Volkswagen Blues [Jacques Poulin]

Par le Bison le 28 juin 2016

« - Le bison, dit la fille en s’animant, fournissait aux Indiens tout ce dont ils avaient besoin. C’est pour ça que l’extermination des bisons signifiait la disparition des Indiens qui vivaient dans les Plaines. »

En route pour la Gaspésie, dans mon Volkswagen jaune avec des fleurs multicolores une tendance pour l’époque hippie, peace and love, je croise cette grande métisse, mi blanche, mi indienne, des jambes longues, immensément longues même, son petit chat noir qui gambade à ses pieds. Tu me connais, je ne peux résister à l’appel du chaton, et son miaulement si déchirant ; alors, forcément, je m’arrête, la prends en stop avec sa petite touffe de poil…

Le hasard des rencontres qui bouleversent une vie. Sur les traces de son frère, perdu de vue depuis une quinzaine d’années, Jack trop occupé à écrire ses livres. Romancier en panne d’inspiration. La « fille », la grande sauterelle, j’imagine déjà ses jambes et son short, bien mini et bien moulant. La température monte subitement, même à Gaspé. Je m’arrête à la bibliothèque, un faible pour les bibliothécaires à lunettes, pour emprunter quelques livres, en savoir plus sur le Québec, ses origines et surtout sur ses premiers habitants, sur ses Indiens.

Jack reprend la route, longue route rectiligne qui suit le flux migratoire des indiens, ou celui des lagopèdes à queue blanche. Direction le Sud. Vers les Etats-Unis, la traversée des grands états, Minnesota, Kansas, Wyoming, Nebraska et j’en oublie. Comme un road-movie mais avec des pages à tourner et autant de paysages qui défilent, fenêtre ouverte, cheveux au vent. Le lecteur assidu que je suis suis le cheminement de Jack et Pitsémine. Le chat en boule dans le coffre à gants. Une dizaine d’années plus tôt, le frère de Jack a fait ce même cheminement. Jusqu’où va nous remonter sa trace. Le long des fleuves, du Saint-Laurent au Mississippi, une histoire d’eaux impétueuses et majestueuses, un mythe, celui de l’Amérique, celui des Sioux, des Apaches, des Cheyennes. Et ûne arrivée dans la brume de Cisco. Une radio locale diffuse le concert de Van Morrison, a night in San Francisco, sublime et vertigineux, une musique pour rapprocher Jack et Pistémine.

« Jack humait l’air et regardait de chaque côté de la route.

C’était une odeur humide et accablante, épaisse et comme un peu vaseuse, semblable à ce que l’on pouvait sentir dans un sous-bois marécageux, un mélange d’eau, de terre et de plantes, une odeur d’eau boueuse et de mousse vieillie.

En arrivant à un pont, ils virent un cours d’eau très large avec des eaux jaunes et lourdes ; ils comprirent tous les deux et sans avoir besoin de se dire un mot que c’était le Mississippi, le Père des Eaux, le fleuve qui séparait l’Amérique en deux et qui reliait le Nord et le Sud, le grand fleuve de Louis Jolliet et du père Marquette, le fleuve sacré des Indiens, le fleuve des esclaves noirs et du coton, le fleuve de Mark Twain et de Faulkner, du jazz et des bayous, le fleuve mythique et légendaire dont on disait qu’il se confondait avec l’âme de l’Amérique. »

Et au détour d’une route, d’un croisement ou d’une bibliothèque, les livres ayant une importance prépondérante dans les romans de Jacques Poulin, j’en découvre un peu plus sur le peuple de la grande sauterelle, sur le massacre orchestré par les blancs avec des TABARNAK de MACHINE GUN, sur la disparition des bisons, cette bête fière et d’une beauté incroyable, au poil si doux qu’une chatte en chaleur si collerait… Tristesse d’un monde blanc, rage d’un peuple indien, la métisse se cherche, ne trouve pas sa place, entre ses deux origines, sa double culture. Mais le Volks continue de rouler cahin-caha, dans le désert, là où les premiers pionniers tentaient de rejoindre l’Eldorado, L’ouest mythique avec ses carrioles, comme dans un western de John Ford, et puis il y a les chercheurs d’or, ses pépites qui font rêver, les serpents en sonnette qui se fondent dans la poussière.

La nuit, les corps se réchauffent, Pistémine qui n’a jamais froid, le sang indien est chaud, les corps qui se mélangent sagement. Trop sagement à mon goût, crisse, à quoi ça sert un roman canadien avec un seul emportement de tabarnak, calisse à quoi ça sert un roman avec une sublime métisse aux longues jambes si c’est pour occulter les scènes bestiales dans la couchette d’un Volks, parce que forcément, peace & fuck, ça devrait baiser sous la bannière étoilée et son ciel illuminé, comme des bêtes, à l’image des indiennes et des bisons. Trop sage ce roman, mais quelle aventure tout de même. Quelle découverte, j’étais sur la route, dans ce Volks jaunes, écoutant de vieilles cassettes de Pink Floyd, peu importe si je ne retrouvais pas le frère de Jack, je devenais bison, indien, pionnier, hippie… Et y’a plus de gaz dans le char.

En attendant, déshabilles-toi, et danse autour de moi, pas pour la pluie, mais chante pour le retour des bisons, pour LE BISON même.

PRIERE SIOUX POUR LE RETOUR DES BISONS (1889)

Père, aie pitié de nous ;

Nous pleurons parce que nous avons soif,

Tout est fini.

Nous n’avons rien à manger ;

Père, nous sommes misérables.

Nous sommes très malheureux.

Le bison n’est plus.

Ils ont tous disparu.

Aie pitié de nous, Père ;

Nous dansons comme tu le désires

Puisque tu nous l’as ordonné.

Nous dansons avec peine,

Nous dansons longtemps.

Aie pitié,

Père, aide-nous ;

Nous sommes près de toi dans les ténèbres ;

Entends-nous et aide-nous,

Chasse les hommes blancs,

Ramène le bison,

Nous sommes pauvres et faibles,

Nous ne pouvons rien seuls ;

Aide-nous à être ce que nous étions

D’heureux chasseurs de bisons.

« Volkswagen Blues », on the road again.

Challenge Lire sous la Contrainte – Session 28, d’un livre à l’autre.

Et parce qu’en 2016, c’est l’année du tabernacle chez manU

avec son passeport québécois

18 commentaires
  1. 28 juin 2016 , 22 h 17 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Quelle invitation alors !
    En tout cas, ça m’émeut de te voir si sensible à la cause animale au point que tu aies à te préoccuper du sort de ce petit chat.

    • 29 juin 2016 , 9 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      les petites bêtes à poil, ça a toujours le don de m’émouvoir :D

  2. 29 juin 2016 , 3 h 20 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    Tu as passé au travers de ce classique québécois? Bravo, Bison. Jacques Poulin est un sage, un doux, à l’image de ses romans. Même si son roman avait tout pour m’emballer (le road trip, la Volks, les Indiens et le ti-minou), j’ai eu envie de descendre et de faire du pouce pour continuer mon chemin. Trop propre et sage à mon goût…

    • 29 juin 2016 , 9 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Jacques Poulin est extrêmement sage dans son aventure, un trip gentillet, pépère. Mais j’avais conscience de toucher une partie du patrimoine littéraire québécois, tabarnak !

      Si tu fais du pouce, nul doute que je m’arrête s’il reste de la place dans le volks, sors le mini short…

    • 1 juillet 2016 , 23 h 21 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

      Zut alors. Je t’imaginais bien en shot, me faisant une danse de la pluie! Mais sinon, comment penses-tu monnayer ton voyage?! En nous ramenant un outarde ou un lièvre que nous dégusterons au coin du feu?

    • 2 juillet 2016 , 12 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai une caisse d’Unibroue dans la valise, et je chasserai le lagopède à queue blanche…

  3. 29 juin 2016 , 10 h 53 min - Goran prend la parole ( permalien )

    Désolé, mais je n’irais pas jusqu’à danser nu autour de toi :-)

    • 29 juin 2016 , 13 h 33 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      surtout, je ne te le demande pas !!!!!!!!! :D

  4. 29 juin 2016 , 10 h 53 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je ne connaissais pas cet auteur, merci pour le périple, même sage ! ;)
    On arrive en juillet, il faudrait peut-être que je me bouge pour mon année du Québec, j’ai au moins 10 billets à faire… :(

    • 29 juin 2016 , 13 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Arrête de boire du petit lait, alors ! :D
      J’ai aussi plein d’autres lectures québécoises à venir, et des disques aussi… Mes années au Québec ne sont pas encore finies, j’ai matière et en plus j’ai acheté whisky canadien et bière québécoise pour aller avec…

  5. 29 juin 2016 , 14 h 41 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Longer le St-Laurent sur la route des lagopèdes à queue blanche (ou baleine à bosse, c’est selon…), et prendre en stop une p’tite touffe de poils, calisse…

    • 29 juin 2016 , 14 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      ça en émeut plus d’un, bison compris qui aime les petites touffes de poils…

  6. 29 juin 2016 , 21 h 03 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    À quand une année cochonne chez manU ? Parce que le bougre ne m’a même pas dit qu’il mettait la Céline Dion à l’honneur durant l’année 2016… :evil:

    Bon, je ne note pas, mais la prière des indiens est belle. Triste, mais belle.

    • 29 juin 2016 , 22 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Une bonne idée, cette année cochonne !! Je suis sûr de trouver des lectures adaptées !

  7. 29 juin 2016 , 21 h 10 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Merci pour ta participation à mon challenge qui n’a pas fait beaucoup d’adeptes et pour ta fidélité.
    Bonne fin de semaine.

    • 29 juin 2016 , 22 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Malgré le fait que mes étagères débordent de livres non lues, difficile de trouver des titres pour cette contrainte :) Là était le vrai challenge…

  8. 30 juin 2016 , 15 h 23 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Ca sent les vacances et les chemins de travers….

    • 30 juin 2016 , 20 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      une belle flânerie en volks à travers l’Amérique de la profondeur et de la poussière.

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