Désolations [David Vann]

Par le Bison le 12 février 2012

Après une cabane sur Sukkwan Island, David Vann m’envoie maintenant vers une autre cabane sur Caribou Island. Encore une histoire de cabane, me direz-vous ? Tout à fait, car pour un homme, un vrai mâle, l’instinct de la cabane est plus fort que tout. L’homme, le vrai, ne rêve que de vivre dans une cabane proche de la nature, une cabane qu’il a façonné de ses propres mains, coupé son bois, enfoncé des clous et tant pis s’il n’a pas prévu de toilettes !

« L’air chaud et immobile, dépourvu de tension. La côte incertaine, les épicéas tordus selon des angles étranges, comme une forêt tombée à l’abandon survivante d’un cataclysme, exhumation de roches à nu. […] Tout était si énorme et si petit à la fois, replié, vivant à l’ombre de la montagne.

Gary, préoccupé comme toujours, obnubilé par sa lutte contre la cabane, oublieux d’elle, sans aucune idée de ce qu’elle avait traversé cette nuit-là sans fermer l’œil, sans aucune idée de ce qu’elle éprouvait en cet instant, l’intérieur de son crâne tournoyant comme un gyroscope à une vitesse hallucinante. Il pensait qu’elle inventait la douleur, pensait qu’elle n’était pas réelle. Elle était assise juste devant lui dans le bateau, elle lui faisait face, mais il parvint à regarder au-delà pendant toute la traversée du lac sans la voir. C’était ainsi, en partie, qu’il la laissait disparaître. »

Caribou Island est une île déserte face aux vents, face au lac, une île presque perdue au milieu d’une nature pas franchement hospitalière. En face de cette île, l’histoire de Gary et Irène se perd dans un amour qui a toujours été à sens unique, malgré la présence de 2 enfants. Le fils marin pécheur, fuit tous les liens familiaux et marques d’affection. La fille, elle, rêve d’un amour pur et sincère pour ne pas répéter l’histoire de ses parents. « Désolations », c’est donc l’histoire de plusieurs couples qui vivent dans cet univers de neige et de glace. Et aux travers de ces couples, je perçois toute la solitude que chacun porte en lui. « Désolations » est un grand moment de solitude dans un paysage certes magnifique mais propice à la dramaturgie intense.

« Ha, ha, fit-il. Il sortit au milieu des rafales et rabaissa la fermeture éclair. Il tourna le dos au vent, sentant un léger frisson malgré l’équipement de pluie, et enfourna la dernière bouchée de son sandwich. Il termina de mâcher, glissa quelques clous entre ses lèvres. Un peu de métal en dessert, se dit-il, et cela lui plaisait, courbé dans le vent, le marteau en main. Il aurait très bien pu être un Viking sortant au milieu de la tempête, vêtu d’une simple peau, équipé d’une épée et d’un bouclier. Ou bien d’un marteau de combat, un gros morceau de fer au bout d’un bâton. Il aurait pu y arriver. Il aurait été suffisamment fort. Ramer et voguer, le choc de l’écume à chaque vague, des journées entières, ses semaines sur l’océan à attendre de voir la terre. Et quand elle apparaitrait enfin à travers la brume, ils se faufileraient le long de la côte en quête d’un village, un petit hameau perché sur une falaise ou caché dans une baie. Et ils accosteraient vivement sur la plage, la proue heurtant le sable, ils enjamberaient le plat-bord en brandissant leurs marteaux, leurs épées et leurs lances, massacreraient les hommes venus à leur rencontre. La sensation d’abattre un marteau sur le crâne d’un autre homme. Cela devait être incomparable, Gary en était certain. Brutal et réel. Comme des animaux, aucun artifice. Rien que le plus fort tuant le plus faible. »

Question banale d’un père à son fils : Qu’est-ce tu voudras faire quand tu seras plus grand ? Je l’imagine policier, activant la sirène d’un camion de pompier ou derrière une benne à ordures. Non, monsieur veut devenir ‘marin pêcheur‘. Voila une sacrée idée : je n’ose lui dire que c’est plus un sacerdoce qu’un métier, que c’est une vie difficile, solitaire, presque égoïste. Je n’ose aborder le débat comme quoi quand il sera plus grand, tous les poissons auront disparus des mers et océans, que c’est peine perdue de s’imaginer sur un chalutier. Voila en fait une excellente idée que j’aime. Je me serais bien vu moi aussi sur un bateau, affrontant les vents et les vagues, chevauchant les déesses de la Mer et les sirènes des Océans. Quel homme n’a pas rêver remonter le temps, mettre un casque à cornes, hisser un drapeau au sommet du mât, être un Viking. Partir affronter l’inconnu, longer les côtes, pénétrer dans un village de pêcheur en hurlant Tonnerre de Zeus, une peau de bête sur le dos, violer les femmes, boire les réserves d’alcool, reprendre la mer jusqu’au prochain village, s’avancer sur la proue du bateau, le torse nu fouetté par les vagues et cinglé par les bourrasques, crier au monde entier I’am the VIKing of the World. Oui, comme Gary, j’aurai voulu être un viking… Et pour mon fils, je serai fier qu’il soit marin-pêcheur…

From The Avenue :

On ne lit pas pour être heureux, mais pour être mis à l’épreuve déclare David Vann. Pari réussi!

Si le choc de Sukkwan Island est brutal, celui-ci se fourvoie insidieusement dans le banal et le quotidien. Mais il n’en est pas moins fort. Bien au contraire. D’une intensité progressive, le drame devient presque inévitable. Dès les premières pages, l’auteur nous y prépare, nous ménage, en distille quelques éléments de-ci de-là. Tout aussi cruel, voir presque plus, l’Alaska m’apparait comme une terre hostile, pas faite pour l’homme. L’isolement contraint les hommes au désespoir. Si la fuite ne sert souvent pas à grand-chose dans une vie, la fuite en Alaska a des conséquences beaucoup plus dramatiques. Mieux vaut avoir l’esprit saint pour vivre en Alaska, pour survivre sur ces îles sauvages et naturelles, qu’elles se nomment Sukkwan Island ou Caribou Island.

4 commentaires
  1. 13 février 2012 , 8 h 58 min - manU prend la parole ( permalien )

    L’appel des glaçons…

  2. 13 février 2012 , 9 h 23 min - Guillome prend la parole ( permalien )

    Dès les premières pages, on sait que la lecture ne sera pas de tout repos. Hormis cette ambiance suffocante, j’y ai trouvé des situations plus légères mais qui sont vites englouties par la noirceur. Merci pour le lien ;)

    • 13 février 2012 , 18 h 52 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Dès les premières pages, on sait que la lecture ne sera pas de tout repos.

      Tout à fait. J’ai eu cette même sensation. Malgré un décor idyllique, je sentais que le drame allait survenir. Le quand devenait secondaire. Je le savait là, caché, prêt à bondir hors de la tempête pour m’engloutir tout entier.

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