Pantaléon et les Visiteuses [Mario Vargas Llosa]

Par le Bison le 27 septembre 2012

Cela faisait longtemps qu’on m’avait filé ce bouquin, « Pantaléon et les Visiteuses ». Je n’avais pas osé refuser mais comme il traînait là depuis pas mal de temps, les pages jaunies par le temps, les coins cornés par l’usage…Je ne connaissais pas l’auteur, l’histoire ne m’emballait pas plus que ça, et longtemps il a traîné au beau milieu de ma bibliothèque.

« Pantaléon et les Visiteuses » écrit en 1973 raconte l’histoire du capitaine Pantaléon Pantoja, un génie de l’organisation qui voue un amour total pour l’Armée. Réputé et apprécié de ses supérieurs, Pantaléon et sa famille attendent avec impatience sa mutation. Il espère la grande ville, au bord de la côte pour apprécier les charmes de la civilisation riche et abondante. Il se retrouve en pleine forêt amazonienne. Premier couac. Il espérait se montrer et afficher ses nouveaux galons de capitaine dans la grande capitale. Second couac, il y va en mission secrète et doit se déguiser en civil, ne doit pas afficher son appartenance à l’Armée. Troisième couac, sa mission !

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Au fin fond de cette Amazonie, des filles se font sexuellement abusées, agressées, violées. Rien de grave, en somme, mais ces actions semblent être perpétrées par des militaires en service. Avec mon esprit pur, j’ai naïvement pensé au début que le capitaine Pantaléon y allait pour rétablir l’ordre et cesser de telles viles actions. Que nenni ! Le capitaine Pantaléon se voit ainsi muter pour être à la tête d’une toute nouvelle organisation, le S.V.G.P.F.A. (Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés). Qu’est ce donc ce grand Service aux nombreuses initiales ? Rien moins d’autre que quelques putes rassemblées sous un même emblème, sous un même drapeau, sous un même hymne, sous une même mission, noble et belle : satisfaire la libido excessive de quelques militaires au fin fond de la cambrousse. Le capitaine Pantaléon est devenu ainsi pour le compte de l’Armée un proxénète et son service doit par conséquent satisfaire tous les plaisirs voraces et libidineux de ses trouffions.

Ce service sera dirigé avec rigueur comme une cellule à part entière de l’Armée et avec son génie de l’organisation, le capitaine Pantaléon affichera enquêtes et statistiques pour déterminer exactement et de façon professionnelle les besoins de son organisation, y déclinera toute une logistique (bateau et avion) afin d’acheminer sa petite troupe de prostituées dans les garnisons les plus reculées du fin fond de la forêt amazonienne…

J’ai lu ce roman avec une jubilation contenue, mais amusée par une telle truculence d’esprit. Toute en drôlerie et finesse, voilà une lecture bien divertissante et dépaysante où le burlesque se mêle et se compose de gravité. Une satire du fanatisme militaire et religieux où les exactions des putes s’enchevêtrent aux prières fanatiques d’un frère Francisco, grand adepte des crucifixions parmi ses ouailles… Quand le bordel militaire de campagne part en campagne militaire !

Dans la tente de campagne de l’état-major du régiment N° 17 de Chiclayo, près du fracas des obus, du rataplan de la mitraille et des sèches éructations des balles des compagnies d’avant-garde qui viennent de commencer les manœuvres de fin d’année, le lieutenant Pantaleon Pantoja, qui, debout devant un tableau et un panneau de cartes, explique aux officiers, d’une voix ferme et métallique, les stocks, système de distribution et prévisions de par cet d’approvisionnements, est soudain invisiblement soulevé du sol, de la réalité la plus immédiate par un courant foudroyant, ardent, effervescent, émulsif et crépitant qui brûle, cuit, exacerbe, multiplie, supplicie, affole le vestibule anal et le couloir rectal et se déploie comme une araignée entre ses fesses, mais lui, brusquement livide, subitement inondé de sueur, le cul secrètement froncé avec une obstination forcenée, la voix à peine voilée par un tremblement, il continue à émettre des chiffres, à produire des formules, à additionner et soustraire. « Il faut te faire opérer Pantita », murmure maternellement Mme Leonor. « Fais-toi opérer mamour », répète, doucement, Pochita. « Qu’on te les enlève une bonne fois, mon frère, fait écho le lieutenant Luis Rengifo Flores, c’est plus facile à opérer qu’un phimosis et à un endroit moins dangereux pour la virilité. » Le Major Antipa Negron, de la Santé militaire, rit aux éclats : « Je vais décapiter ces trois hémorroïdes d’un seul coup, comme si c’étaient des têtes d’enfants en beurre, mon cher Pantaleon. »

Cela faisait longtemps qu’on m’avait filé ce bouquin, cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant amusé avec un tel bouquin…

8 commentaires
  1. 28 septembre 2012 , 9 h 35 min - Yspaddaden prend la parole ( permalien )

    Ton premier paragraphe m’ fendu le coeur mais heureusement, je finis ton billet avec le sourire. Vargas Llosa est grand et oui, il peut faire rire avec des sujets a priori pas drôles du tout, voire même graves pour certains.

    • 28 septembre 2012 , 9 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Vargas Llosa est grand

      Je veux bien te croire. Cette unique expérience est franchement emballante et s’amuser sur des choses graves est la marque d’un grand écrivain. D’autant plus que son style est particulier…
      Oui, je renouvellerai la lecture de cet écrivain péruvien.

  2. 28 septembre 2012 , 9 h 48 min - phil prend la parole ( permalien )

    Voila que pour assouvir son plaisir on se retrouve avec des putes en plein milieu de nulle part, quel sacre bordel !

  3. 28 septembre 2012 , 14 h 58 min - phil prend la parole ( permalien )

    tiens titine voila 100 sous
    pompes moi le noeuds

    • 28 septembre 2012 , 15 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      100 sous !
      T’oublies ma commission !

  4. 15 janvier 2013 , 19 h 49 min - Beltrán prend la parole ( permalien )

    Bonjour,

    SVGPFA = BMC (bordel militaire de campagne) en français…
    MVLL a beaucoup écrit sur l’armée et les femmes. Lisez aussi Lituma en los Andes. Sa façon d’écrire est inhabituelle, mêlant parfois plusieurs histoires en parallèle.

    *** pour les aficionados du petit commerce : 100 nuevos soles,
    1€ = 3,8 NS***

    • 16 janvier 2013 , 15 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Merci de ce conseil.
      Je ne raterai pas ce ‘Lituma dans les Andes’.

      Je chauffe la calculatrice pour voir combien de passes je peux m’accorder avec ma solde…

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