La Renverse [Olivier Adam]

Par le Bison le 6 août 2016

Catégorie : 4 étoiles, Europe

« La mer hésitait entre l’ardoise et l’aluminium. Dans le ciel passaient des armées de nuages durs et tranchants compacts et menaçants. Ca filait à toute allure dans le vent sifflant. Parfois la pluie tombait comme du verre, les gouttes crissaient contre les vitres. »

Lire les romans d’Olivier Adam me plonge souvent dans le drame familial, la perte d’un être cher, d’un amour perdu, dans une confusion de sentiments déprimants. Il y est question de deuil, de tristesse, de reconstruction, de whisky. Souvent, toujours. Son univers est sombre, noir, obscur. J’adore. La déprime littéraire, c’est ma came, le whisky aussi. Avec « La Renverse », je ne suis pas dépaysé, je gagne en plus un côté glauque, sur fond de scandale politico-sexuel. Je regarde la couleur ambrée tournoyer dans le fond de mon verre. Comme une envie de me reverser une dose.

Un député-maire qui abuserait de ses ouailles, de gentilles citoyennes de sa circonscription en demande (d’un service, d’un job, d’un taf de merde pour pouvoir payer sa taxe d’habitation et emmener au moins une fois par mois ses gosses au McDo du coin). Ce grand homme politique serait du genre « une pipe et je veux bien écouter tes doléances ». Ou bien dans le style « je t’écoute mais je te mets un doigt avant ». Bref, rien de vraiment anormal dans le petit monde des profiteurs et de la politique. Retourne-toi…

Pourquoi Antoine ressasse donc ces vieux souvenirs, enfouis dans un recoin de sa mémoire ? Il avait dix-huit à cette époque. Cela avait fait un certain scandale dans son petit village, pas le fait que le maire soit un pourri, mais du fait que sa mère aurait participé à ces partouzes cérébrales, des orgies forcées. Une participation active même selon la déposition du principal intéressé. La destruction d’une famille par l’intérieur, plus personne ne se parle, Antoine passe son temps à jouer de la musique avec ses potes, son petit frère s’enfuit, son père se referme sur lui-même, sa mère affiche une supériorité inébranlable, pas comme la bite de monsieur le maire qu’elle a dû souvent branler.

Au-delà du scandale, au-delà de l’aspect scabreux de l’affaire et de la pourriture qui dirige ses concitoyens, le thème du mal-être revient tout au long du roman. Antoine qui se colle avec la fille du maire, tous deux désespérés par le comportement de leurs parents respectifs. Antoine qui a arrêté de vivre, incapable d’aimer, incapable d’avancer. Et si les funérailles du maire allaient lui apporter, des années après, ce repos de l’esprit nécessaire à sa reconstruction. Les bouteilles de whisky apportent déjà le réconfort nécessaire lorsque la pluie glisse le long de la fenêtre, que les vagues déchirent le ciel sous ce ciel lourd et gris. Lourd et gris à l’image de la vie d’Antoine. Lourd et gris comme cette sombre histoire familiale, une ambiance à te plomber les dîners de famille à la Toussaint.

« Il était absolument interdit d’aborder le seul sujet qui pourtant suintait de toutes parts, tournait en boucle sous nos crânes, y projetait désormais des images insoutenables, absolument obscènes, des images auxquelles je continuais à refuser d’y croire mais qui s’entrechoquaient tout de même, ma mère faisant tourner la clé et la dissimulant dans la poche d’un de ses vêtements, le maire l’attirant à lui et ouvrant son chemisier, dégrafant son soutien-gorge, soulevant sa jupe, pressant légèrement ses épaules vers le sol dans un geste entendu. Les deux femmes un peu éméchées forcées de regarder ma mère engloutir le sexe du maire, dans la pièce où elles étaient prises au piège. Puis ma mère s’approchant d’elles et entreprenant de les déshabiller sous la menace de la virer pour l’une, la promesse de l’embaucher pour l’autre, leur caressant la poitrine et les livrant au sénateur, à demi nues, et lui leur embrassant les seins, puis leurs caressant la chatte, fourrant un doigt entre leurs lèvres, leur intimant de le touchant en leur promettant un bon salaire, une place en crèche pour le bébé de l’une, un boulot ou une promotion pour le compagnon de l’autre, puis en les doigtant à nouveau alors que des larmes inondaient leurs visages, et ma mère prenant le relais et branlant le maire pendant qu’il caressait les jeunes femmes, les pétrissait, leur fourrait les doigts dans la bouche puis dans le vagin, et finissait par gicler tandis que ma mère l’embrassait à pleine bouche. ? Ma mère forçant les deux femmes à goûter le membre de l’édile, lequel se remettant à bander exigeait que Celia B. vienne s’empaler sur son sexe, tandis que ma mère lui tenait les épaules, la maintenant en place, veillant à ce qu’elle s’exécute docilement, jusqu’à ce que Laborde jouisse à nouveau. »

J’ai fini ma bouteille de whisky, mais l’esprit reste perturbé, je traîne mon malaise, ou mon mal-être, jusqu’au prochain roman d’Olivier Adam. Entre temps, combien de bouteilles vides avant de me retrouver au bord des Falaises ?

« La Renverse », période de durée variable séparant deux phases de marée (montante ou descendante) durant laquelle le courant devient nul. Syn. : l’étale.

13 commentaires
  1. 6 août 2016 , 21 h 00 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Décidément, les pipes, ça résout tous les problèmes ! Dire qu’on ne peut plus fumer nulle part… :lol:

    • 6 août 2016 , 22 h 35 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      De toute façon, un roman sans pipe ne mérite pas d’être lu. Sauf s’il y a de la sodomie ou un doigté. Et toi, tu fumes ?

  2. 8 août 2016 , 3 h 25 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Falaises m’a plongée dans les mêmes sentiments de « déprime littéraire » et puis étrangement c’était libérateur et apaisant. Je suis complètement tombée sous le charme de sa plume, sa manière de décrire le mal-être à partir de ce qu’on sent être chez lui un vécu de souffrances qui rendent ses mots encore plus tangibles. J’adore… !

    Tabarnak, sors ton whisky avant qu’on ne s’fasse prendre par la marée montante! :D

    • 8 août 2016 , 8 h 25 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Hé hey, à force d’enchaîner les Olivier Adam, j’ai le whisky qui s’épuise ! Mais vite, je préfère me noyer dans le fond de ma bouteille que dans celui de la grande marée.

  3. 8 août 2016 , 10 h 24 min - manU prend la parole ( permalien )

    Lire Olivier Adam et se mettre à boire… Y a pas à dire, ça donne envie ! ;)

    • 8 août 2016 , 10 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est qu’avec Olivier Adam, tu n’as plus besoin de justificatifs pour boire. Il en va de soit.

  4. 9 août 2016 , 15 h 27 min - Fanny prend la parole ( permalien )

    Lire Olivier Adam me plonge aussi dans un état dépressif… c’est peut-être pour ça que j’ai arrêté après avoir enfilé un bon nombre de ses livres. D’ailleurs le dernier en date et que je n’ai pas terminé était Les Lisières. Mais là, j’aimerais le retrouver mon Olivier. Peut-être avec celui-ci?

    • 9 août 2016 , 15 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne sais pas si celui-ci va te sortir d’un état dépressif mais nul doute qu’il te donnera envie de sortir une bouteille de whisky. Je me mettrai bien aux Lisières. Certainement même qu’un jour…

  5. 14 août 2016 , 9 h 40 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Je l’ai trouvé moins apitoyant que ses précédents romans.

  6. 16 août 2016 , 11 h 44 min - Violette prend la parole ( permalien )

    il en faut quelques bonnes bouteilles pour lire Adam, en effet :) Et pourtant, je l’aime ce spleen…!

    • 17 août 2016 , 11 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et moi j’aime la cave pleine pour pouvoir lire Adam…

  7. 4 septembre 2016 , 16 h 00 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    De fil en aiguille… J’ai lu « Le coeur qui tourne » de Donal Ryan, une blogueuse m’a écrit que la structure du roman lui a fait penser à « Peine perdue » d’Olivier Adam. Très intriguée, je mets la main dessus. Je viens chez toi et je lis deux chroniques d’autres romans d’Olivier Adam. Je suis plus que tentée. Décidément, ça enfonce le clou! Et hop! trois romans d’Olivier Adam s’en viennent chez moi!

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