Shame [Steve McQueen]

Par le Bison le 26 décembre 2011

Un appartement à New-York, une immense baie vitrée sur la rivière, Wall Street derrière et un couple qui copule devant. La porte ouverte des toilettes, un homme qui pisse en buvant un verre de whisky. Un vieux phonographe qui distille les variations Goldberg, son magnifique et crachin du disque vinyle. Une femme qui remet son soutien-gorge, un homme nu où pendouille son engin, la lumière du répondeur qui clignote. Un homme nu qui se masturbe dans les toilettes du bureau, qui se branle dans la salle de bain de son nid douillet. Une femme qui prend des billets de la main de l’homme, une femme nue face à la baie qui se fait prendre par derrière. Cri, fureur, plaisir.  Cru. Des sites pornographiques sur un ordinateur portable, des images dégueulasses de sexe dégoulinant le dégout…

L’homme, Michael Fassbender, mène une vie sociale aboutie, apparemment. Un job, dans la finance, le commerce ou la bourse, peu importe d’ailleurs. L’image de lui est celle d’un type qui a réussi, qui assume ses passions débridées, qui boit un verre avec patron et collègues pour fêter une quelconque réussite. Ivresse, drague et sexe sans lendemain. Un choix de vie. En apparence…

Un métro, une jolie femme, des regards qui se croisent, des sourires qui s’échangent, des regards qui s’intensifient. Les yeux pétillent, se cherchent, s’humidifient de plaisir. Elle se lève, laisse traîner sa main sur la rambarde. L’homme se lève, se positionne derrière. Les corps se frôlent, les portes s’ouvrent. La femme s’enfuie, l’homme suit, la foule entre les deux. Difficile d’avancer à contre-courant dans les escaliers bondés. La femme prend de l’avance, ne se retourne même pas. L’homme continue de courir, la cherche du regard, la perd de vue. Fin du jeu. Envolée, volatilisée. Son regard hypnotique ne restera qu’un souvenir libidineux qui n’a pas abouti. Elle est partie (toutes les mêmes). Ah, le fantasme du métro (le fantasme de l’inconnue de la ligne 13). Retour à la réalité, encore des billets en poche, de quoi s’amuser avec prostituées, call-girls ou autres filles d’escort. Les fantasmes d’un homme à qui tout réussit. En apparence, seulement.

La lumière du répondeur qui clignote toujours, une fille insistante. Plus tard, je comprendrais qu’il s’agit de la sœur de l’homme. Une fille, chanteuse de jazz, qui parait paumée et qui squatte l’appartement de son frère. Plus tard, je comprendrais que le frère est encore plus paumé que la sœur. Elle s’impose à lui, et chamboule son univers qui s’effrite. Les apparences, je le comprends, étaient trompeuses. L’homme n’éprouve plus aucun plaisir à ces branlettes solitaires, à ces rencontres d’un soir, ces échanges de billets contre fellations, ces séances sodomites avec vue sur la rivière. Il éprouve de la honte (« Shame »). Il n’est pas un pervers, ni même un détraqué. Il est simplement une victime, celle de l’addiction au sexe comme on peut l’être à la nicotine ou au bourbon. Sa honte est sa maladie, sa souffrance est sa peine. Sa vie devient celle d’un paumé, d’un désespéré, d’un pestiféré que son entourage ne comprendra pas, tout simplement d’un drogué. Surtout, sa sœur le surprend dans cet enchainement de plaisirs soi-disant malsains. Sauf que le plaisir n’est plus que pure apparence utopique. Absent de la réalité. Plaisir Out. It’s a Shame ! L’homme est méprisable. Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais c’est bien la sensation que l’on perçoit de lui. Plus fort, c’est même comme cela que l’homme semble se définir lui-même. Un pauvre type, perdu dans le vaste monde urbain de New-York, qui ne mérite que mépris.

Michael Fassbender incarne à merveille cet homme froid, distant, et complètement paumé dans son monde fait de lubricité inavouable et honteux (l’image est diamétralement opposée à mon héros Hank Moody version « Californication », un sex addict qui assume totalement sa folie libidineuse sans limite). Derrière la caméra, un jeune réalisateur, Steve McQueen, dont j’avais déjà entrevu ses talents avec l’excellent « Hunger ». Seconde réalisation, magnifique et glaciale, qui analyse si bien la déchéance d’un homme solitaire pris dans la tourmente de l’addiction. Un chef d’œuvre, ou pas loin de l’être…

Su un coin de ciné, Rico Rizzo :

Shame est un film intense qui fait plus appel au ressenti qu’à la compréhension. Construit pour mettre le spectateur dans une situation inconfortable avec ses scènes qui ne s’arrêtent pas et l’histoire de cette homme qui n’en fini pas de sombrer. Steve McQueen sculpte, peaufine, appuie son film comme un sculpteur de la terre glaise. Sous sa caméra ses acteurs sont à la merci et au service de ses obsessions. Leur abandon est absolu.

9 commentaires
  1. 26 décembre 2011 , 21 h 24 min - Ys prend la parole ( permalien )

    Sur le même thème en matière littéraire, il y a « Choke » de Palahniuk (version humoristique… enfin un humour assez particulier, moi j’aime) et « Le démon » de Hubert Selby, plus hard. Je ne suis pas certaine qu’à l’écran, je supporterais les images…

    • 29 décembre 2011 , 9 h 34 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’avais que moyennement apprécié ‘Le Survivant‘, mais Chuck Palahniuk continue, malgré tout, de m’attirer et notamment ce ‘Choke‘ dont je n’entends que du bien… du bien et du trash… juste ce qu’il me faut…

      Mais ici, les images ne sont qu’à peine suggérées… J’y vois surtout le malaise de ce nouvel anti-héros, mais rien de choquant, ni de traumatisant…

  2. 29 décembre 2011 , 1 h 20 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    Bien, je n’ai pas lu l’article, mal.
    Mais plus tard.

    Je cherchais l’article sur Indian Runner, c’est un petit peu le problème de ce blog très documenté, argumenté, drôle, sexy et riche, je n’arrive pas à retrouver dans les onglets, j’adore tes titres inventifs mais comment retrouver le titre original.

    Oh là ! bien l’année finit bien tiens.

    • 29 décembre 2011 , 9 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Indian Runner‘ ? le film de Sean Penn
      Ce blog est drôle (ah bon ?), sexy (ah oui !), riche (à but non lucratif), mais en réponse je peux t’affirmer de suite que je n’ai jamais parlé de Indian Runner… Tu as du lire un truc dessus sur un autre blog !!!

  3. 29 décembre 2011 , 16 h 37 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    J’ai honte ….

    Bah oui ce film là, mais je ne lis que ce blog !
    mince alors.

    Bon je file avec ma honte sous la bras.

    • 29 décembre 2011 , 17 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Cela dit, Indian Runner reste un grand film, quand même… et même si je n’en ai pas parlé…

  4. 6 février 2012 , 13 h 52 min - manU prend la parole ( permalien )

    Il faudra que je le vois celui-là, le thème me plait.

    • 6 février 2012 , 14 h 49 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      le Thème et l’interprétation. L’atmosphère aussi. Un vrai film d’atmosphère qui devient de plus en plus chargée en ions négatifs.

  5. 25 juin 2012 , 13 h 04 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je l’ai enfin regardé et j’ai beaucoup aimé.
    Toute ressemblance….^^

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