Les Pornographes [Akiyuki Nosaka]

Par le Bison le 4 novembre 2011

Catégorie : 3 étoiles, Asie

« Voilà un roman qui épouvantera le monde. C’est un roman affreusement, impitoyablement insolent, qui plus est enjoué comme un ciel de midi au-dessus d’un dépotoir… »

Yukio Mishima

Utiliser, en quatrième de couverture, une citation du grand Mishima pour présenter un tel roman, forcément cela ne peut que m’interpeller. Un romancier à l’écriture torturée en guise d’introduction pour m’initier aux rites de la pornographie nippone, voilà de quoi frétiller mes lubriques envies…

Osaka, après-guerre.

Une bande de trois lascars se proclament pornographes et décident de tout mettre en œuvre pour satisfaire les plaisirs de leurs concitoyens mâles. Mais attention, l’amateurisme n’est pas pour ces messieurs. Ce sont de véritables professionnels ; leur mission : proposer un service adéquat à ce genre de prestation sans jamais s’acoquiner avec la mafia, trop risqué, trop dangereux. Ils ne sont pas là pour faire du fric, pour arnaquer leurs clients et ramasser le pognon sans scrupule. Ce sont avant tout des missionnaires du sexe, des humanistes au grand cœur. Réussir dans ce métier n’est pas donné à tout le monde. Cela ne s’apprend pas, il nécessite avant tout d’avoir la passion de la chose, l’esprit tourné, voir obnubilé sur un seul état de fait : le plaisir et son assouvissement. Rien d’autre ne compte pour ces messieurs que l’érection et l’éjaculation que quelques clients de la « bonne » société japonaise. Pas de violence, simplement du plaisir et de la rigolade tout en restant honnête et professionnel parce que le respect du client est primordial. Mais pour rester au sommet, il suffit d’une seule motivation, celle d’être leader dans son marché ! Celle d’être un WINNER ! D’innover sans cesse et d’apporter les solutions au bonheur de son prochain…

- Le « spécial » ?
- Le « spécial », j’ai rien contre. Non, c’est le fait qu’on peut toucher qui me plaît pas. Y a pas, un bain turc, cela doit être un bain turc et pas autre chose.
Ce que je veux dire, c’est que les filles qui bossent dans un sauna c’est des techniciennes, quoi. Leurs dix doigts, ils doivent leur servir à exciter les zones sensibles des mecs pour leur procurer du plaisir, c’est comme ça que ça devrait se passer, normalement. Seulement voilà, elles se font titiller, hein, et ça je dis que c’est une façon de camoufler leur manque de savoir-faire, tiens, c’est comme qui dirait un cuisinier qui non seulement n’utiliserait pas de bonite séchée ni de laminaires pour son bouillon mais qui te ferait passer tout ça à coups d’assaisonnements chimiques. Une fois qu’elles se sont laissées mettre le doigt, c’est au tour du gars à réclamer plus et d’une chose l’autre, on en arrive à quoi, dis-moi ? Eh oui, à la baise, ni plus ni moins. Non, ça va pas, alors pas du tout, j’admets pas que le « spécial » devienne un machin dans ce genre, sinon qu’est-ce que ça voudra dire « un bain turc », je te demande un peu ? Y’a des putes pour ça ! Non, voilà, tu t’allonges sur la table de massage, là, u peu comme un bébé si tu veux, et tu laisses faire l’autre sans jamais intervenir, les yeux fermés, sans penser à rien : la tête qu’a la fille ? A quoi elle pense ? rien à chiquer. Sentir ses doigts qui se promènent à la découverte d’un point vital viril que tu te connaissais pas – que même ta bobonne ou une autre n’a peut-être jamais remarqué-, les sentir qui te câlinent… Voilà ce que j’appelle le vrai plaisir du « spécial ». Pour tout te dire, tiens, dans le « spécial », c’est l’homme seul qui doit prendre son pied, la femme, elle doit rien éprouver.

Avant cette lecture, je ne connaissais de Akiyuki Nosaka que la célèbre « Tombe des Lucioles », immortalisée par le manga de Isao Takahata. M’intéressant de près aux plaisirs de la chair, c’est donc sur un esprit fébrile et fiévreux que les premières pages de ces « pornographes » s’ouvrent à mes yeux et ma lubricité, en découvrant le cheminement de ces trois compères au cours d’épisodes picaresques et humoristiques. Je suis moi-même partant pour le « spécial ». Mais dans ce roman, vous ne trouverez pas de pornographie abjecte et dégradante, ni de violence gratuite. Pour ces trois messieurs de haute estime, l’important c’est le côté humain et passionnel du SEXE. Des shows érotiques, de la vente de culottes féminines déjà portées aux films pornographiques de plus en plus élaborés (avec un scénario étoffée d’une sophistication accrue), des plaisirs solitaires jusqu’à l’organisation de partouzes et orgies sélectives…

Ce roman date de 1966 dans un Japon d’après-guerre. Cela lui donne, de ce fait, un aspect visionnaire totalement légitime. La prose de Nosaka n’affiche donc que les prémices à la découverte d’une libéralisation sexuelle à outrance. Est-ce déjà le début de la fin de tous les tabous dans une société nippone jusqu’ici extrêmement chaste ?

Tang Loaëc, fondateur de La Vénus Littéraire, effeuille les pages érotiques de l’actualité littéraire pour L’Enfer de BibliObs :

Si le titre initial de ce roman est Une introduction à l’anthropologie au travers des pornographes, ce ne sont pas les pornographes, personnages centraux du roman, qui sont l’objet d’une telle étude. Mais c’est bien plutôt eux, avec l’auteur et bientôt le lecteur pour complices, qui entreprennent l’étude anthropologique du genre humain.

Au premier plan de l’histoire, Subuyan est non seulement pornographe et anthropologue, mais aussi philanthrope, car sa quête pour soulager les hommes le pousse au-delà du gain, à la poursuite d’un idéal fuyant.

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