Perfidia [James Ellroy]

Par le Bison le 17 juillet 2016

« - Putains de Tongs. Ces putains de Chinetoques sont encore pires que ces putains de Japonais. »

La dernière fois que j’avais entrepris de lire Ellroy remonte au temps du Dalhia noir et de la mort d’Elizabeth Short. Je remonte encore plus le temps, un temps où Betty Short ne s’était pas encore installée à L.A., le temps pour moi d’avoir le courage d’ouvrir les 830 pages de cet ouvrage.

La bouteille de bourbon à portée de main, toujours en avoir une pour les coups durs, ou les coups de poings, je plonge dans l’univers de L.A. le 6 décembre 1941. Glenn Miller et son orchestre swingue l’insouciance. Cette nuit-là, 4 japonais sont retrouvés morts, façon seppuku. Mais tout le monde va vite oublier cette affaire. Qui se soucie de 4 Japs morts alors que le lendemain, les Etats-Unis déclarent la guerre au Japon suite à l’attaque de Pearl-Harbour. C’est donc dans ce contexte géopolitique que ma virée nocturne me balance en pleine face ses morts et ses peurs.

« Dudley descend de voiture et entre dans l’établissement. C’est un repaire d’ivrognes. Les borrachos boivent du mescal au goulot en évitant d’avaler les vers qui flottent dans l’alcool. La scène évoque une forte probabilité de visions hallucinées et de suées nocturnes. »

L’orchestre de Glenn Miller joue Perfidia. A la tombée de la nuit, le blak-out total. L’obscurité pure, les lumières s’éteignent, le monde scrute le rivage, il parait que les sous-marins japonais sont là. Paranoïa. La sueur dégouline avec son odeur aigre de peur. Les coups valsent comme sur un immense ring de boxe. L.A. se dévoile sous cette ambiance sombre et délétère. J’y vois violence, racisme, magouille. Tout le monde est abject, corrompu, flics et voyous en même temps. Le monde n’est pas beau à voir, même si la musique adoucit les mœurs, les mœurs eux se déchainent de toujours plus de violence.

James Ellroy est ce formidable conteur qui captive par la frénésie de sa plume. Il ne fait pas dans la dentelle, ne brosse pas ses compatriotes dans le sens du poil. Il est violent, autant déroutant qu’envoutant. Il ne se passe moins d’un mois entre la première et la dernière page, le temps file, et les pages aussi. Le roman ne se lâche plus, une fois immiscé dans ce monde. L’auteur doit-il faire plus court ? Peu importe, je ne me pose même plus la question, parce que je sais qu’au fond de moi, je prends du plaisir à presque chaque page. « Perfidia » est le premier volet de sa nouvelle tétralogie californienne, mais aurais-je le cran de le poursuivre. Je n’en suis pas aussi sûr, bien que je n’ai rien à redire à sa plume, à son histoire, à son L.A. Mais à mon âge, mon temps est compté. J’ai aussi d’autres pavés à lire, une bibliothèque remplie de bouquins tous aussi puissants que celui-là. Mais une chose est tout aussi sûre, un tel roman est difficile à lâcher, il éprouve, il emplit les journées, les nuits, les temps morts, il éreinte même, mais il reste en mémoire. Et maintenant, que j’ai redécouvert la plume d’Ellroy, que j’ai erré dans la nuit entre les Japs, les Chinetoques et les Bamboulas de L.A., il est temps que je tourne la dernière page, et passe à d’autres aventures. Le ciel est gris, California Dreamin’.

« Wilshire, Olympic, Venice, Washington… Nous nous approchons du Congo. C’est l’heure du…

C’est carrément assourdissant. Des sirènes hurlantes montées sur des poteaux. On baisse les stores. Les enseignes au néon s’éteignent. Les feux de signalisation s’allument derrière une couche de cellophane. Les feux de position des voitures diffusent faiblement une lumière ambrée.

BLACK-OUT.

Scotty fait craquer ses phalanges. Dudley allume ses feux de position. Ils entrent dans Nègreville, où tout est sombre et marche au ralenti.

Des noirs sur le trottoir. Ciel noir, rues noires, peaux noires. De Washington Boulevard jusqu’à Broadway et cap au sud. Dis donc, c’est quoi, ça ?

BLACK-OUT.

Les rues se suivent – 72e, 73e, 74e. Ecoute les tam-tams et les ougabougas. On est au cœur du Congo, à présent.

Le continent noir. Noir comme le Black-out. De noirs désirent bouillonnent ici.

Voilà le magasin de spiritueux Lew’s Liquor. Il est plongé dans le noir, que ce soit la façade ou l’intérieur de la boutique. Les employés tiennent des lampes de poche et trimballent des bouteilles de gnôle. Vise un peu la clientèle : uniquement composée de bronzés.

Thad Brown est posté de l’autre côté de la rue. Dudley se gare le long du trottoir et laisse le moteur tourner au ralenti. Eugénisme. Regarde les indigènes se distraire.

Une partie de dés pendant le black-out. Quatre moricauds assis sur une couverture parsemée de billets d’un dollar. Le faisceau lumineux suit les dés en mouvement.

Scotty observe la scène. Les bamboulas portent des vestes jaunes en satin. De la racaille organisée en gang. Les serpents à sonnette. Ils poussent des cris et agitent leurs lampes électriques.

Dudley demande :

- Nous sommes en présence d’une réunion interdite par la loi. Aurez-vous besoin d’une matraque ou de menottes ?

- Non, monsieur. Vous pourriez demander une ambulance, plutôt.

Dudley exulte. Scotty sort de la voiture.

Les nègres font des bonds. Thad Brown les observe. On le repère facilement à cause de son feutre blanc. Sa cigarette rougeoie.

Les faisceaux des lampes de poche se croisent sur le parking. Cela part dans tous les sens. Un bamboula lance les dés et obtient un 2 – le nombre de points le plus bas. Lamentations et cris de joie s’entremêlent.

Scotty s’approche de la couverture. Scotty rafle les billets d’un dollar. Les nègres voient son geste. Concert de ouga-bougas. Un moricaud tente de le frapper avec sa lampe torche.

Scotty lui attrape le bras à la hauteur du poignet qu’il lui brise net. Dudley entend les os céder. Le nègre hurle. D’autres moricauds rappliquent. Ouga-bouga. Ils brandissent leurs poings et leurs lampes torches.

Scotty brise des poignets. Scotty fracture des mains. Scotty esquive les coups. Les lampes électriques tombent, leurs verres se brisent, la lumière fait des choses bizarres. Des poings frappent Scotty qui ne bouge pas d’un pouce.

Les moricauds hurlent. Scotty leur fonce dessus.

Il les attrape par le cou et les soulève du sol. Il les tient à bout de bras et les lance sur le gravier. Ils retombent lourdement. Ils remuent bars et jambes et tentent de ramper.

A coups de pieds, Scotty les plaque sur le sol et leur marche sur la tête. Il leur fait avaler du gravier et des billets d’un dollar. Une lampe au verre brisé, tombée tout près, se trouve braquée sur une oreille arrachée. »

« Perfidia », putain de tongs, putain de japs.

12 commentaires
  1. 18 juillet 2016 , 16 h 51 min - Myra Lee prend la parole ( permalien )

    La critique, la citation, (et euh, le bourbon) donnent sacrément envie..

  2. 18 juillet 2016 , 20 h 29 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    C’est un bon Ellroy en effet :)

    • 19 juillet 2016 , 8 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un très bon cru même, même si vu la taille de ses pavés, j’ai souvent peur de m’y atteler.

  3. 18 juillet 2016 , 21 h 14 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Elrroy est dans ma cave des vieilles bouteilles à déguster avec savoir mais sans sagesse, et je ne l’ai pas encore lu, son dernier roman.

    J’ai du retard !! Dans mes lectures, pas ailleurs. Sinon, on peut le lire sans écouter Glen et boire du bourbon ou c’est obligé ?? :P

  4. 20 juillet 2016 , 21 h 52 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’en ai plein d’autres de lui à lire avant celui-ci !

    • 20 juillet 2016 , 22 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Avant ?! Mais c’est le premier d’une tétralogie. Alors commence par celui-ci.

  5. 25 juillet 2016 , 21 h 25 min - dasola prend la parole ( permalien )

    Bonsoir le Bison, j’ai découvert Ellroy avec ses premiers romans et que je conseille, la trilogie Lloyd Hopkins: Lune sanglante, A cause de la nuit et La colline aux suicidés. Sinon, avant Perfidia, j’ai lu Underworld USA que j’avais presque préféré et bien sûr Le dahlia noir. Bonne soirée.

    • 26 juillet 2016 , 9 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La dahlia noir reste un lointain souvenir, une autre époque, certainement que je l’apprécierai plus maintenant.

  6. 26 juillet 2016 , 13 h 44 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    J’ai un souvenir trop lointain du Dahlia noir pour en parler mais ton Glenn Miller avec son Perfidia c’est un cas grave de tendinite, et pas que du majeur! ^^

    • 26 juillet 2016 , 15 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Glenn Miller, un peu trop propre pour moi, quand même. Un peu trop blanc même :D

Ajouter un commentaire

PS: XHTML est autorisé. Votre adresse mail ne sera jamais publié.

S’abonner aux commentaires par le flux RSS