septembre 2012

Catégorie : 5 étoiles, Folk & Indie

Les rencontres ne se planifient pas. Elles surviennent simplement. J’ai croisé son regard perçant. J’ai senti son âme triste. Plutôt que parler de tristesse, je voyais en lui une face sombre qui intériorisait une certaine rage. Il était là, dans la rue, une guitare à la main. Il jouait un mélange de blues et de folk. Les cheveux longs bien lisses, il a l’âme poète mais pas le look hippie. Je l’ai longtemps observé. Je ne savais pas encore si sa musique allait me plaire. Alors je me suis assis et j’ai écouté. Un titre, deux titres, trois… Je suis resté, il avait dans ses yeux une lueur qui m’intriguait. Quatre chansons, cinq… Jusqu’au allait-il aller ? Au bout de huit titres, il a posé sa guitare et m’a regardé aussi intensément que je le faisais quelques secondes avant. Sa musique me paraissait dépressif mais surtout très introspectif. Il a du y mettre beaucoup de lui-même dans ses textes, dans ses accords choisies.

On a bavardé quelques intstants par signes, par regards, par introspection. Il était canadien mais parlait pas un mot de français. C’était bien ma veine. Mais avec la musique, on semblait se comprendre. Il m’a dit avec son accent mâchouillé de chewing-gum : « Walk on ». Alors j’ai marché, je l’ai suivi sans rien lui demander. Pas besoin, on se comprenait. Je marchais juste, en cadence avec lui, ce pauvre type au regard mélancolique avec pour seul bagage une veste en peau avec franges, une guitare et un banjo. Qui joue encore du banjo ? me suis-je demandé… Walk. Choisir le bon coté de la rue, de la vie. Stop, je fatigue cela fait des heures que je marche sans dire un mot, en repensant à sa musique, mais lui il continue, il veut aller sur la plage. C’est à ce moment-là qu’il m’a sorti un truc du style ‘Regarde le ciel, de l’autre côté de la pluie’. En V.O. cela devait donner « See the Sky about the Rain ». Typiquement mélancolique doublé d’une âme poétique. Quand je dis que les rencontres importantes d’une vie ne se programment pas. Je vois tout un échantillon de couleurs pastel venues égailler ce ciel. J’imagine que de là-haut, certains me regardent avec assurément une piètre opinion de ce que je suis devenu, mais je leur dis que pour une fois, regardez à coté de moi. Ce type, il a besoin de vous. Il chante bien, il a une guitare, un banjo et dans sa poche de jean, un vieil harmonica dans lequel il souffle quelques notes entre deux accords. Ce gars-là, il vous arracherait une larme de son « Révolution Blues », une ode à Charles Manson.

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Je lui propose de prendre le métro pour alléger un peu notre parcours. Je luis sors un ticket mais son refus est catégorique. J’ai pas tout compris de ses explications à part que cela parlait de tourniquets. J’imagine bien que la peur est ailleurs. Mais après tout, pourquoi s’enfermer au quatrième sous-sol dans un lieu clos à la lumière jaunâtre et aux odeurs répugnantes. « For the Turnstiles » a eu raison de moi, et nous continuons a marché sous ce mélange de soleil et de pluie. Après tout si le monde se détériore c’est en partie à cause du Viêt-Nam et de Nixon. Ce gars-là, il a des comptes à rendre et sa musique est son moyen d’expression. Tant qu’il lui reste cette musique, ses textes, il se sentira libre. La liberté est d’aller là où il veut. Il passe devant une affiche de la cinémathèque de quartier. On repasse un vieux film de Roman Polanski, le bal des vampires. Le regard même pas coupable, il assume. « Vampire Blues ». Il me raconte même :

« Revolution blues est consacré à Charles Manson. En 76, les punks anglais en ont fait un de leurs morceaux fétiches. Sacrée chanson. Je me rappelle l’avoir jouée avec Crosby, Stills et Nash en 74. Figure toi qu’ils étaient terriblement gênés par le texte… Charlie ? Il était génial, c’était un type incroyable. Il était vraiment bon, artistiquement. C’en était effrayant. S’il s’était trouvé un groupe aussi « libre » que lui … Enfin, c’était ça, son problème : personne ne voulait se coller avec lui. D’ailleurs, beaucoup de musiciens connus fréquentaient Manson, même s’ils jurent le contraire aujourd’hui. Merde, pourquoi mentir à ce sujet ? Il avait l’étoffe d’un poète, ce mec. »

Putain, le gars en face de moi a joué avec Crosby, Stills & Nash. Et la plage elle est encore loin ? Pas de réponse. Il dévie juste en me racontant sa plage. « On the Beach ». Quand il ferme les yeux, qu’il gratte quelques accords, il la voit très distinctement. Elle est déserte, un parasol jaune, des fauteuils jaunes. Je pourrais y voir une certaine notion de solitude et de désespoir, mais il m’explique tout le contraire, que les couleurs sont chaudes, humaines, que l’horizon est lointain ce qui signifie qu’il faut marcher et encore marcher dans la vie pour atteindre la mer mais surtout qu’il ne faut pas se retourner car c’est derrière soi que la tristesse se trouve, le désespoir aussi comme cette vieille Cadillac rutilante à moitié enfouie dans le sable. Et puis derrière, il y a Carrie, son ex-femme. C’est pour elle – For Carrie – qu’il se résigne à avoir ce regard emprunt de tristesse et de mélancolie. Il garde dans un recoin de sa tête ses images de bonheur, des petits films d’une banalité affligeante celle d’un couple faisant l’amour sur une plage ou buvant des cocktails colorés avec le petit parasol dans le verre. Mais tout ça c’est du passé. L’avenir, c’est devant, face à l’horizon, face à la mer.

Mais l’heure tourne, j’ai marché toute la journée avec ce type sans même connaitre son nom. J’ai pas vu la plage. Trop loin pour moi. Peut-être même qu’elle n’est pas réelle, qu’elle se situe juste dans l’esprit de ce solitaire. Je me demande si je le reverrai un jour. Il me dit de ne pas m’en faire, qu’il sera toujours à mes côtés même si une ambulance vient le chercher. Son esprit rodera toujours autour du mien. Il suffit que je fredonne son « Ambulance Blues » pour percevoir son âme. Il suffit que je demande autour de moi où est Neil Young et on me répondra en chœur et en refrain « On the Beach » !

8 commentaires
  1. 14 septembre 2012 , 7 h 37 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Un bout de chemin partagé, l’impression d’avoir fait quelques pas avec .. vous ;)

  2. 14 septembre 2012 , 17 h 13 min - phil prend la parole ( permalien )

    ouai je rejoins ce dit la bohemienne, sa vision est juste, mais la tu me fous le spleen salete ! tu commences a etre un sacre bon ecrivain !

    • 14 septembre 2012 , 18 h 47 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Putain, t’attaques tôt l’apéro dans ta région (décalage horaire, certainement). N’empêche t’écris n’importe quoi quand t’as bu… ;)

  3. 15 septembre 2012 , 8 h 03 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Bravo l’ami! Un texte très bien fait et que je ressens totalement. L’avantage,ou l’inconvénient,c’est que vieillissant,on a encore à l’esprit,au coeur et à l’oreille,ces dards musicaux flamboyants datant de 40 ans et qui vous vrillent tout autant qu’alors.Et le single de Buffalo Springfield  » Rock’n'roll woman » de tourner sur ma vieille platine…

    • 15 septembre 2012 , 11 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      au moins, il te reste une vieille platine…

  4. 15 septembre 2012 , 16 h 43 min - phil prend la parole ( permalien )

    et dabord j’attaque pas, je me defend na !
    et t’as qu’a venir dans la region comme ca je n’ecrirai peut etre pas n’importe quoi rena !

  5. 15 septembre 2012 , 18 h 12 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    Neil Young, un grand, un vrai grand ; bon weekend !

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