Montana, 1919 [Norman Maclean]

Par le Bison le 3 septembre 2012

Laissez-moi le temps de retrouver mes esprits, de rassembler mes pensées et de trouver mes mots. Je vais vous raconter une vieille histoire de jeunesse, celle de l’été de mes dix-sept ans. A l’époque, je m’étais engagé dans le Service des Eaux et Forêts pour surveiller, guetter serait le mot exact, la forêt. C’était avant tout une autre époque, les canadairs n’existaient pas encore (et oui, je suis encore plus vieux que vous ne le pensiez), encore moins les pompes pneumatiques ou les moyens de communications développés. Le modernisme n’était pas encore à son ère technologique et si mon rôle était de surveiller la moindre fumée s’élevant des collines avoisinantes, on ne m’avait pas mis à disposition de quoi éteindre un quelconque début d’incendie. Et puis n’oubliez pas : je n’étais pas encore un homme, tout juste un adolescent boutonneux d’un mètre soixante-dix et dix-sept printemps. De toute façon, si je me retrouvais en plein désarroi, il me restait la prière (mon paternel était pasteur, alors la foi me connait).

« Quand un feu prenait de l’ampleur, ce que faisait le Service des Eaux et Forêts, c’était de recruter une centaine de cloches ramassées dans les rues de Butte ou de Spokane pour trente cents de l’heure (quarante-cinq cents pour les sous-chefs), et de les expédier jusqu’au terminus d’une ligne secondaire. A partir de là, il fallait encore qu’ils fassent à pied les cinquante ou soixante kilomètres restants pour franchir la « muraille ». Le temps qu’ils arrivent sur les lieux, le feu avait gagné l’ensemble de la carte, et il avait escaladé la cime des arbres. Tout ce qu’il y avait à dire là-dessus, c’est un aspirant garde forestier qui l’avait dit le jour de son examen, il y a bien longtemps de ça. Même de son temps, il est entré dans la légende. Quand on lui avait posé la question : « Quand l’incendie gagne la cime des arbres, qu’est-ce que vous faites ? », il avait répondu : « Je me mets à l’abri, et je prie le ciel pour qu’il pleuve. »

Alors me direz-vous, à quoi servais-je là-haut, tout seul dans ma montagne, bien au-dessus des chèvres et au milieu des serpents à sonnettes. Peut-être espérai-je secrètement que me rejoigne la fille du coupeur de joint. Les rêves sont plus accessibles au sommet des cimes que dans les grands bleds de cette région. Parce que j’ai le sentiment de les effleurer, ces rêves. Ils font partie de mon imagination, mais quand la solitude du bucheron vous prend, ils vous accompagnent et chaque rêve est symbolisé par une étoile scintillant dans cette nuit noire et profonde. Et, cela devient une expérience inoubliable quand on est un jeune con de dix-sept automnes.

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« Pour un garçon jeune, c’est une expérience sans pareille que de pisser au milieu des étoiles. Pas sous les étoiles, au milieu des étoiles. Même la nuit, sur les grandes montagnes, il semble qu’il y ait toujours de grands vents et la cime des arbres s’incline, et le garçon qui est là sans rien d’autre à faire que d’observer a l’impression que le ciel lui-même s’incline, et que les étoiles viennent tomber au milieu des arbres, cependant que la Voie lactée va se perdre dans quelque forêt lointaine. »

Inoubliable et magique. Ce job d’été, payé quelques cents la journée, apporte tant : des rêves, des hommes, des rencontres, des étoiles et de la poésie. J’y forge mes muscles, mais aussi mon âme. Là-haut, elle devient presque pure. J’oublie ma misérable existence, mon manque d’entrain et d’ambition. Tout ce que je veux, c’est me retrouver au milieu de la nature, de dominer cette forêt ancestrale et de rencontrer quelques gueules cassées, des bucherons, des hommes, de vrais pas comme ces hommes de ferme, des soi-disant cow-boys au large chapeau noir. Et ces bucherons quand on a vécu que dix-sept hivers, ils sont impressionnants.

« Quand on est guetteur, ce n’est pas tellement le corps et l’esprit qui comptent. C’est surtout l’âme. C’est fou à quel point nos âmes se ressemblent, du moins en la présence des montagnes. Pour nous tous, au bout d’un moment, les montagnes se transforment en images, et les images deviennent vraies. Des lames de houle dorées deviennent le dos violet d’un monstre, et ainsi de suite. Toujours quelque chose qui vient des profondeurs en mouvement de l’océan. Jamais un lac ; jamais le ciel. Mais quelles que soient les images par lesquelles je commence, au bout d’un certain temps passé à observer les montagnes, elles deviennent des rêves, aujourd’hui encore »

Cet été-là, j’avais 17 ans. Non, je ne radote pas, je me souviens juste de cet été-là, celui où j’ai bu mon premier whisky. Une bonne rasade et cela vous construit un homme, mon frère. Cette brulure le long du gosier reste un moment intense qui marque une vie, MA vie. Celle d’un apprenti bucheron qui a des rêves et des étoiles plein la tête, celle d’un petit gars qui découvre la vie d’un homme du Montana, car cet été-là je l’ai passé dans les montagnes du Montana, un été de 1919.

« Mais j’avais toujours envie de boire. En tant que bûcheron, je savais que ce qu’il me fallait, c’était un « chaudronnier », c’est-à-dire une bonne rasade de whisky avec une bouteille de bière pour faire descendre. »

Mais les souvenirs qui parlent du Montana qui parlent de bagarre, de whisky et de putes, je me demande bien qui cela peut intéresser – à part un vieux bison grisonnant…

De Norman Maclean, j’avais également apprécié « La Rivière du sixième Jour », roman également puisé dans une part d’autobiographie, roman qui a surtout fait connaître à travers le monde, ce vieil écrivain parlant de sa jeunesse au Montana. Il était temps que je me replonge dans ce Montana, 1919.

« A l’instant présent, nous nous sentions soudés à jamais, tout en sachant pertinemment qu’après ce soir on ne se reverrait peut-être plus jamais. Nous étions des ouvriers saisonniers. Nous ne faisions partie d’un syndicat, d’un club, et la plupart d’entre nous n’avaient ni famille ni église. A la fin du printemps, nous nous étions retrouvés embringués dans un nouveau truc qui s’appelait le Service des Eaux et Forêts, dont nous savions plus ou moins que c’était Teddy Roosevelt qui l’avait créé et qui nous donnait un sentiment de fierté. En somme, on était des durs, toujours prêts à faire face à l’adversité, qu’il s’agisse d’incendies, de dynamite ou de serpents à sonnettes sur des montagnes qui n’étaient pas censées en avoir. En plus de ce qu’il y avait à faire, on avait fait quelques petits trucs tels que se faire des tours pendables, faire de l’alcool d’abricots secs, et nous engueuler. A la fin de la saison, nous unissions nos forces pour nettoyer la ville – quelque chose qui était sans doute indispensable pour que nous nous sentions former une équipe. Pour la plupart d’entre nous, l’équipe était la seule forme de ciment social que nous ayons connu, et en quelque sorte, c’était peut-être plus durable que nous ne pensions. »

Couverture de Thomas Moran,

Cliffs of the Rio Virgin, 1873.

8 commentaires
  1. 3 septembre 2012 , 16 h 26 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Le « je » chez toi est troublant, j’y ai cru (cruche…) !

    Je note celui-ci ça pourrait plaire par ici !
    Tu pourras me dire l’auteur de l’illustration du bouquin ? voui les images me frappent (même pas mal).

    • 15 septembre 2012 , 11 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu pourras me dire l’auteur de l’illustration du bouquin ?

      Illustration signée Thomas Moran, Cliffs of the Rio Virgin, 1873.

  2. 3 septembre 2012 , 16 h 40 min - chinouk prend la parole ( permalien )

    Allez encore un livre à lire.. Vas falloir que je parte m’isoler dans un ranch du Montana si je veux pouvoir lire tout ce que j’ai envie.

    • 3 septembre 2012 , 17 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est pour cette raison que je m’y suis installé.

  3. 3 septembre 2012 , 19 h 51 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Je n’ai rien lu de Norman McLean mais ça me donne très envie tu t’en doutes.Marrant j’ai lu par contre Montana 1948 de Larry Watson.Tout ça c’est chez toi.Merci de tes passages,je suis très heureux que tu aies particulièrement soigné le dernier sans attribuer à Eeguab ce qui est à Rocco,à une lettre près.Quant à ton illustration musicale elle est excellente.

    • 3 septembre 2012 , 20 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ce qui est excellent (en plus du blues d’Otis Taylor), c’est aussi ta fabuleuse verve pour nous parler de cinéma qu’ il soit italien ou vienne d’Allemagne de l’Est. Tout comme ces plumes de l’été ; bien que je ne laisse que peu de comm’, je n’en manque pas une.
      Une bien belle verve, d’une belle envergure…

      Blogart (la comtesse)
      (je m’interroge sur ce titre de noblesse, je ne comprends pas…)

  4. 3 septembre 2012 , 20 h 52 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    C’est assez compliqué.Fan d’Humphrey Bogart j’ai appelé mon premier blog,défunt, La Comtesse de Casablanca,d’après les films célèbres La Comtesse aux pieds nus et Casablanca,deux de mes références absolues.Migrant chez canalblog j’ai choisi Blogart pour mixer mon acteur fétiche et ce site,gardant une parenthèse pour La Comtesse.Quant à Eeguab ce n’est que mon nom à l’envers.A bientôt l’ami.

    • 3 septembre 2012 , 20 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Voilà, j’ai tout compris ! N’étant pas un cinéphile de ces grandes heures du cinéma, je n’avais vu aucune de ces références. Merci de m’avoir éclairé, l’ami !

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