Le Plus Clair de la Lune [Anyi Wang]

Par le Bison le 31 août 2016

Catégorie : 3 étoiles, Asie

« Lors de leur premier rendez-vous, ils mangèrent des ailerons de requin, la deuxième fois de la langouste, la troisième du tourteau, puis des steaks, ensuite des côtes de porc, et enfin des émincés de porc au goût de poisson et une marmite de fondue variée. Assis l’un en face de l’autre, leur bol à la main, ils enfournaient le riz dans une atmosphère d’intimité. Ce n’était qu’un couple banal en train de manger, s’appuyant l’un sur l’autre pour vivre parmi la foule. Toutefois, un danger les menaçait, celui de tomber dans la prison de la vie quotidienne. »

Titi, jeune et belle insouciante provinciale, navigue dans cette Chine contemporaine prise entre ses désirs passionnels et ses fuites amoureuses. Elle y croise le regard de Pansou, un noctambule passionné d’arts, de Tseugong, jeune homosexuel d’une beauté ciselée et Jian Chiseng, homme mûr à la recherche de conquêtes de plus en plus jeunes. Entre ses trois hommes, s’oppose la belle Marie Hu, vieille sorcière dirait Titi, et l’affrontement de ces deux femmes pour l’appât de ces hommes.

« Cette ville, il faut la regarder la nuit. Les lumières forment une couverture végétale. Elles recouvrent comme l’herbe les surfaces desséchées et s’épanouissent en fleurs scintillantes. Elles se réunissent et c’est un fleuve, elles s’étalent et c’est de la mousse, elles jaillissent et deviennent lucioles. On peut imaginer combien cet ensemble est luxurieux. Les hommes de la nuit sont des oiseaux nocturnes, une autre espèce d’humains. Comme ils ont grandi dans ce milieu artificiel, ils ont une autre horloge biologique, ils tournent le dos à la nature. Mais peu importe ! Ils demeurent eux aussi dans la nature, une nature de seconde main produite par la première. Savez-vous comment on fabrique des diamants artificiels ? En copiant l’environnement naturel des vrais diamants : température, humidité et minéraux… Cela ne donne-t-il pas de beaux diamants ? Grâce aux noctambules, la nuit est vivante.

Ce terme de vie nocturne semble décadent à l’oreille, comme une vie en négatif, mais elle est en réalité l’ombre de la ville. »

Au delà de ces clins d’oeil entre un homme et une femme, entre l’histoire et l’art, entre l’amour et la désillusion, se trame une ville, Shanghai. De tous ses feux et de toutes ses lumières, étoiles clignotantes dans la nuit, la ville s’ouvre aux insomniaques et aux oiseaux de nuit. Elle est personnage secondaire d’un roman qui, s’il lui manque une certaine fougue, ne manque pas de charme. Car lorsqu’il est question de décrire cette ville bouillonnante de ses restaurants, de ses galeries, de ses bars et de ses lumières, la plume de Anyi Wang se fait même plus poétique que pour décrire les rapports amoureux de ces hommes et femmes qui, au final, se retrouvent bien souvent seuls dans leur monde.

Les dernières pages se tournent en cette nuit étoilée. Je lève les yeux au ciel, regarde la lune briller, mon verre s’illumine sous le clair de lune, et je t’imagine dessous, le corps et tes courbes illuminés de sa lueur. Est-ce que la lune est bleue là où tu te trouves ? Est-ce que la lune est également bleue à Shanghai ? Est-ce que les putains shangaïennes, si désirables soient-elles, s’illuminent aussi sous le plus clair de la lune ?

« Une oreillette bluetooth à l’oreille, Titi avait les mains sur le volant. Telles des lucioles, les lumières filaient de part et d’autre de la voiture. Titi savait que, sous le calme de l’avenue, le sous-sol était plein de cris, de rames de métro qui se croisaient, de pas innombrables. En revanche, sur l’avenue, le flot des voitures roulait sans bruit. Dans le calme comme dans l’action, la ville était véhémente et pleine de force. Maintenant Titi l’avait rejointe, elle en faisait partie. La voiture traversait un nouveau quartier, tout comme Titi était une nouvelle venue. Sans mesquines idées préconçues, elle aimait les quartiers neufs. A cause de leur nouveauté, il n’y avait pas de saleté, ils étaient lisses et brillants. A l’entrée d’un échangeur, un embouteillage les arrêta, mais Titi ne s’énerva pas. Dans les files de voiture autour d’eux se trouvaient des hommes ou des femmes à l’air attentif derrière le pare-brise, et parmi eux le visage de Titi. Les voitures bougèrent, se croisèrent lentement, certaines entrant, d’autres sortant, dans un grand embrouillamini, tel un courant qui aurait franchi un tourbillon, et brusquement tout redevint fluide. Quand on roulait sur l’échangeur surélevé, le spectacle était différent, les voitures passaient à mi-hauteur des immeubles et la lumière venant des fenêtres vous sautait presque au visage. Décrivant de grandes courbes, certaines voitures prenaient une sortie, d’autres rejoignaient le flot. A tâter ce pouls, disons qu’elles s’introduisaient dans le système sans pouvoir y échapper. Quand la Mercedes redescendit, les bruits de la ville l’assaillirent avec l’ampleur d’une symphonie, suscitant une émotion à fleur de peau. A présent, lumières et couleurs avaient une beauté banale, ou plutôt non, elles s’épanouissaient à l’ancienne, comprimées, superposées, en rangs serrés, couche archéologique de la ville : ils étaient dans les vieux quartiers. Les files de voiture traversèrent ce coeur de la ville, s’y frayèrent un chemin pour en sortir dans un jaillissement de lumières et de couleurs. Puis ils arrivèrent à destination. »

« Le plus clair de la Lune », blue moon, cv13.


9 commentaires
  1. 31 août 2016 , 21 h 59 min - manU prend la parole ( permalien )

    « Toutefois, un danger les menaçait, celui de tomber dans la prison de la vie quotidienne. »

    Terrible danger qui nous menace tous…

    • 31 août 2016 , 22 h 30 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Terrible danger dont il est difficile de s’évader…

    • 1 septembre 2016 , 21 h 18 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Bonjour l’ambiance ! Vous êtes bien pessimiste tous les deux !

      Moi je dis que si le clair de Lune est Bleu alors c’est qu’il y a de l’espoir.

    • 1 septembre 2016 , 22 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      si la lune est bleue, cela change tout, et l’espoir renait.

  2. 2 septembre 2016 , 16 h 47 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    J’rêve où y’a de l’amour dans ton roman? Tabarnak « c’est pour les gonzesses ça »! Beurk!!! ^^ ^^

    Belle photo sous le clair de lune! « Blue Moon is the new color »!

    • 2 septembre 2016 , 16 h 49 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Oups, blue moon is the new black j’voulais dire. Calvaire!

    • 2 septembre 2016 , 17 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      l’honneur est sauf, ce n’est pas un vrai roman d’amour. Il parle juste d’amour et de rencontre. Je ne suis pas encore une calisse de gonzesse ! :D

      « blue moon is the new black », crisse, je ne comprends pas cette tabarnak de référence ?

    • 2 septembre 2016 , 18 h 09 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      J’faisais référence à la télésérie « Orange is the new black » (calisse j’suis allée la chercher loin celle-là ^^)

    • 2 septembre 2016 , 20 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hostie de calisse, la série n’a pas encore été diffusée en France…

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