Un Couple [Emmanuèle Bernheim]

Par le Bison le 6 mai 2016

Catégorie : 4 étoiles, Europe

Un homme, une femme, chabadabada. Sors ton kleenex, je vais te raconter une histoire d’amour. L’homme s’appelle Loïc, médecin, épaule large, teint hâlé. Elle, Hélène. Je l’imagine brune et pétillante, je lui reconnais même un certain charme. La beauté est avant tout dans la lumière qu’elle dégage et pas dans les critères esthétiques de la société (en tout cas, je ne la vois pas blonde à forte poitrine, mais peut-être que mon imagination peut me faire des tours). Donc elle a du charme mais elle semble un peu gauche. Bon, ok, lui aussi. Un couple de gauche – et je ne parle pas de politique, jamais, de toute façon je ne parle pas du tout, jamais. Mais revenons à ce couple. Un couple.

Ils se sont rencontrés, échangés des regards, des numéros de téléphone. Elle l’invite, un soir à diner. Il ne viendra pas. Il l’invitera un autre soir. Ils ne se toucheront pas. Tout juste une bise sur la joue pour se dire au revoir. Amabilité minimum de rigueur. D’autres rencontres, d’autres diners. Foie gras et champagne. Ou inversement. Ils se parlent à peine, se frôlent parfois. Il pense à son ex copain qui habitait les lieux avant lui, celui avec le peignoir bleu. Avait-il les yeux bleus ? Elle pense à… et bien en fait à pas grand-chose, j’ai du mal à la cerner, à la comprendre. Lui, je vois qu’il ne sait pas trop bien où il en est dans sa vie. Il voit Hélène, il voit Brigitte. Et puis après…

« Le lendemain soir, chez des amis, Loïc rencontra Brigitte. Elle était médecin. Elle avait une grosse bouche et de gros seins. Elle fumait beaucoup. La fumée s’échappait de ses lèvres sans qu’elle parût la souffler. Lorsqu’elle se leva pour partir, Loïc vit, à travers sa robe noire, les marques de son slip un peu trop serré. Il décide de la raccompagner.

Chez elle, ils se déshabillèrent. Elle fut nue devant lui. Etendue sur son lit, elle l’attendait. Son slip et ses collants avaient tracé deux lignes roses et parallèles sur sa peau, l’une à la hauteur de ses hanches, l’autre autour de sa taille.

Loïc lui fit l’amour trois fois.

Elle posa sa tête sur son épaule. Ses cheveux ébouriffés lui rentrèrent dans les narines. Il éternua. La tête de Brigitte sauta et retomba.

Il la revit deux soirs de suite. Il passait la nuit chez elle. Il dormait bien. Il ne l’embrassait jamais. Ses lèvres étaient trop grosses. A son réveil, il l’observait. Sa peau était si fine et son corps si tendre que les plis des draps y imprimaient chaque nuit des dessins différents. Il la quittait après avoir posé un baiser sur sa joue, là où l’oreiller l’avait marquée.

Il rentrait chez lui pour se laver. »

Hélène et Loïc. Un drôle de couple, donc. Pas de coup de foudre. Pas de passion. La plume d’Emmanuèle Bernheim est incisive, rapide. Je commence à la connaître. Ses phrases sont courtes, aussi banales que concises. Elles jettent ses mots et ses ponctuations, en saccades, comme une giclée de sperme sur ton sexe chaud. Les fantasmes coulent entre les lignes, et mon sperme dégouline de tes cuisses sur le drap blanc et pas froissé. Tiens, prends mon kleenex. Elle me plait bien cette plume, même si là, une froideur presque chirurgicale découpe au scalpel l’amour de ce couple. D’un couple. D’ailleurs est-ce de l’amour ? Où est donc l’étincelle de vie entre Hélène et Loïc. Certainement dans ces non-dits, dans cette imagination qui entraîne les corps et esprits dans des « je-te-veux » et des « je-te-veux-moins ». Mais n’est-ce pas aussi une autre forme de passion, que de s’attirer comme des aimants et de se repousser comme des pôles opposés.

« Il se rendit chez Hélène en sortant de l’hôpital.

Dès qu’il arriva, il s’enferma dans la salle de bains. Un gant de toilette s’égouttait sur le rebord du lavabo. Hélène venait de se laver. La brosse à dents était mouillée. Hélène voulait avoir l’haleine fraîche au cas où Loïc l’embrasserait. Il vit, sur un coin de la baignoire, une boîte bleue. Une boîte plate, presque ovale, qui ressemblait à un grand poudrier. C’était la boîte d’un diaphragme. Loïc l’ouvrit. Elle était vide. Il sourit. Ainsi, Hélène s’était préparée pour lui. Elle s’était soigneusement lavée et, jambes fléchies, un pied en appui sur le bord de la baignoire, elle avait mis son diaphragme. Puis elle avait enfilé un slip propre, neuf peut-être, avec le soutien-gorge assorti. Elle avait sûrement quitté son bureau plus tôt que d’habitude et elle était allée au magasin de lingerie. Elle avait essayé plusieurs modèles. Nue dans la cabine, elle avait sans doute eu froid. Elle s’était rapidement décidée. La vendeuse lui avait souri, complice. Et maintenant, elle était assise à côté de lui, propre, dans ses beaux dessous, avec, dans la bouche, le goût du dentifrice. Il lui parlait, elle ne l’écoutait pas. Elle pensait au moment où il se déciderait à poser la main sur elle, à la toucher, à la caresser. Elle y penserait au restaurant et dans la voiture, au retour. Jusqu’à ce qu’il s’arrête devant chez elle, sans se garer, sans couper le contact. Là, elle comprendrait. Les sous-vêtements neufs et le diaphragme n’auraient servi à rien. Elle rentrerait seule. Dans la salle de bains, elle verrait le gant de toilette avec lequel elle s’était lavée et la boite bleue et elle se jetterait sur son lit en pleurant. Lui, il irait chez Brigitte. »

A la lecture de ce très court roman, cent pages tout rond qui se lisent aussi rapidement qu’une pipe après un verre de pineau et une tranche de foie gras (oui, je trouve cela une hérésie de conjuguer champagne et foie gras, mais bon Emmanuèle n’est pas du sud-ouest comment lui en vouloir de cette faute de goût ; au moins un Monbazillac), j’ai senti beaucoup de fantasmes entre Loïc et Hélène. Et c’est peut-être sur ces fantasmes que l’on trouvera les fondements de ce couple.

Cristina a eu le souffle court comme une nuit d’amour. Tu as retrouvé tes esprits, depuis ? Moi, j’aime bien les nuits d’amour, je dis ça en passant… Mais si tu passes dans mes fantasmes n’hésitent pas à faire toc-toc.

« Loïc passa les trois nuits suivantes chez Brigitte. Il lui faisait l’amour longtemps. Il l’observait. Elle fermait les yeux. Sa grosse bouche s’ouvrait. Toutes les sept ou huit secondes, il en sortait de petits gémissements, ni forts ni faibles. Ses gros seins tressautaient. Elle appelait Loïc. Elle lui parlait. Il essayait de ne pas l’entendre. Peu à peu, les lèvres de Brigitte s’écartaient davantage, ses gémissements devenaient plus longs, plus rapprochés. Brusquement, elle fermait la bouche, elle ouvrait les yeux. Loïc cessait alors de la regarder. Il éjaculait silencieusement. »

Un second kleenex ?

Hélène commanda une quatre fromages, Loïc une calzone. Et puis après ? Le soleil se couche. Le bruit des vagues, l’amour divague. Une fois, deux fois, trois fois. Toute la nuit. Jusqu’au chant des oiseaux qui illumine le réveil. L’amour en silence.

« un Couple », une histoire de restaurant et de kleenex.

17 commentaires
  1. 8 mai 2016 , 13 h 54 min - noctenbule prend la parole ( permalien )

    Quelle conclusion pleine de poésie ;)

  2. 8 mai 2016 , 21 h 34 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Les kleenex et les mecs, c’est une longue histoire d’amour manuel… Pas Manuel, le prénom espagnol, mais manuel, le truc de la veuve poignet… :lol:

    « Il éjaculait silencieusement. »… pourquoi, d’habitude ça fait un bruit de bouchon de champagne qui saute ? Un bruit de crème chantilly qui sort de la bombe ?? :P

    • 8 mai 2016 , 22 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un bouchon de champagne qui saute ?! Non, c’est plus dans le genre déflagration atomique ! Hiroshima, ça te dit quelque chose ? Et bien, d’habitude, ça fait le même bruit…

  3. 8 mai 2016 , 21 h 49 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Raaahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh tu m’as donné ENVIE de me replonger dans l’écriture acide d’Emmanuèle Bernhein.

    J’aime le romantisme mais parfois quand c’est brut et sans détour c’est jouissiiiiiiiiiiiffffffffffffffffffffffffffff !

    Une calzone pour moi et un kleenex s’il te plait ;-)

    :D

    PS : Euh !!! et une Mandrin de chez moi taratata ^^

    • 8 mai 2016 , 21 h 50 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Nous étions 20 ou trenteeeeeeee …. ;-)

    • 8 mai 2016 , 22 h 23 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oups, j’ai plus de kleenex… et plus de Mandrin non plus :D

  4. 9 mai 2016 , 10 h 39 min - Goran prend la parole ( permalien )

    Il y a une belle brochette de prétentieux ici :-)

    • 9 mai 2016 , 13 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Qui ça ? Tu es plus dans le style Nagasaki ?

  5. 9 mai 2016 , 13 h 18 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    En fait la prose des extraits que tu as écrits me fait penser à un compte-rendu brut de décoffrage sans effectivement aucune notion de passion. Autant de chaleur que dans un mode d’emploi ou un article de droit :-)

    • 9 mai 2016 , 13 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’ai jamais lu d’article de droit, quand aux modes d’emploi… je suis un homme, je me passe donc de cette littérature faite pour les femmes :)

      Mais, oui, les romans d’Emmanuèle Bernheim sont souvent dans ce style : des phrases courtes, précises, brutes.

  6. 9 mai 2016 , 21 h 04 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’adore son auteure et je l’ai lu ce livre mais je n’en ai plus le moindre souvenir… :(

    • 9 mai 2016 , 22 h 31 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’y ai pris goût à ses petits romans coup de poing. Mon quatrième, quand même !

  7. 10 mai 2016 , 13 h 05 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    J’adore ta conclusion lapidaire.

    • 11 mai 2016 , 15 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est parce que tu es sous le coup de l’émotion :D

  8. 10 mai 2016 , 23 h 01 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    « Mais n’est-ce pas aussi une autre forme de passion, que de s’attirer comme des aimants et de se repousser comme des pôles opposés. »

    Ben oui, c’est un peu ça la passion non? S’attirer comme deux grizzlis en rut au printemps et s’éloigner ensuite comme deux plaques de glace sur la banquise de Churchill…

    Tabarnak! J’ai plus de kleenex!!! Chabadabada………………

    • 11 mai 2016 , 15 h 57 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai plus de kleenex!!!

      Prends la queue de castor, en guise…

      En attendant, j’aimerai pas être au milieu de deux grizzlis en rut, surtout au printemps après six mois d’abstinence !

Ajouter un commentaire

PS: XHTML est autorisé. Votre adresse mail ne sera jamais publié.

S’abonner aux commentaires par le flux RSS