Phoenix, Arizona [Sherman Alexie]

Par le Bison le 31 mars 2012

Mes parents se soûlaient, quittaient brusquement les soirées pour rentrer chez eux et faire l’amour.
« Ne le répète pas à ton père, me disait ma mère, mais il a bien dû s’endormir une bonne centaine de fois sur moi. On était en pleine action, il bafouillait je t’aime, ses yeux roulaient dans leurs orbites et terminé. Je sais que ça va te paraître bizarre, mais c’était le bon temps. »
J’ai été conçu durant l’une de ces nuits d’ivrogneries, moitié sperme au bourbon de mon père, moitié œuf à la vodka de ma mère. J’ai été fabriqué comme un gentil petit cocktail de la réserve, et mon père avait autant besoin de moi que de n’importe quelle autre boisson alcoolisée.

Extrait de la nouvelle : Parce que mon père disait toujours qu’il était le seul Indien à avoir vu Jimi Hendrix jouer « La Bannière étoilée » à Woodstock.

moitié sperme au bourbon de mon père, moitié œuf à la vodka de ma mère… v’la un cocktail détonnant ! De quoi se bourrer la gueule à vie dans une réserve indienne, genre dans l’Arizona…

Sherman Alexie, nouvelle vague indienne. Il ne nie pas ses origines, ni dénigre ses compatriotes. Il est indien et fier de l’être. Ses écrits sont souvent le reflet du quotidien des Indiens dans notre monde contemporain. Ils y sont décrits pas souvent sous un aspect flatteur, le guerrier n’a plus grand-chose d’effrayant, de sauvage et de grandiose, surtout quand il fait la fermeture de tous les bars de la réserve. Un Indien bourré, c’est devenu presque un pléonasme. Pourtant, sans inspirer la pitié, je ne peux qu’éprouver un peu de compassion devant la déchéance de ce peuple écrasé par l’alcoolisme.

A la réunion du Conseil tribal d’hier soir, Judas Wild-Shoe a donné au président une montre qu’il avait trouvée.
« Un artefact d’homme blanc, un péché », a dit le président qui a mis la montre dans son sac.
Je me rappelle les montres. Elles mesuraient le temps en secondes, en minutes, en heures. Elles mesuraient le temps avec précision, avec froideur. Moi, je mesure le temps avec mon souffle, avec le bruit de mes mains sur mon corps.
Je fais des erreurs.

Extrait de la nouvelle : Distances.

Bien ancré dans la réalité et le concret de notre monde modernisme, Sherman Alexie n’en oublie pas pour autant ses racines, ses traditions. Il a gardé son âme indienne, malgré son passage dans le monde des Blancs. De nombreuses nouvelles parlent justement de ce déphasage entre deux mondes que les gouvernements ont toujours voulu opposé. Les Indiens ont gagné quelques batailles, les Blancs ont gagné la guerre. Les Blancs sont libres, les indiens cantonnés dans leurs réserves. Les espoirs des malchanceux s’appellent whisky, ceux des plus heureux ballon de basket et pepsi light (question d’ethnie, le diabète est le seul compagnon fidèle de l’indien).

Qu’est-ce que je vous sers l’ancien ?
- Je ne sais pas trop. Vous avez une carte ? »
Le barman éclata de rire. Gêné, Samuel eut envie de se lever et de partir en courant. Il resta cependant assis et attendit que l’hilarité du barman se calme.
« Et si je vous servais simplement une bière ? » proposa enfin celui-ci.
Samuel s’empressa d’accepter.
Le barman posa la bière devant Samuel. Il rit de nouveau, démangé par l’envie d’appeler le journal local. Envoyez vite un photographe. Cet indien va boire sa première bière.
Samuel saisit le verre. C’était froid et agréable au toucher. Il but. Il toussa. Reposa un instant le verre. Le reprit. But une gorgée. Une deuxième gorgée. Écarta le verre de ses lèvres. Respira une fois. Deux fois. But de nouveau. Vida le verre. Le reposa doucement sur le comptoir.
Je comprends tout, songea-t-il. […]
A chaque verre de bière, Samuel gagnait une once de sagesse, une once de courage. Mais après un moment, il se mit également à trop bien comprendre la peur et l’échec. Au milieu de chaque parcours d’une nuit de beuverie, il y a un moment où l’indien se rend compte qu’il ne peut pas revenir vers la tradition et qu’il n’a pas de carte pour le guider vers l’avenir.
« Merde », fit Samuel.
Ce devait rapidement devenir son mot favori.

Extrait de la nouvelle : Le train est un ordre des choses conçu pour mener à un résultat.

Conçu comme un recueil de nouvelles, Sherman Alexie se met en scène (il y a beaucoup d’autobiographie dans ses écrits), me fait partager ses rêves d’indiens, et surtout les désespoirs de son peuple, au quotidien. Il n’y a rien de flatteur ni d’enjoué dans la banalité de sa vie ; chez les Blancs, il reste Indien, mais pour les Indiens, il est simplement devenu un type un peu plus blanc qu’eux. Difficile de trouver ainsi sa place entre deux sociétés à l’esprit totalement différent. Mais la prose de Sherman Alexie me parait si simple et émouvante que le constat en devient amer, que le gâchis est irrémédiable et que ces Indiens d’Amérique, si loin de leurs ancêtres, vivent leurs derniers jours. Par solidarité, maintenant, j’ai envie de me jeter un petit whisky dans le gosier, peut-être même deux ou trois, histoire après d’entonner mon cri de guerre, ou de sortir mes plumes pour une danse de la pluie.

On entendit au loin un bruit de verre brisé.
« On dirait des bouteilles de bière, fit Adrian.
- Ouais, Coors Light, à mon avis.
- Cuvée 1988. »

Extrait de la nouvelle : Le seul feu de signalisation sur la réserve ne passe plus au rouge.

Certainement, une discussion après une réunion des alcooliques anonymes.
Les Blancs fréquentent les églises, les indiens ont trouvé leurs places chez les A.A.
Voilà qui clot la fin de ma séquence dédiée à ce recueil de Sherman Alexie, « Phoenix, Arizona ».
Je rajoute juste une chose : Sur ce coup-là, vous pouvez me faire confiance, ça vaut le coup, même si vous n’aimez pas la Coors, même si les seuls indiens que vous connaissez vivent en Inde, même si votre pal déborde et est à deux bouquins de s’écrouler, même si… A quoi sert les même si vous n’avez pas d’excuses pour vous immiscer dans l’esprit indien de Sherman Alexie ! vous n’avez pas d’excuses pour vous boire une bière avec moi !

6 commentaires
  1. 1 avril 2012 , 15 h 23 min - phil prend la parole ( permalien )

    Oui ben il y aurait Chuck, le Chuck Noris, ben l’indien se serait pas saouler !
    Car si Chuck Norris boit, c’est toi qui trinque !

    • 1 avril 2012 , 17 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Alors, heureusement que Chuck est au Texas…

  2. 1 avril 2012 , 18 h 22 min - phil prend la parole ( permalien )

    gaffes toi qu’il ne te troue pas le cul cher bison !

  3. 3 avril 2012 , 20 h 07 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Au début je me suis dit « Le Bison raconte sa vie ? celles des bisonneaux ? » puis je me suis plus rien dit !
    Je croyais que tu buvais du thé aussi et d’autres herbes, ça ferait du bien, je sors toujours ivre de ton blog !

    - Vous avez une carte ?

    • 3 avril 2012 , 21 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je croyais que tu buvais du thé aussi

      Pas le soir, ça m’excite trop…

      je sors toujours ivre de ton blog !

      Merci. voilà de quoi m’emplir d’un brin de fierté…

  4. 4 avril 2012 , 7 h 04 min - phil prend la parole ( permalien )

    Que l’on soit assis sous un pin parasol
    ou au bord d’un trottoir le cul a meme le sol
    on boit tous a sa mesure ces « sages » paroles
    et cela sans avoir les effets de l’alcool
    faut-il y trouver une parabole ?

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