Désert Américain [Percival Everett]

Par le Bison le 10 août 2012

« Emily fondit en larmes.

Affligé de la voir plongée dans la peur et la confusion, Ted n’avait pas les idées plus claires, et il essayait en vain de reconstituer le fil des événements, dont ne lui restaient que la vision du camion s’approchant à vive allure et une sensation d’éclaboussure. D’après les lieux où il avait pris – ou plutôt recouvré – conscience, il comprit qu’on l’avait cru mort. Mais il lui était difficile de se faire à l’idée qu’il sortait de son propre enterrement. Il se toucha le tour du cou, sentit les coutures grossières qui tenaient sa tête en place, le fil lisse, les bourrelets gênants sous ses doigts.

“Ma tête a été…” Il s’interrompit.

— Complètement arrachée, confirma Gloria.

— Aïe. »

Le cauchemar vivant de George Romero. Je me réveille d’un coup et découvre en face de moi ce que les scientifiques appellent un zombie. Me serais-je tromper d’endroit ? Le retour des morts vivants a sonné comme dans une bonne vieille série B qui passe à des heures indues de la nuit avant le film érotico-porno d’une chaine câblée. Le gars, un pauvre type, a eu la tête sectionnée, totalement arrachée. Un étudiant à la morgue aussi consciencieux que je pouvais l’être en T.P. de biochimie le recoud simplement sur le reste de son corps et voilà que le pauvre type se relève de son cercueil et dit « bonjour » à la paroisse éplorée. Je schématise à peine. Je referme le bouquin pour vérifier que je ne me suis pas trompé. Éditions Babel. Alors là, c’est du sérieux, c’est quand même chez eux que j’épuise le catalogue Auster et Ogawa entre autres… Je laisse de côté la face de zombie qui est devant moi pour me consacrer au pauvre type. Ce gars, la quarantaine, au volant de la voiture de monsieur-tout-le-monde, part… pour se suicider. Sauf qu’il n’en aura jamais le temps et qu’un camion le percute et le décapite… Suicide raté, résurrection réussie.

Un vrai paumé, un vrai raté, en somme pour qui le suicide devenait une évidence, tant sa vie lui paraissait insipide, sans intérêt, tant ses proches n’éprouvaient plus de grands sentiments ; lui-même ayant simplement perdu l’envie…

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« Face au visage de Gloria, ravagé par les larmes, il revit la dernière fois où ils s’étaient trouvés ensemble dans la salle de bains : elle, nue dans la baignoire, et lui, en train de lui annoncer qu’il avait couché avec une étudiante de second cycle. Même alors, il s’était rendu compte à quel point il était lâche et mesquin de profiter, pour faire un tel aveu, qu’elle fut allongée nue, prisonnière de ce bassin d’eau tiède. S’étant persuadé à l’époque d’avoir opté pour une attitude pleine de courage, il voyait aujourd’hui qu’il avait agi en minable… »

Mais bien au-delà de ce phénomène comico-burlesque de la tête arrachée puis recousue, Percival Everett n’épargnera pas de son histoire une virulente critique de sa société « religieuse », de ses travers et ses excès, tout comme ceux des scientifiques ou du pouvoir. Car, dans ce « Désert Américain », on y croise de tout et il s’en passe des choses que l’on nous cache. Un fanatique religieux se faisant appeler Big Daddy avec sa secte de gobeurs qui a enlevé des jeunes enfants, une unité scientifique dévouée au clonage humain qui ont réussi à cloné plusieurs « Jésus », des hélicoptères noirs survolant le désert pour entretenir notre paranoïa façonnée par des années de Big Brother is watching you. Et ce pauvre type qui retrouve le goût de la vie, la force de la vie… après sa mort.

« Le teint jaunâtre, les yeux enfoncés aux contours mal définis, la peau flasque sur les tempes, elle a vieilli de quinze ans. […] son mari lit, couché, en pyjama. Plus jeune qu’elle, il vieillit néanmoins lui aussi. Mais parce que c’est un homme, le fait que son front se dégarnisse importe moins que ses seins qui s’affaissent, et le petit pneu qu’il a à la taille n’est rien en comparaison de la cellulite qui déforme ses cuisses. »

A quel moment finit la vie et débute la mort. Voilà la profonde interrogation que l’auteur met en scène tout au long de son histoire déroutante et débridée. Car, autour de ce zombie, on s’interroge beaucoup sur le sens de cette résurrection, sur le rôle de Dieu le Créateur et sur ce qui pourrait se passer une fois que tous les signes physiques indiquent l’état de « mort ». Et si George Romero avait raison ? Et si un matin, lorsque vous vous regardez devant la glace de la salle de bain, sous une lumière jaunâtre et blafarde, sur un carrelage bleu turquoise et froid, vous apercevez une énorme cicatrise qui fait tout le tour de votre cou, il y aura de grande chance pour que cela soit les traces de votre récente décapitation. Le bon point, c’est que même en plein désert, vous n’aurez pas soif, ni même envie de pisser. Le mauvais point, c’est que vous êtes mort !

8 commentaires
  1. 11 août 2012 , 10 h 08 min - phil prend la parole ( permalien )

    et beh ! comme je disais juste avant, chez Babel moi suis plus dans le soft, plus dans le detail simple et poétique du quotidien avec Akira Yoshimura le Hokusai du verbe dit-on !
    Et on se retrouve avec un pauvre type, une envie de suicide (pense a Mishima tiens !), meme de TP de bioch et un questionnement sur la vie, la mort et nous dans tout ca !
    Il te reste a arreter le Jack Daniels c pas top ca pour toi et faire le moonwalk zombie euhhh Bison !

    • 13 août 2012 , 10 h 56 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      chez Babel moi suis plus dans le soft, plus dans le detail simple et poétique du quotidien avec Akira Yoshimura le Hokusai du verbe dit-on !

      Du coup, cela m’a donné envie de me replonger dans ma première expérience Yoshimura. Intense et inoubliable… à portée de clic !

  2. 11 août 2012 , 21 h 48 min - manU prend la parole ( permalien )

    Zombie, Bison… Trop fort !

    • 12 août 2012 , 20 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je choisis ce pseudo en conséquence de cause et en prévision de cette lecture !
      Tout est pensée, rien n’est fortuit.

  3. 13 août 2012 , 22 h 16 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’en suis sûr….

  4. 14 août 2012 , 15 h 46 min - phil prend la parole ( permalien )

    Tout est pensée, rien n’est fortuit.
    Ha ha ha, je me gausse ha ha ha !

    • 14 août 2012 , 19 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tout est pensée, tout vient de Gauss !

  5. 14 août 2012 , 20 h 20 min - phil prend la parole ( permalien )

    t’y avais pas penser ca dit hein !
    si ? wouaaaaa le restant de scientifique qu’il a !

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