Il faut qu’on parle de Kevin [Lionel Shriver]

Par le Bison le 1 mai 2012

« L’État de New-York est plutôt compréhensif avec les mineurs de moins de seize ans, ai-je dit. Mais, même dans cet État, les gamins doivent faire au moins cinq ans en cas de meurtre – surtout quand les victimes sont sept lycéens et un professeur de lettres. »

Étrange garçon que ce Kevin. Il faut en parler. Absolument. Il faut qu’on parle de Kevin Khatchadourian. A l’aube de ses seize ans, il tue sept de ses camarades de collège, un employé de la cafétéria et un professeur. Bienvenue dans l’Amérique qui fait peut, celle des massacres de masse, tueries gratuites perpétrées par des enfants à peine adolescents.

Eva Khatchadourian, sa mère, se remet ainsi en cause. A travers des lettres adressées au père, devenu depuis « l’affaire » un mari « absent », elle fait le point, elle tente de retracer le chemin traversé par son fils, d’imaginer ses raisons. Entre des visites au parloir de la prison et de son intime chez-soi, elle veut comprendre ce qui a poussé Kevin à commettre cet acte et surtout elle essaye de savoir quelle est sa part de responsabilité, à elle en tant que mère génitrice d’un « monstre »…

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« Tu trompes peut-être les voisins, et les gardiens, et Jésus, et ta gâteuse de mère avec tes gentilles visites, mais moi tu ne me roules pas. Si tu veux une médaille, tu peux te la mettre où je pense. Mais ne reviens pas promener ton cul dans le coin pour me faire plaisir. » Et d’ajouter : « Parce que je te déteste. »

Je sais que les enfants sortent à tout bout de champ cette phrase : Je te déteste, je te déteste ! avec plein de larmes dans les yeux. Mais Kevin approche des dix-huit ans, et il a articulé ces mots froidement. »

Une façon économique de faire son auto-psychanalyse où la moleskine verte d’une thérapeute est simplement remplacée par des feuilles de papier. Eva, écrit, écrit, écrit. Au début, une fois par semaine, puis plus fréquemment, puis tous les deux jours. Elle écrit pour s’en sortir. Ça coutera moins chère à la Sécurité Sociale, d’autant plus que côté mutuelle, elle ne doit plus être très aidée, surtout depuis « l’affaire ». Qu’est-ce qu’elle raconte dans ses lettres, toutes adressées à son mari ?

Sa culpabilité ? Eva se souvient son peu d’entrain à devenir mère, ses difficultés à sacrifier sa brillante carrière pour s’occuper de sa famille. Elle ne croit avoir jamais eu la fibre maternelle et dès la naissance de Kevin, elle a eu peur, peur de ce petit bonhomme haut comme trois pommes, effrayée par ses yeux grands ouverts et absents. Il faut dire que Kevin, dès son plus jeune âge, a eu un comportement plus qu’ambigu. Le regard solitaire et l’œil méchant, ce rejeton donne de sacrés frissons dans le dos. Je comprends qu’en tant que parent, un tel comportement peut interpeller et choquer.

« Kevin s’est penché en avant et a baissé la voix pour susurrer : « Est-ce que tu te souciais beaucoup de savoir les filles qui me plaisaient et celles qui ne me plaisaient pas, avant que j’en bousille une ou deux ? Est-ce que tu te souciais de ce qui se tramait dans ma tête tant que rien n’en sortait ? »

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Plus de 600 pages de lettres sans réponses comme autant de bouteilles lancées à la mer. Je me suis demandé si cela n’allait pas user de ma patience, me lasser à la longue – lire cette correspondance à sens unique. Et au final, chaque missive (qu’elle fasse 5 pages ou 20 pages) passe comme une lettre à la Poste. Car à chaque fois, j’en découvre un peu plus sur Kevin, sur Eva, sur l’ambiance familiale et l’atmosphère pesante de cette maison. Je ne me suis jamais ennuyé, j’en voulais toujours et encore plus. Bien sûr, je ne vous apprendrai rien – le roman de Lionel Shriver fut un tel succès que l’histoire de cet infâme mioche est connue – avec ma petite chronique. Mais voilà, un roman à la fois si terrifiant et tellement envoutant que j’ai hâte d’en voir la transposition cinématographique avec dans le rôle mère Tilda Swinton.

« La simple numérique de ma vie est apocalyptique. Je suis née en août 1945, alors que les retombées des deux champignons vénéneux nous donnaient à tous un salutaire avant-goût de l’enfer. Kevin lui-même est né en plein dans l’angoissant compte à rebours  avant 1984 – échéance fort redoutée, tu t’en souviens ; j’avais beau me moquer des gens qui prenaient au pied de la lettre le titre arbitraire de George Orwell, ces chiffres ont effectivement ouvert pour moi une ère de tyrannie. Le JEUDI est intervenu en 1999, année largement considérée comme celle de la fin du monde. Et de fait. »

Un roman qui amène aussi sa part de réflexion. A plusieurs niveaux, d’ailleurs. La libre circulation des armes aux États-Unis, le droit à tout citoyen de se protéger et la possibilité de trouver tout genre d’armes à feux, aussi bien dans les armureries que sur Internet. Ces crimes de masse dans les collèges, lycées, universités perpétrés là-bas. Une semaine après le « JEUDI » de Kevin, les médias s’emballèrent de nouveau pour Columbine, avant de tourner la page sur une autre université, un autre collège où de nouveaux enfants massacrèrent à leurs tours leurs camarades. La violence était-elle innée, était-elle environnementale, conditionnée ?

« J’avais imaginé que la musique allait me donner un coup de vieux – avec des groupes dont je n’avais jamais entendu parler, dont la séduction martelée faisait l’impasse sur les vieux décrépits. Mais quand le volume de la sono a monté, j’ai eu la surprise de reconnaître, entre quelques standards intemporels, certains des « artistes », comme nous les baptisions pompeusement à l’époque, qui nous avaient fait nous pâmer du temps de nos vingt ans : The Stones, Creedence, The Who ; Hendrix, Joplin et The Band ; Franklin, Pink Floyd ! N’ayant pas grand-chose pour m’occuper et rebutée par le punch sans alcool (qui réclamait désespérément une giclée de vodka), je me suis demandé si le fait que les pairs de Kevin fonctionnaient encore au rythme de Crosby, Stills, Nash & Young, The Grateful Dead et même des Beatles signait la distinction ou l’indigence de notre époque. Lorsque Stairway to Heaven est passé – le cher vétéran ! – j’ai dû étouffer une envie de rire. »

Et si en fait, cela venait de la musique que l’on écoute… Y a de quoi perdre quelques neurones à abuser de ce rock’n’roll…

Oui, je crois que la véritable responsabilité à une telle violence peut être imputable à ce terrible quatuor – Led Zeppelin.

9 commentaires
  1. 1 mai 2012 , 22 h 39 min - Ys prend la parole ( permalien )

    Je n’ai pas aimé ce roman qui pourrait se résumer par : « c’est la faute à maman »…

    • 2 mai 2012 , 8 h 52 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’en ai pas la même interprétation. La mère s’interroge beaucoup. Elle ne se sent pas responsable mais coupable. Et elle cherche à comprendre justement sa part dans un tel acte. Il y a même quelque chose de surréaliste dans l’approche de cet évènement et dans la perception de ce JEUDI.

      « c’est la faute à maman » : elle le pense – un peu – mais elle n’exclut pas d’autres facteurs. Et elle ne se réduit pas en l’unique responsable…

  2. 2 mai 2012 , 20 h 21 min - manU prend la parole ( permalien )

    Ça a l’air d’être quelque chose ce bouquin !

    • 2 mai 2012 , 22 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      grand succès chez les libraires, grand succès chez les bloggeuses et même chez les bisons moins vigoureux.

      Effectivement, c’est quelque chose !

  3. 2 mai 2012 , 22 h 15 min - manU prend la parole ( permalien )

    Une lecture du Bison, c’est déjà quelque chose en soi…^^

    • 3 mai 2012 , 8 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      le Bison, c’est déjà quelque chose en soi…^^

      Nan, je déconne…

  4. 3 mai 2012 , 7 h 59 min - phil prend la parole ( permalien )

    le livre a l’air epais comme ca du premier abord ! le titre pas tres evocateur, moi ca me fait un bof, ce serait ecrit parfaite lumiere, ca me titillerait plus, mais en y mettant de la biere, en fin de billet du led zep il sait nous amadouer !

    • 3 mai 2012 , 8 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est plus de ton âge, Led Zep.
      C’était du temps où tu pouvais faire danser tes cheveux….

  5. 6 mai 2012 , 13 h 14 min - phil prend la parole ( permalien )

    certes ! mais ca me fait toujours vibrer les neurones !

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