Jernigan [David Gates]

Par le Bison le 7 mai 2012

Simplement parce que j’avais lu dans le temps (autre vie, autre époque) une chronique fort intéressante et poten-tiellement énigmatique (d’un gars qui en connait un rayon sur la vie et la mythologie du dahu, le genre de cowboy aux yeux bleus à avoir une chemise à carreaux, à boire de la Bud au bord de la piscine en refaisant le monde et sa musique) sur un autre de ses romans… Les Merveilles du Monde Invisible… Alors, à mon tour, je découvre cet auteur américain – qui enseigna aussi bien à Missoula, Montana qu’à Manhattan, New York et même plus au Nord dans le Vermont – pour y découvrir le destin d’un pauvre type, d’une vie bancale au quotidien parfaitement banal ; le destin, la vie, le quotidien de « Jernigan », mon paumé du jour.

« Nous avons regardé la fin de Star Trek (c’était l’épisode où Kirk se dissocie en deux êtres distincts, un bon et un mauvais, et s’ aperçoit que sans la partie maléfique de sa personne il est devenu trop indécis pour commander le vaisseau Enterprise) et nous somme allés nous coucher. Martha s’est endormie, un bras en travers de ma poitrine. J’ai écarté son bras et je suis resté allongé là, l’esprit agité de pensées confuses. A cause de ce foutu café, et du reste aussi, bien entendu. Comment j’allais faire pour gagner ma vie, combien j’avais foiré mon rôle de père, s’il fallait que je me dépêtre du guêpier dans lequel je m’étais fourré avec Martha… »

L’histoire n’est pas nouvelle, surtout dans la littérature américaine contemporaine. Ce n’est pas le premier roman sur ce sujet, mais ce fut le premier de David Gates. La trame n’est guère surprenante et d’anonymes héros américains au bord de la déchéance foisonnent les rayons de ma bibliothèque. Simplement, j’adore ce genre de personnage, j’aime m’identifier à eux, j’ai l’impression qu’ils font partie de ma vie. Je suis aussi un grand paumé dans l’âme.

« … L’idée m’est venue qu’en buvant encore un peu de gin je m’assoupirais peut-être plus vite, et je suis donc allé chercher la bouteille sous l’évier de la cuisine en méditant sur le résidu de puritanisme qui poussait Martha à la remiser là, avec l’Ajax et les tampons Jex. C’était peut-être une vieille habitude sudiste, un tic hérité de son père… »

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L’histoire débute un certain 4 juillet, date synonyme de fierté et de joie pour beaucoup d’américains. Par contre, Jernigan ne voit plus cet « Independance Day » du même regard compatriote que ses concitoyens. Ce jour est devenu le symbole de sa perte et de la désillusion de son existence. Sa femme s’est tuée. Difficile donc de s’en remettre, surtout quand il faut en plus éduquer un adolescent, musicien et amateur mélomane de Megadeth. Alors comme tout bon héros littéraire, Jernigan va trouver de l’aide dans la bière et le gin, surtout le gin, passant ses journées de débauche affalé dans son fauteuil à regarder quelques séries télévisées aux pouvoirs fortement anesthésiants…

« … La bouteille était encore à demi pleine : ça suffirait sans doute à m’étendre pour le compte. Je l’ai posée au pied du fauteuil Morris, je me suis assis en chien de fusil, les pieds repliés sous les fesses, et je me suis remis à lire en sifflant gorgée sur gorgée. Moi, boire au goulot, ça me donne un sentiment d’opulence ; c’est autre chose que de s’octroyer mesquinement des petits verres mesurés avec parcimonie… »

Après tout, en quoi la société verrait un problème à afficher un pauvre type boire à plus soif du gin en regardant Star Trek. Qui n’a pas passé des heures à regarder de stupides séries américaines en buvant de la bière, me jette la première cannette… Ce Jernigan, il me plait. Il est franc et honnête, totalement perdu, mais qui ne le serait pas lorsque l’on assiste au « suicide » de son épouse, quelques secondes de folie pour une mort éternelle. L’écriture de David Gates est brutale, remplie d’émotion, de force et d’amertume. Une fois commencée sa lecture, elle vous happe et ne vous lâche plus jusqu’à sa fin. Les rêves passent aux oubliettes et les pensées s’abandonnent vers le quotidien de cette vie foireuse. Une bouteille et un épisode de Star Trek, je trouve que c’est le meilleur moyen de faire le point sur sa vie, d’écrire son bilan et de réfléchir à son avenir.

« …Ensuite un jour gris s’est levé dehors ; j’avais éclusé presque tout le café, et presque tout le gin. Voilà, c’était Ma Folle Nuit de Débauche, par Jernigan. Pendant que je lisais P.G. Wodehouse dans mon fauteuil Morris, un chanteur de rock new-yorkais passait probablement sa nuit à se faire planter des seringues pleines de coke et d’héro dans chaque bras par ses séides pendant qu’une groupie en jupe de cuir lui taillait des pipes. Bon, mais j’étais peut-être au bord du gouffre aussi. Mon gouffre à moi. »

Et un paumé qui boit du gin, de pages en pages, sans compter les bouteilles et les réveils matinaux avec la gueule de bois, voilà qui me donne envie de boire avec lui, parce qu’on se ressemble, parce que je ne bois pas que de la bière ou du whisky, et que le gin a sa place aussi dans ma vie…

Merci de m’avoir fait découvrir cet auteur. Brother, this gin-fizz is for you…

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