L’amour humain [Andreï Makine]

Par le Bison le 12 janvier 2012

Catégorie : 4 étoiles, Afrique, Europe

Je connais qu’un seul endroit Mais c’est pas fréquentable Où l’on joue ce blues là Aussi noir que le sable. *

« La blondeur laiteuse de la peau, l’épaisseur charnue des cuisses : une femme retrousse sa jupe moulante et se cale dans une grande voiture de luxe. La nuit découpe des lumières crues, comme toujours en Afrique. La chevelure excessivement dorée de la femme scintille. Ses talons hauts l’obligent, quand elle s’assied, à redresser ses genoux. Son corps replié sur le siège fait penser à une… oui, à une grosse dinde qu’on met au four. »

L’Afrique. Des noirs aux cous gras se goinfrant de petits fours lors de colloques pseudo-littéraires, pseudo-politiques, pseudo-spirituels. Des blanches grassouillettes baisant des éphèbes noirs. Des hôtels grands luxes accueillant ces grosses blanches, ces cous gras et ces éphèbes noirs. Tel est le portrait réaliste de cette Afrique contemporaine. Et lors d’un de ces colloques où le champagne coule à flot pendant que le peuple n’a même pas accès à l’eau potable, l’auteur se revoit 25 ans en arrière dans une geôle africaine en compagnie d’un étrange prisonnier, Elias. Cette nuit-là, massacres et viols se succédaient pendant que les rafales de tirs faisaient rage. Révolution, indépendance, pouvoir, tout était prétexte à cette barbarie humaine, à ces tueries successives et sauvages. Et au milieu de ces morts, Elias, jeune noir charismatique, aura un destin extraordinaire…

Je connais qu’une seule voix Qu’en est vraiment capable C’est profond, plus fort que toi Il n’est pas responsable.

« … Durant toute ma vie, je rencontrerais des connaisseurs de l’Afrique, des spécialistes qui sauraient tout expliquer. Je les écouterais, conscient de mon ignorance. En fait, je n’ai jamais pu me défaire de l’incompréhension née durant la nuit  dans le Lunda Norte. Cette perplexité était peut-être aussi une façon de comprendre. Elle me permettait en tout cas de ne pas haïr l’enfant ivre qui me mettait en joue, me souriait et pouvait m’abattre pour faire taire la douleur qui l’habitait.

En vingt-cinq ans, je n’ai pas trouvé où placer, au milieu de nos belles théories, ce jeune être humain qui avait déjà violé et tué et qui me regarde souvent, dans mes rêves, à travers les verres cassées de son masque à gaz. Non, je n’ai jamais eu la prétention de comprendre l’Afrique. »

Cela faisait plusieurs années que ce livre (pourtant assez court) m’attendait patiemment. L’auteur, Andreï Makine, un russe francophone qui écrit sur l’Afrique, la révolution, les rêves idéologiques et les massacres faussement idéologiques. Voilà de quoi dessiner une trame forte et cruelle. Les images sont fortes, les odeurs tenaces, les destins tragiques. Les morts, les viols, les violences, les massacres se succèdent au fil des pages. C’est ça la vie en Afrique, la vie dans une révolution. Pourtant au milieu des cadavres humains, l’auteur distille de l’espoir et de l’amour… Alors, il m’a fallu une chanson de Lavilliers pour que sur le coup de l’impulsion et du tempo de la zik, je décide de dépoussiérer ce livre, L’Amour Humain

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C’est le blues d’Angola mineur et solitaire qui nous vient de Luanda c’est un chant de poussière.

« L’incendie se calma dans la nuit et, comme en réponse à l’apaisement des flammes, se turent peu à peu les bruits de l’orgie. Elias poussa la porte : beauté constellée du ciel et puanteur acide venant de la terre, mélange de sang, de vomissure, de viande carbonisée, de sueur, de sperme…

Il ne dormit pas, pensant à l’erreur d’Ernesto. Le Cubain promettait à ces hommes un bonheur sage, logique, patiemment construit. Le rêve d’une société idéale, le communisme. Mais eux, ils connaissaient une extase bien plus immédiate et violente : cette nuit, après un combat, la lévitation de l’alcool et des drogues, la liberté totale qu’ils avaient d’assouvir n’importe quel désir, d’enfoncer n’importe quelle porte, de tuer qui bon leur semblait, de choisir la femme qui leur plaisait, de la posséder sans avoir à quémander ses faveurs, de l’abattre quand viendrait le dégoût de la fin du coït. Boire, se reposer, recommencer. Oui, une liberté absolue, des pouvoirs surhumains. Durant une nuit, ils pouvaient se sentir les égaux des dieux. Et ce pauvre cubain qui leur parlait de l’ordre révolutionnaire qu’il faudrait respecter, de l’industrie socialiste qu’ils auraient à développer… »

Fallait partir, laisser là tes rêves et cette guerre et l’or noir que tu n’as pas pour tous ces mercenaires.

Qui ont du sang sur les mains Jusqu’au bout de l’Enfer Cours plus vite, ne dis rien Sous cette pluie de fer.

De l’Angola au Congo, de Cuba en Sibérie, Elias se forgera une vision politique hors-norme. Il parle révolution. Il espère entre-aide. Il pense soutien au peuple. Elias, le jeune révolutionnaire. Il partira se former à Cuba. Il rencontrera un certain Ernesto Guevara que certains appellent El Che. Il sera déçu. Il s’enfuira en Ex Union Soviétique pour continuer sa formation, découvrira le racisme. Il s’aventurera dans le froid et la Sibérie, y rencontrera l’Amour, le pur, avec la belle Anna…

« On peut donc tuer un être humain sans lui enlever la vie », pensait Elias en observant cette masse de corps à peine couvert de lambeaux. Pas besoin de les vider de leur sang, de les démembrer. Il suffisait de les affamer, de mélanger femmes et hommes, vieux ou jeunes, de les obliger à faire leurs besoins devant les autres, de les empêcher de se laver, de leur interdire la parole. En fait, d’effacer tout signe d’appartenance au genre humain. Un cadavre était plus vivant qu’eux car, dans un mort, on reconnaît toujours un homme.

J’veux du sang pour 20 caras Des diamants, des rivières… Pétroliers du Panama Vos dollars m’exaspèrent.

C’est le blues d’Angola Mineur et solitaire Qui nous vient de Luanda C’est un chant de poussière.

La fiction se mêle à la vie ; tout au long du roman, en lisant ces notes d’espoir, de déchirement ou de mort, je me suis demandé quelle était la part fictive de la réalité. Peut-être tout, peut-être rien. Peu importe, après tout ; c’est la force du roman et celle de l’écrivain de transporter le lecteur vers un autre monde en Angola, à Cuba, en Sibérie pour un retour au Zaïre avec une histoire trop forte pour passer rapidement à l’oubli. Il y a également cet amour humain qui au milieu des horreurs nous amène un sentiment d’éternité, l’amour triomphant de tous les massacres, de toutes les révolutions…

L’amour, le romantisme et le sens de la vie selon Agnès et son Biblioblog :

Il est ici question du sens de la vie qui va avec la connaissance de l’amour vrai. Un amour dans lequel il n’y a pas de place pour les mensonges ou les faux-semblant, où l’on se présente sans masque, tel qu’on est devant l’autre. Et tout le reste n’est qu’accouplements. Il y a quelque chose de très romantique dans cette conception des choses. D’un côté une humanité qui geint, qui souffre, qui baise, qui n’est que morceaux de viande ; de l’autre côté Elias et son amour sublime mais qui ne peut pas vivre avec la femme qu’il aime.

* Paroles et Musiques : Bernard Lavilliers, Angola.

3 commentaires
  1. 13 janvier 2012 , 22 h 59 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    « un russe francophone qui écrit sur l’Afrique », c’est original, et puis Makine, j’aime bien alors je le note !

    • 14 janvier 2012 , 14 h 25 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      L’histoire m’a paru forte… Pour le reste, Makine, je ne connais pas…

  2. 16 janvier 2012 , 1 h 28 min - Catherine prend la parole ( permalien )

    De lui, j’avais lu Le testament français (1995) et Le crime d’Olga Arbélina (1998).

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