Dead Boys [Richard Lange]

Par le Bison le 31 décembre 2011

Je me frictionne les cheveux avec une serviette et m’aperçois que je suis en train de rentrer le ventre. Ça craint. Un vol d’oiseaux s’éparpille comme une poignée de graviers dans le ciel enfumé.

« Vous habitez L.A. ? me dit Philip. Toutes mes condoléances. »

Le vrai dur, une pique d’entrée de jeu.

« J’aime l’action, je réponds.

- J’ai habité là-bas quelques temps. Trop dément.

- Faut avoir ses repères. »

Lorsqu’un homme regarde son ventre, c’est que sa fin approche. Il a dépassé la trentaine et n’a plus le pouvoir de séduction de sa jeunesse. Le constat est amer, terrible, terrifiant même pour certains. Bienvenue dans le monde des mâles losers et désespérés, celui des « Dead Boys » de Richard Lange, celui d’histoires banales d’une vie quotidienne avec des hommes banaux. Pas de super-héros, pas de mâles en puissance… juste des pauvres types qui rentrent le ventre quand ils croisent dans la rue une belle blonde, quand ils croisent une svelte rousse lors de sa séance bihebdomadaire de jogging, quand ils croisent une brune aux yeux verts dans le vestiaire de la piscine municipale… juste des pauvres types comme moi, en somme ! Oui, un type genre minable qui n’a plus guère d’espoir, qui vit de mouise en mouise, une mouise dégoulinante de dégout dans les rues de Los Angeles entre les motels crasseux et les supermarchés de seconde zone.

Je commande de la tequila et une bière ; Tracy et Liz prennent des margaritas. Un pauvre type en sombrero ridicule danse le cha-cha-cha avec une bouteille de mescal dans une main et une bouteille de Sprite dans l’autre. Pour quelques dollars, il verse un peu des deux dans votre bouche et vous secoue la tête, le tout en donnant des coups de sifflet. Le simple bruit me file un coup à l’estomac. Je sursaute à chaque fois. Quand ma tequila arrive, je la bois d’un trait et je descends la moitié de la bière.

Et comme ces « Dead Boys » sont des types simples et paumés comme moi, je me reconnais parfaitement au fil de ces différentes nouvelles. Pas de trash, pas de sexe, juste des mecs paumés dans une Amérique inspirée par Raymond Carver. Alors, oui, je buvais de la Tequila dans ma jeunesse. Oui, j’ai le ventre qui s’arrondit sur les côtés. Oui, j’aime la bière, et je ne me sens pas forcément à ma place, ici et maintenant. Alors, oui, je suis un loser revendiqué, un paumé dans un ranch sans nom qui ne dit jamais non à une bière, à une brune ou à une tequila frappée. Peut-être devrais-je me mettre à boire ce cocktail détonnant mescal-Sprite tout en chantant Chihuahua et en gerbant dans mon sombrero les abus d’une soirée désespérante, pour compléter le tableau idyllique d’une Amérique désenchantée.

Scarlet veut que j’arrête de travailler et que je m’installe chez elle, et elle m’aime parce que je refuse. Elle se vante auprès de ses amis de mes boulots de merde, elle leur dit que je suis un génie et, comparé aux petits minets accro à la fumette avec qui elle sort d’habitude, j’imagine que c’est vrai. Herman Hesse était son idole, quand je l’ai rencontrée. Le loup des steppes, blah, blah, Siddharta. Je l’ai initiée à Kerouac et Bukowski…

Justement, dans ma ‘pal’, j’ai quelques Herman Hesse qui m’attendent sagement. Siddharta, bien évidemment. Je l’ai lu dans ma jeunesse. Le livre m’a profondément marqué et fait partie de ces livres qu’on devrait s‘obliger’ à lire… Mais le livre ne m’appartenait pas. Je l’avais squatté quelques temps dans la bibliothèque d’un grand cow-boy aux yeux bleus… Depuis je m’étais promis d’avoir cette œuvre majeure au sein de la grande bibliothèque du ranch sans nom… Le loup des steppes, il m’attend également, bien au chaud aux côtés de Narcisse et Goldmund. (Voilà pour les prévisions de futures chroniques). Il va falloir que je m’y mette, surtout si je sais que cela peut me servir à draguer quelques vieilles bisonnes sauvages… et puis je pourrais lui sortir quelques poèmes de Hank, quelques extraits de Chinaski, quelques textes bien juteux de Bukowski, mon héros, mon alter-égo, la qualité en moins, mais la même libido sucrée de plaisir intense et sans tabous…

Rana Toad, My life has no rhythm :

Dead Boys est un album de free jazz ou chaque morceau a déjà commencé, des tranches de destinées erratiques où chaque personnage continue à avancer, malgré les faux départs, fausses notes et douloureux couacs. Réalités urbaines, imprégnées d’une molle combativité forcée, avec leur lot de séparations, de rassemblements masculins autour d’un verre, de désillusions, de petits rayons de clarté imprévus, de drames et ruminations. On y recolle les morceaux comme on peut, les doutes permettant, après tout, de s’accrocher.

Carver, Bukowski… je pense aussi à John Fante

3 commentaires
  1. 31 décembre 2011 , 12 h 26 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Merci pour ces multi-fou rire en me réveillant
    (euh oui j’ai vu l’heure, mais il faut se remettre des excès avant d’autres)… et puis je suis sortie à 4h30 du concert des Rolling’s Stones alors hein…

    • 31 décembre 2011 , 19 h 14 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Les Rolling Stones, Shine on Light signé Scorcese… C’est du grand Art ! ça fait du bien surtout à 4h30 du matin, la sono à fond, pour réveiller toute la chaumière…
      D’ailleurs me réveiller avec Paint It Black, ça doit filer une pèche d’enfer pour toute la journée !
      D’ailleurs s’endormir avec Angie, ça doit procurer quelques frissons et rêveries enchanteresses pour toute la nuit…

      Quand à ces multi-fou rire, tu dis ça parce que t’as pas vu mon ventre nourri à la bière et au whisky… ;) sinon tu risquerais la crise de fou-rire intégrale…

  2. 5 janvier 2012 , 15 h 00 min - phil prend la parole ( permalien )

    toi du ventre? et du ventre nourri au whisky ??? non j’ai du mal a le croire !
    j’ai fini l’annee au whisky tiens Lagavulin 18ans d’age, numerote, Yoichi 10ans d’age elu dans les meilleurs whisky au monde … oulala ou c le whisky qu m’a fini l’annee sais plus trop !
    mais avec ou sans l’ethanol, je doute que ton ventre s’arrondissasse meme sur les cotes ! de toute maniere, il y a matière a en mettre la alors c normal prends!
    et pi les bisonnes quadra aiment pouvoir prendre en main t’inquietes !
    et pi regardes tous les grands hommes, les saints et les representations, ils ont tous du ventre … Jesus, Bouddha, Gandi (meme a la diete !) Ueshiba, et d’autres, c la sagesse, vivre dans le Hara, etre veritablement.
    Alors sois, ne te devalorises pas dans ton ranch seul avec un verre de saispaskoi mais fais nous encore rever, decouvrir, retourner dans le passe pour cette annee 2012 surement riches en evenements !
    merci a toi et tes passions que transmet si bien

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