mon Père était Berger [Robert Laxalt]

Par le Bison le 26 juin 2014

« Un vieil album aux images fanées, témoins d’un autre temps et d’une autre façon de vivre, avait fait surgir du passé les souvenirs d’un pays distant de milliers de kilomètres. Cavaliers couverts de poussière, Cadillac noires inconfortables entourées d’hommes en tenue de travail ou en costumes à faux col, bergers et leurs mules, troupeaux innombrables de moutons avec le soleil se reflétant sur les toisons. Et à l’arrière-plan, toujours, le désert gris du Nevada. »

Plus qu’un vieil album aux photographies fanées et jaunies par le temps, c’est à un véritable témoignage d’une autre époque sur lequel l’espace d’une centaine de pages je me suis retrouvé confronté. « Mon père était berger », par Robert Laxalt. Son père, donc, c’était Dominique Laxalt. Mais avant de parcourir les traces de l’ancien, petit détour sur le fiston, écrivain et journaliste. Plusieurs fois nominé au prix Pulitzer, Robert Laxalt (1923 – 2001) est entré dans le monde de la littérature avec justement ce court essai (qui à l’origine aurait dû être encore plus court, style nouvelle, si sa maison d’édition n’avait pas insisté sur le fait qu’une telle histoire méritait amplement plus de chapitres) publié en 1957 sous le titre original « Sweet Promised Land ». Il fut notamment le fondateur du département des études basques à l’université de Reno (Nevada).

« Sweet Promised Land ». Une terre promise pour de nombreux bergers basques qui au siècle dernier ont été nombreux à émigrer vers ces lointaines contrées, attirés par ces grands espaces, par la reconnaissance de leur métier, par l’argent et la richesse qui leur paraissaient si accessibles. D’ailleurs, beaucoup sont devenus riches, propriétaires d’un cheptel impressionnant, mais beaucoup sont redevenus très pauvres suite à une grave crise. Son père Dominique a vécu les deux aspects de cette nouvelle vie, post Pays Basque. Maintenant, il commence (certains diront à peine) à se faire vieux. Il apprend qu’une de ses sœurs est gravement malade. La question se pose donc : doit-il retourner au pays, un pays qu’il n’a pas revu depuis 47 ans. L’envie est belle, mais la peur aussi. Après presqu’un demi-siècle, les États-Unis, et le Nevada en particulier, est après tout, tout aussi bien son pays que la France et sa région natale, le Pays Basque. Ainsi, chaque année, son retour est mis en balance sur la table, une réflexion est menée mais de façon totalement prévisible, le départ est remis à l’année suivante. Il y a toujours trop de travail à faire ici, avec ses brebis, son troupeau à gérer et sa famille à s’occuper… Justement, sa famille va réussir à le pousser littéralement dans l’avion pour retourner au pays. Et c’est justement le rôle de Robert Laxalt d’accompagner son père dans ce qui ressemble à un retour aux sources.

Mais c’est surtout, pour lui, l’occasion d’écouter son père se remémorer les grandes phases de sa vie, ou les tranches anecdotiques d’un berger basque dans l’Ouest américain. Jamais aussi loquace que lors de ce périple, Dominique se laissera aller aux confidences sur son métier, sur sa passion, sur cette nature qu’il a découvert, une nature immense dans le Nevada mais aussi terriblement aride qui ne facilita guère son métier. Être berger dans l’Ouest n’est pas tout à fais le même métier que berger dans le Pays Basque, car la nature n’y est pas aussi luxuriante, et il faut continuellement marcher à travers le désert gris à la recherche de quelques touffes d’herbes et points d’eau.

« C’était l’époque du repos et des retrouvailles pour les bergers. Les troupeaux avaient été redescendus de la montagne vers les ranchs de la vallée, et après la longue piste de transhumance, l’examen des dentitions et la sélection des brebis étaient des tâches simples et reposantes.

C’était l’époque des conversations et des rencontres. La langue basque emplissait de sa douce musique les corrals et les dortoirs. Même s’ils se levaient à l’aube et travaillaient dans les corrals jusqu’à l’heure de la longue sieste du midi, les bergers s’interrompaient souvent dans l’air poussiéreux, s’adossaient contre une clôture, rabattaient en arrière leurs chapeaux moites de sueur et bavardaient. Ils parlaient des pâturages, de la qualité de l’herbe, des chiens et des sempiternels problèmes avec les mules. Ils parlaient de leurs patrons, de la façon dont ils traitaient leurs hommes, et du jour où l’intendant chargé de l’approvisionnement avait commis l’impardonnable en oubliant le vin. »

Comme souvent avec les témoignages, pour se sentir concerner il faut que le lecteur se passionne pour le témoin. Et ce roman ne déroge pas à la règle. Si tu n’aimes pas les moutons, si tu ne te sens aucune racine ou attirance pour le Pays Basque, si tu n’espères pas un jour quitter la grisaille de ton monde citadin, tu n’auras que faire de découvrir la vie d’un berger basque dans l’Ouest américain. Par contre, si tu n’as pas peur de sentir le mouton dans le métro, si tu as du sang basque (même par procuration) qui coule dans tes veines, ou si tu rêves d’installer ton poste de travail en pleine nature, alors tu risques d’être comblé par ce témoignage, vibrant d’humanité et de passion. Si comme moi, te retrouver seul dans les montagnes ne te fait pas peur, il est donc peut-être temps de franchir le cap vers la Terre promise, The Sweet Promised Land.

« Il était devenu fou à force de solitude dans les montagnes, mais s’en était aperçu trop tard pour se tirer un coup de fusil, comme d’autres avant lui. »

« Mon père était berger », le Pays Basque dans le Nevada.

7 commentaires
  1. 27 juin 2014 , 11 h 11 min - phil prend la parole ( permalien )

    gnagnagna y a pas besoin de traverser les océans pour se trouver seul en pleine montagne. C’est bien un concept citadin ca, se barrer loin alors qu’à côté de soi on a tout ! ! !
    Mais tu as raison, et pis chut ! ! ! Faut pas trop y dire, et donner des idées à nos chers citadins, après on est envahit de doryphores !!! Déjà que les pt’its suisses se croient chez eux de par chez nous …

    • 27 juin 2014 , 22 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      y a pas besoin de traverser les océans pour se trouver seul en pleine montagne.

      Sauf que dans ta montagne, y’a des gars qui boivent de la gentiane ! Pas top, ça… Je préfère voir dans les pubs où ça puent la bière et le whisky frelaté ;)

  2. 27 juin 2014 , 20 h 17 min - manU prend la parole ( permalien )

    Une fois de plus, un billet convaincant qui me tente beaucoup, moi qui adore le Pays Basque et qui ai parfois des envies d’évasion vers de grands espaces…

    • 27 juin 2014 , 22 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pour les grands espaces, oui. du Nevada ! Le pays Basque n’y est présent que par les racines.

  3. 29 juin 2014 , 9 h 51 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’avais bien compris !

  4. 29 juin 2014 , 19 h 49 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Un touchant retour aux sources…

    Tu t’installes quand en pleine nature !

    Tu sais j’habite la campagne je ne sens pas forcément le mouton ;)

    Joli billet Bibison, une ballade bien tentante !

    Pfffiiittt C’est quoi cette odeur ^^ :)

    • 29 juin 2014 , 20 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu t’installes quand en pleine nature !

      Quand j’aurai trouvé une cahute pour m’abriter…

      Tu sais j’habite la campagne je ne sens pas forcément le mouton

      Ah bon ? C’est quoi alors ton parfum ?

      Pfffiiittt C’est quoi cette odeur

      Le mâle. Le bison en rut. La testostérone sauvage.

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