J’ai été Johnny Thunders [Carlos Zanon]

Par le Bison le 20 juin 2016

Catégorie : 5 étoiles, Europe

Les lumières s’éteignent sur la scène, le corps en sueur, les convulsions me reprennent. Je tremble, j’ai froid, je suis en nage. Seul dans le noir. Ou presque. Le public crie, hurle, éructe. Une hargne se déchaine, à moins que cela soit de la haine. Mes mains restent crispées sur la guitare. Le courant m’a abandonné, mais putain, que c’était bon, j’ai été Johnny Thunders pendant 5 minutes. Ma gloire à moi. Avant la descente en enfer. La drogue, le caniveau, la taule. Les souvenirs se déchainent dans ma tête, ce rock entêtant qui vrille dans ma tête, la seringue que je me plante dans le bras, cette sud-américaine que j’ai toujours eu envie de baiser, lignes de coke après lignes de coke. Tout juste si j’arrive encore à bander. J’ai l’impression d’être fini, comme au bord d’un précipice avec l’envie de fermer les yeux et de me laisser glisser au fond. Je vole. Plouf. J’atterris dans l’eau. Noire et froide. Je coule, m’enfonce dans cette nuit noire, dans cette eau noire. De plus en plus noire. Je n’arrive plus à respirer, je suffoque, j’ouvre les yeux. Je suis bien. Je suis un poisson. Je nage au milieu d’autres poissons et je vois cette sirène catalane. De longues jambes qui nagent devant moi. Viens me dit-elle, viens. Mais je n’arrive pas à la rattraper. Après tout, je ne suis qu’un poisson.

« Je suis un poisson, même si ce n’est peut-être qu’un seul œil de ce poisson. Un œil sans paupière. Un poisson sans air dans les branchies. Un immense œil de poisson. Ou un aquarium gigantesque dans lequel je me retrouve, avec cet œil de poisson qui ne se referme jamais. Les écailles me lancent et je me rappelle ce film avec une sirène dans une baignoire, et quand la sorcière qui me servait de belle-mère écaillait le poisson avant de le mettre au four. A deux cent quarante degrés, ou un truc dans le genre. Le temps passe et l’odeur du four persiste. Comme ces millions de Juifs et de Gitans que les nazis ont brûlés et transformés en savonnettes, et en fumée sortant par des tuyaux gris. J’ai vu ça l’autre jour à la télé. Ou bien cette autre petite fille juive qui a été trahie par un chat. Je ne pourrai plus jamais avoir de chat. Les chats griffent et détestent les poissons, et moi, je ne suis qu’un poisson, un œil de poisson mort. Parce que je suis un poisson, et peut-être même juste un œil énorme de ce poisson. Et les poissons étouffent hors de l’eau. Ils essaient de briser les embarcations avec leurs queues, les caisses bleues remplies de glace, les mains qui les attrapent. Mais c’est inutile : tu es mort, petit poisson. Ta résistance, c’est ton agonie. Ta force, la privation d’air. Et un œil de poisson pareil à un hublot. Comme celui de ce bateau rempli de passagers qui a coulé en percutant un iceberg. Où se trouve Jésus en ce moment ? Et la Vierge Marie ? Et la piété, et les pluies acides sur les méchants, maintenant que je n’ai presque plus de paupière, maintenant que je suis une outre recousue, comme ces chaussettes reprisées sur un œuf en bois ? Quels ont été mes péchés ? Moi je sais, mais sont-ils si graves et si nombreux ? Si tu ne m’aides pas Jésus, si tu ne veux pas descendre ici-bas et assouvir ma soif, rafraîchir mon front de tes mains ni sceller ma mort d’un baiser, c’est que tu n’existes pas. J’ai la certitude que tu as été un mensonge. Un poisson cloué sur une croix, priant pour que Dieu existe, et Dieu n’a jamais existé et n’a jamais ouvert les cieux et n’a jamais sauvé. Et si l’amour est un mensonge, la haine est vérité. Si la piété n’existe pas, la vengeance si. Et le maton rôde dans le coin. Je peux suivre avec mon œil de poisson immense les bruits qu’il fait, ses pas traînants. Il ouvrira la porte et entrera avec la soupe, le plateau, les pilules et les pommades pour me soulager, pour me faire dormir, me faire croire qu’il est quelqu’un de bien, qu’il l’a toujours été mais que je n’ai pas su le voir. Des pains et des poissons, des poissons comme moi. Des yeux de poisson. De la peau brûlée. Un œil immense que je ne peux pas fermer. Qui voit tout. De l’intérieur et de l’extérieur. Qui fuit les miroirs pour ne pas se voir. »

Revenir à Barcelone, me ranger de cette vie. Fuir la vie, fuir la coke, et trouver du taf. N’importe quoi, un boulot de merde mais qui me donnera un peu de blé que je donnerai à mon gosse que j’ai pas vu depuis dix ans. Oui, voilà ce que je veux faire, ce que je veux devenir. Un père et non plus un héroïnomane junky au bord d’un précipice. Sauf que revenir à Barcelone font revenir les souvenirs à flot, et pas que les bons, les fréquentations d’antan et pas les plus saines. Et comme j’ai la poisse, les emmerdes puent la merde. Les étrons fleurissent sur le trottoir, pendant que je m’évertue à remonter du caniveau. Le bar est ouvert, la poussière s’envole de mon cuir, j’atteins le comptoir. Une blonde me sert une bière. Le juke-box braille un titre des Pixies. Elle me sert une autre bière et je prends le train avec les Clash. Mon dealer s’assoit à côté de moi. C’est fou comme ils ont l’air sympa ces ex-dealers. Un brouhaha éclate dans ma tête, comme une veine qui explose dans mon cœur. Envie d’un whisky sans glace. J’ai pas une tune. J’prends crédit auprès de la blonde, sous l’œil vigilant de son mac. Je me noie dans mon verre. Mais je m’en fous. Car je suis un poisson.

« Si je suis un poisson, c’est peut-être parce que je ne suis qu’un œil de ce poisson. Un œil sans paupière. Un poisson sans air dans les branchies. Un œil immense de poisson. Ou bien un immense aquarium dans lequel je nage avec mon œil de poisson qui ne se ferme jamais. Mes écailles me lancent mais, au moins, ça veut dire que je peux voir, parler et manger. Ta langue pourrait être un de ces épais tapis sur lesquels les couples font l’amour devant la cheminée, comme dans les films qui passent à Noël. Un lourd tapis de grosse laine, où s’endorment les animaux qui, en rêve, rentrent leurs mâchoires et aiguisent leurs crocs contre toi. Tout contre ton visage, ils te mordent la bouche, les yeux, la poitrine. Comme des singes sauvages. Mais tu finis par te réveiller et retourner dans ce tunnel construit à coup de calmants et de somnifères. Et alors, tu te mets à cogiter. Tu ne peux plus t’arrêter. Dieu est juste. Dieu est cruel. Dieu n’existe pas, car c’est toi qui est responsable de tes actes, qui en entraînent d’autres. C’est toi qui choisis de prendre ce chemin, ce couloir sombre, cette ruelle plongée dans les ténèbres. De frapper à telle ou telle porte. Et la sorcière te montre la pomme. Et si tu es fainéante, la pluie sera du goudron ou bien tu tomberas dans un puits. Et les bonnes couturières cousent des robes rouges pour les reines et les impératrices et des dossiers de chaise avec des têtes de porcs et de vaches. Et nous, les poissons, on a des écailles. Et les serpents aussi.

Quel jour peut-on bien être ? »

J’arrive tant bien que mal à mon appart’, une ruelle glauque aux odeurs de pisse. Une traversée nocturne des bas-fonds de Barcelone. De la société, même. J’ai des flashs qui crépitent dans les yeux. Je regarde la foule devant moi. Je prends une bière au frigo avant de m’allonger sur mon pieu. Ecouter Patti Smith avec ses poils sous les bras. Et m’endormir KO. Vais-je me réveiller ou finir avec cette seringue encore plantée dans le bras. La foule hurle éructe balance ses immondices verbales. La guitare s’est tue. Pour un moment. A tout jamais. Johnny Thunders n’est plus. Mais moi j’ai été Johnny Thunders. Même 5 minutes.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions Asphalte.

Maison d’’édition indépendante, Asphalte publie depuis 2010 des fictions urbaines et cosmopolites. Attachée à la ville et à ses marges, elle défend une littérature à la frontière des genres, nourrie de pop-culture, de voyages et de musique.

12 commentaires
  1. 21 juin 2016 , 13 h 23 min - Princécrock'n'Roll prend la parole ( permalien )

    « There was never a man like my Johnny, like the one they call Johnny Guitar » qu’elle chantait ma Peggy.

    Johnny Thunder pour 5 minutes, pourquoi pas. Y en a même qui disent qu’on pourrait être (Johnny guitar) héros juste pour une journée.

    • 21 juin 2016 , 15 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      De l’écran noir au rock’n'roll, prince héro ï man pour la journée !

  2. 21 juin 2016 , 14 h 24 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    5 étoiles, c’est qu’il a culbuté ton âme en tabarnak ce roman, il a l’air vraiment bien, avec des sentiments à la dure. Appelez-moi Bison, Johnny Bison Thunders, même 5 minutes, mais faut pas banaliser, 5 minutes c’est pas rien, encore moins pour un majeur qui se trémousse dans tous les sens.

    « cette sud-américaine que j’ai toujours eu envie de baiser » J’rêve ou c’est un hostie d’ « plan cul » ça? :D

    • 21 juin 2016 , 15 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Johnny Bison Thunders, ça claque fort ! J’aime, du style à affoler des groupies à genoux. 5 minutes, c’est le temps qu’il me faut pour délivrer mon élixir.

      J’rêve ou t’as le majeur qui se trémousse à l’idée d’un plan cul ! :D

  3. 21 juin 2016 , 23 h 20 min - manU prend la parole ( permalien )

    « Tout juste si j’arrive encore à bander. »

    C’est bien ce qu’on m’a raconté… ;)

    • 22 juin 2016 , 8 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Toutes les rumeurs ont un fondement de vérité…

  4. 22 juin 2016 , 6 h 15 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    « Tout juste si j’arrive encore à bander. » ben oui, on le voit !

    ok, 5 étoiles, c’est de la bonne came, mais si elle te fait bander mou ou pas bander du tout, laisse tomber ! :lol:

    • 22 juin 2016 , 8 h 27 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      5 étoiles qui les valent, laisse-toi tenter par cette came !

  5. 23 juin 2016 , 9 h 39 min - Goran prend la parole ( permalien )

    Ouaou !!! Bon et bien pourquoi pas… :-)

    • 23 juin 2016 , 11 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pas de simple et vulgaire ‘pourquoi pas’ sur un estampillé 5 étoiles ! On y va, on fonce, on se came, et on branche ces putains de watts à fond !
      Accessoirement, on se sert une Goudale, Grand Cru uniquement…

  6. 25 juin 2016 , 11 h 19 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Attention au dédoublement de personnalité…..

    • 25 juin 2016 , 12 h 31 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      pour être Johnny Thunders et avoir des groupies à genoux, je veux bien me dédoubler et être pris pour un fou…

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