Yacaré – Hot Line [Luis Sepulveda]

Par le Bison le 27 mai 2016

« Dany Contreras la regarda dans les yeux. Ces pupilles vertes l’observèrent depuis des territoires si lointains qu’il frissonna et pour échapper à toute tentation de pitié tardive, il se mit à marcher vers l’hôtel, vers la chaleur du bar et le whisky, pour se sentir à l’abri du froid, qu’une fois de plus il haïssait de toute son âme. »

Première question que je me pose à ton propos : sais-tu ce qu’est une hot line ? Je n’en doute pas une seconde, c’est comme un hot dog, la saucisse bien chaude mais le pain reste virtuel. Du sexe dans un téléphone, mais bon ce n’est pas nouveau.

Du coup, je prolonge le test, non je ne cherche pas à déterminer le potentiel de ton Q(i). As-tu déjà entendu parler du yacaré ? ah, ah. Je le savais. En fait dès qu’il est question sexe, tu es au rendez-vous mais pour connaître la faune amazonienne tu reste aux abonnées absentes.

« De même que les loteries et les bandits manchots ont encouragé la ludopathie sous licence d’Etat pour le plaisir des banques et des usuriers, les lignes chaudes, les téléphones roses, ont récupéré une pratique sexuelle vieille comme l’humanité, en la soustrayant à la condamnation ecclésiastique et à un apparent monopole de la jeunesse. Le grand problème c’est que la branlette a toujours été gratuite, et que maintenant en revanche, le sexe téléphonique la transforme en plaisir de luxe. »

Le soleil se couche dans l’Amérique du Sud de Luis Sepulveda, les téléphones sonnent et les yacarés sauvent leurs peaux. Dans la première nouvelle, je rencontre un certain George Washington Caucaman, inspecteur mapuche de Patagonie muté à la capitale suite à une mésentente avec un certain fils de général. Là-bas, on ne plaisante pas avec l’armée. Et voilà donc que ce pauvre homme, flic au grand cœur et perspicace, menacé par toute la junte militaire, spécialisé dans le vol de bétail patagon, se retrouve dans une ville bruyante et irrespirable au sein de la brigade des mœurs.

« – Tu t’es mis dans la merde, mon garçon.

- Il y a quinze ans que je suis dans la merde jusqu’au cou, Chef. Vous savez bien qu’ici on ne résout pas les affaires depuis son bureau. Je renifle les bouses d’une vache et je sais comment s’appelait la grand-mère de l’éleveur. »

La seconde nouvelle m’entraîne dans une autre ville, tout aussi bruyante et polluée, Milan. Oui, je sais c’est un peu loin des terres chiliennes et de la Patagonie. Là-bas, on écoute plus Pavarotti que Pagny, et Dany Contreras, fin limier aussi, enquête sur un trafic de peaux, celle des yacarés, petits crocodiles d’Amazonie pour le compte d’une grande compagnie d’Assurance. Et voilà que ce pauvre homme part sur la piste du grand sorcier Manaï et se frotte aux indiens Anarés. Range ton Walther 9 mm et sors ta sarbacane.

Deux petits romans réunis ensemble dans cette suite hispano-américaine, deux histoires légères de flics presque désabusés, courtes entre Patagonie et Italie. Peut-être même trop brèves pour se prendre de passion dans le scénario ; pourtant avec l’inspecteur George Washington Caucaman, il y aurait eu de quoi étoffer son enquête de mœurs surtout quand la chaleur gravite le long du téléphone ; j’en aurais fait un truc plus graveleux, détraqué comme je suis, et tu m’aurais suivie, obsédée comme tu l’es – je me réfère au résultat du test de début de chronique. Et puis j’aurais bien aussi mangé un petit ragout de yacaré dans la forêt amazonienne, ça sentait si bon (ah bon, c’était du singe ?).

« - Allô Ernesto, encore toi ? Vicieux. Hier tu m’as presque tuée. Tu veux recommencer ? Tu es mon homme, mon mâle, oui je te sens, elle est énorme, tu me fais peur, tu vas me déformer, attends, j’enlève ma culotte, maintenant, oui, Ernesto…

Ernesto resta trois minutes au bout du fil. Avec un stylo en travers de la bouche, la femme lui demandait de la laisser respirer, sa queue l’étouffait, et elle l’enjoignait de ne pas éjaculer encore, jusqu’à ce qu’un son guttural fasse comprendre qu’Ernesto n’avait plus de pièces. »

Malgré cela, un Sepulveda reste toujours un Sepulveda, à savoir que ses préoccupations écologiques sont toujours bien présentes et que ses années d’exil se ressentent aisément dans la façon de regarder le pouvoir militaire de son pays.

10 commentaires
  1. 28 mai 2016 , 17 h 42 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’ai déjà lu du Sepulveda mais c’était moins cul et plus nature…
    Mais est-ce livre où bien la lecture bisonesque que tu en fait, forcément… :D

    • 28 mai 2016 , 19 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est que prendre un cul dans la nature, c’est bien tentant, surtout dans la pampa de patagonia…

  2. 30 mai 2016 , 9 h 29 min - Goran prend la parole ( permalien )

    Je n’ai jamais lu cet écrivain… Mais il y a le sujet-clé qui revient… :-)

    • 30 mai 2016 , 9 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      un indispensable pour prendre l’air frais du continent sud-américain.

  3. 30 mai 2016 , 23 h 24 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    On est loin des dernières nouvelles du sud à gambader dans la pampa et à espionner le vent. Encore plus loin du sauvetage des baleines du bout du monde, heureusement ses préoccupations écologiques sont présentes sinon j’me serais inquiétée! Il s’est forcément passé quelque chose en 1999 avec son hot line… ^^
    Mais Sepulveda reste Sepulveda, je lui pardonnerait tout :D

    Un p’tit ragoût de yacaré sauce de Chambly pourquoi pas…:D

    • 31 mai 2016 , 10 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Verse pas toute la Chambly dans le ragoût. Gardes-en un peu pour prendre un verre, le vent de la pampa donne soif, parait-il…

  4. 31 mai 2016 , 12 h 57 min - jerome prend la parole ( permalien )

    J’aime beaucoup Sepulveda mais je le trouve trop sage par moment. Limite cucul…

    • 31 mai 2016 , 15 h 31 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est vrai qu’il y met pas beaucoup de cul dans ces histoires. Il reste sage quand il parle amour, mais sa verve et sa rage se font plus sentir lorsqu’il converse écologie.

  5. 31 mai 2016 , 22 h 24 min - manU prend la parole ( permalien )

    que tu en fais**

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