La Route [Cormac McCarthy]

Par le Bison le 11 février 2012

Hier, je vous causais de ce que fut mon CHOC littéraire 2010 ! J’en avais parlé ailleurs, mais un tel livre mérite une nouvelle édition de chroniques post-apocalyptiques. Donc j’en remets une couche au cas où certains d’entre-vous ne l’aurez pas encore lu… Mais ça m’étonnerait. Suite à mon premier post’, dans une autre vie, plus jeune, toute le monde s’était précipité dans sa librairie de quartier pour découvrir ce dramatique phénomène…

L’apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres… Des cadavres s’amoncèlent sur le bord de la route. Quelques survivants s’épient, se guettent, s’attaquent, se mangent… Et parmi ces rescapés, un père et son fils errent sur la route. Ils fuient le froid et la neige des hautes montagnes. Ils veulent rejoindre la mer, et le temps plus clément pour survivre.

Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt emportées çà et là dans le vide sur les vents froids et profanes. Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement mon cœur était de pierre.

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S’ensuit alors une longue odyssée de ce père avec son fils. Ils poussent un caddie rempli de victuailles et objets diverses trouvés par ci, par là, près des cadavres incendiés ou dans des maisons abandonnées. Et ils avancent coûte que coûte, sous la pluie, sous la neige, le jour jusqu’à la tombée de la nuit, toujours sur leurs gardes, toujours à l’affût des « méchants ». Ils ont froids, ils sont trempés, ils n’ont rien mangés depuis trois jours, mais font preuve d’abnégation et d’un courage à tout épreuve.

Il s’était réveillé avant l’aube et regardait poindre le jour gris. Lent et presque opaque. Il se leva pendant que le petit dormait et il mit ses chaussures et enveloppé dans sa couverture il partit entre les arbres. Il descendit dans une anfractuosité de la paroi rocheuse et là il s’accroupit et se mit à tousser et il toussa pendant un long moment. Puis il resta agenouillé dans les cendres. Il leva son visage vers le jour pâlissant. Il chuchota : Es-tu là ? Vais-je te voir enfin ? As-tu un cou que je puisse t’étrangler ? As-tu un cœur ? Maudit sois-tu pour l’éternité as-tu une âme ? Oh Dieu, chuchotait-il. Oh Dieu.

Je ne veux pas tomber dans l’excès de sensibilité, mais la lecture de ce roman de Cormac McCarthy m’a profondément ému. A chaque page, je sentais les larmes poindre le long de mes rides naissantes. Je suis bouleversé par cet univers décrit et par ce père qui, malgré tout, tente d’éduquer du mieux qu’il peut son fils, l’enfant. Pas facile de discerner le bien du mal dans ce chaos post-apocalyptique. Pourtant, la vie pourrait être plus facile, une balle de calibre 22 dans la tête et les voilà libérer de cet enfer. Mais le père a ce courage nécessaire pour inculquer à son fils le prix de la vie, même au milieu des cadavres brûlés, sous un paysage recouvert de cendres… Arriver à croire en un avenir, même incertain et espérer ; de toute façon, il ne reste que l’espoir pour survivre ; croire en la certitude que quelque part sur cette planète, il existe un autre enfant, un autre parent comme eux, qui font partie de la catégorie des « gentils » comme eux, pour partager ensemble le dessein des rescapés.

Ils étaient accroupis sur la route et mangeaient du riz froid et des haricots froids qu’ils avaient fait cuire il y avait des jours de cela. Qui commençaient déjà à fermenter. Pas un endroit où allumer un feu qui ne serait pas visible. Ils dormaient blottis l’un contre l’autre sous les couettes fétides dans l’obscurité et le froid. Il serrait le petit contre lui. Si maigre. Mon cœur, disait-il. Mon cœur. Mais il savait que même s’il était un père aimant les choses pouvaient bien être comme elle l’avait dit. Que l’enfant était tout ce qu’il y avait entre lui et la mort.

L’univers de ce roman est dépouillé à l’extrême. Il n’y a rien ou presque ; simplement la route, un enfant et son père, un caddie, de la cendre et toujours cette route vers le sud entourée de corps en décomposition. Pourtant avec si peu, cela donne un roman à la fois terrifiant et poignant. On ne saura rien de l’époque précédant l’apocalypse. De toute façon, on s’en balance un peu, on commence à connaître la folie et la barbarie des hommes, donc rien de bien surprenant à découvrir la planète sous le chaos… De courts chapitres, directs et uppercuts qui vous mettent en vrac tripes et intestins. Le livre de l’année ? Sur le plan purement émotionnel, je vote « oui » les yeux fermés, d’ailleurs je n’ose plus les rouvrir, peur de l’avenir, peur du prochain.

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Pour une fois, je terminerai par un petit mot sur la Mandrin version Biologique, une blonde pur malt et houblon bio relevée par une touche d’épices. Légère, simple et raffinée car ravivera toutes les demoiselles du Ranch. Dire que cette micro-brasserie artisanale a ouvert ses portes à deux encablures de ma fac’. J’y crois pas… Et dire qu’à mon époque, elle n’existait pas encore… Et dire qu’à mon époque, je devais me contenter de Pelfort, ou pire d’Adelscott ! Quelle foutue époque : né trop vieux pour boire de la bonne bière à portée de chez moi, né trop jeune pour voir un concert des Doors. Quelle foutue époque !

J’ai enfin un nouveau Cormac McCarthy d’occasion dans ma bibliothèque – étagère(s) ‘à lire’. J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans cette aventure, tant La Route m’avait pris aux tripes et aux burnes, tant la sombre histoire continue de hanter mes nuits. Je me suis dit qu’il n’a pas pu faire mieux, que ces histoires d’antan ne peuvent pas être aussi abouti… Mais… je garde espoir, j’ai confiance en l’auteur, je sens que ce dernier peut me plaire quelques soient ses histoires, ses drames et ses pages, quelques soient les bières que je boirais avec lui. Cormac McCarthy Vol.2 – une chronique à suivre (un jour !)Un enfant de Dieu.

7 commentaires
  1. 11 février 2012 , 23 h 23 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Pas lu le livre, il a été lu ici et très apprécié mais ça ne me dit pas trop, j’ai vu le film par contre, j’avais un peu d’a priori mais je m’y suis laissé prendre.

    • 12 février 2012 , 15 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne te le conseille pas spécialement. En fait, le sujet est si dur, que cela doit venir de ton propre fait, du désir de lire une telle histoire. Et pas parce qu’un type qui se fait appeler Black, Mouton Sauvage, Bison ou Eugène en fait une critique qui l’a simplement bouleversé et ému (le bouquin pas la critique).

      C’est un roman qui doit venir du cœur.

  2. 11 février 2012 , 23 h 26 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    Un coup de cœur pour moi aussi, ce roman qui m’a également impressionnée. Pas vu le film, et toi ?
    Elle a l’air bonne, cette bière iséroise !
    Bon weekend.

    • 12 février 2012 , 15 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pas vu le film, et toi ?

      Pas mal aussi. Mais l’image tue un peu l’appréhension des mots. La rapidité de l’action limite aussi l’implication que le spectateur a à rentrer dans la scène.
      Mais c’est le cas de tous les films par rapport aux bouquins tirés. Cela dit, il vaut quand même le coup d’œil…

      Elle a l’air bonne, cette bière iséroise !

      Pas mauvaise du tout, mais j’ai une préférence pour la version au sapin.
      Et pour celles ou ceux qui écoutent du Pink Floyd, il existe la version au chanvre

  3. 12 février 2012 , 23 h 06 min - phil prend la parole ( permalien )

    ohhhh mon pauvre va ! mais en meme temps, tu y allais aussi souvent toi a la Fac ???? et ta route par la rocade ne passait pas par la non mais !
    un temps pour chaque chose …
    et avant tu n’aurais pas apprecie, tu aurais bu, rebu, encore rebu et vomit !
    la tu vois tu la goutes, la savoure, la deguste, en fait la critique et tu la gardes !

  4. 14 mai 2013 , 21 h 35 min - Stéphanie prend la parole ( permalien )

    Pendant que tu travaillais tes abdos en lisant Kenneth Cook, j’ai lu celui-ci.
    Je n’en suis pas tout à fait remise, et je n’en reviens pas d’avoir failli passer à côté.
    Un choc, tu as le mot juste.

    • 14 mai 2013 , 22 h 00 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      oui, on ne se remet pas d’un tel livre…

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