En Patagonie [Bruce Chatwin]

Par le Bison le 16 mai 2016

Catégorie : 4 étoiles, Europe

« La Patagonie ! s’écria-t-il. C’est une dure maitresse. Elle vous jette un sort. Une enchanteresse ! Elle replie ses bras sur vous et ne vous laisse plus jamais partir. »

Voilà. La décision est prise, je fous le camp en Patagonie. A la recherche du temps perdu ou de Florent Pagny. Un endroit loin de tout, et de tout le monde. Un lieu qui envoute, qui exaspère, qui enchante, qui rend fou. Une folie douce, celle de voir les vagues s’échouer sur le rivage écorché de la Terre de Feu, celle de traverser la solitude de la pampa et de rencontrer des brigands, des nazis et des juifs, des mormons et des brontosaures. Un vagabondage nostalgique dans des terres si lointaines qui ne peuvent qu’émouvoir le pauvre type assoiffé de bières et de voyages littéraires. Tiens, perdu au milieu de la pampa, un vent qui dépoussière le poncho et fait voler le panama, un bouge perdu, hallucination divine, je rentre et m’installe au bout du comptoir. Je commande une Voie Maltée. Au loin quelques nuées de fumée s’élèvent dans le ciel. Le vent hurle plus fort. Je m’attends à voir rentrer dans le bar aussi bien un berger qu’un général Pinochet. Où donc a-t-il parqué ses moutons ?

« Tierra del Fuego – Terre de Feu. Les feux étaient ceux des indiens fuégiens. Selon une des versions de l’origine de cette dénomination, Magellan n’ayant aperçu que de la fumée l’avait appelé Tierra del Humo, Terre de la Fumée, mais Charles Quint déclara qu’il n’y avait pas de fumée sans feu et changea le nom.

Les Fuégiens sont morts et tous les feux sont éteints. Seules les torchères des raffineries crachent leur panache de fumée dans le ciel crépusculaire. »

Avant de débarquer dans l’inconnue Tierra del Fuego, je sors mon petit livre rouge, pas celui du communiste, ni même celui d’un dictateur d’extrême-droite. Le mien a été écrit par un jeune anglais, décédé trop tôt, grand voyageur, grande âme, grand écrivain. Il raconte tout, l’Histoire, l’économie, la géologie, la politique, l’âme humaine, le soleil, la terre, le feu, le sel, les rencontres, les gens. Il ennuie par moment, il passionne par d’autres. Bruce Chatwin, une sacrée rencontre, mine de rien, mine de sel ou d’or ou de cuivre. Ce livre rouge est indispensable. Au même titre que pour franchir le Cap Horn l’envie se fait sentir de sortir au vent toute la littérature de Francisco Coloane, avant de m’aventurer dans la profondeur de ces terres, j’éprouve le besoin de lire les textes de Florent Pagny et ce long récit de voyage de cet amical anglais. Parce que toute la Patagonie tient dans ces 284 pages et 97 chapitres.

Bruce pose le pied à terre, l’envie de boire une bière et sort son carnet pour décrire les saveurs de cette bière et de cette terre…

« Je marchai deux heures, cinq heures, dix heures, et pas de camion. Mon carnet rend compte de l’humeur du moment.

Marché toute la journée et le jour suivant. Route, droite, poussiéreuse, et sans circulation. Vent implacable s’opposant à la progression. Parfois vous entendiez un camion, vous étiez sûr que c’était un camion, mais ce n’était que le vent. Ou un craquement de boite de vitesses mais ce n’était également que le vent. Parfois le vent faisait un bruit de camion vide franchissant un pont en cahotant. Même si un camion était arrivé par derrière, vous ne l’auriez pas entendu. Et même si vous aviez été face au vent, le vent aurait noyé le son du moteur. Le seul bruit que vous entendiez était le cri du guanaco. Un bruit comme un bébé qui essaie de pleurer et d’éternuer en même temps. D’abord vous le voyiez à cent mètres : un mâle solitaire, plus gros et plus gracieux qu’un lama, avec une robe orangée et une queue blanche relevée. Les guanacos sont des animaux farouches, vous avait-on dit, mais celui-ci était fou de vous. Et quand vous ne pouviez plus marcher et que vous vous allongiez dans votre sac de couchage, il était là à renifler, en gardant toujours la même distance. Le lendemain matin il était tout près, mais il ne pouvait supporter la surprise de vous voir sortir de votre peau. Et c’était la fin d’une amitié. Vous le regardiez s’enfuir bondissant au-dessus des épineux comme un galion qui a le vent en poupe.

Le jour suivant chaleur plus forte et vent plus violent que jamais. Les rafales torrides vous rejetaient en arrière, vous aspiraient les jambes, vous comprimaient les épaules. La route qui commençait et finissait dans un mirage gris. Vous croyiez voir un fantôme de poussière derrière vous et, bien que vous sachiez qu’il ne fallait pas compter sur l’arrivée d’un camion, vous pensiez que c’était un camion. Ou bien apparaissaient de petites taches noires qui se rapprochaient. Vous vous arrêtiez, vous vous asseyiez et vous attendiez, mais les petites taches s’éloignaient de part et d’autre de la route et vous vous rendiez compte alors que c’étaient des moutons.

Finalement un camion chilien passa dans l’après-midi du second jour. Le chauffeur était un costaud à l’abord jovial dont les pieds sentaient le fromage. Il aimait bien Pinochet et semblait satisfait de la situation générale de son pays.

Il m’amena à Lago Blanco. Les eaux du lac étaient d’un triste blanc crème. Au-delà s’étendait un cirque de prairies vert émeraude cerné par une ligne de montagnes bleues. C’était Valle Huemeules… »

« En Patagonie », le chant de la pampa.

19 commentaires
  1. 16 mai 2016 , 23 h 05 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    Tiens, très envie d’aller y faire un tour.

    • 17 mai 2016 , 20 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Au moins, tu n’as pas tout un océan à traverser :)

  2. 17 mai 2016 , 11 h 30 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Voilà qui donne des envies de voyage….

    • 17 mai 2016 , 20 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le billet d’avion est compris dans le roman, même s’il date, et que parfois il se fait ardu.

  3. 17 mai 2016 , 16 h 22 min - Goran prend la parole ( permalien )

    Et en plus, j’aime beaucoup cette collection de Grasset…

    • 17 mai 2016 , 20 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne connais pas cette collection. le roman m’est tombé dessus par hasard, comme une invitation au voyage.

  4. 18 mai 2016 , 19 h 44 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Et sinon, tu as retrouvé Pagny ?? :lol:

    • 18 mai 2016 , 20 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pas encore, peut-être à la fin de l’errance…

  5. 19 mai 2016 , 22 h 45 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Bon je te rappelle au cas ou tu ai oublié, je peux faire ta traductrice dans la pampa de la tierra del fuego.

    J’ai les ponchos et toi tu t’occupes de la Quilmes !

    ben koaaaaa ;-)

  6. 21 mai 2016 , 10 h 05 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Si je pars en Patagonie ça n’est pas pour y retrouver un chanteur mais pour faire corps avec la nature. Si je comprends bien il s’agit du petit livre rouge indispensable :-) Il y a d’aillerus plus de chance que je lise celui-ci plutôt que l’autre.

    • 21 mai 2016 , 14 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mais tu peux aussi faire corps avec Florent Fagny en pleine nature patagone :D

      Mais ce petit livre rouge est un indispensable avant de faire son sac pour cette terre lointaine. Il y a tout, l’histoire de la Patagonie, la géographie, la géologie, l’âme humaine, la nature, la vie là-bas…

  7. 22 mai 2016 , 21 h 28 min - manU prend la parole ( permalien )

    Bière blanche pour cahier rouge…
    Désolé, pas trouvé mieux ! :D

    • 22 mai 2016 , 22 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pas mieux, mais c’est déjà pas si mal :D
      Peut-être que quand je prendrai une bouteille de pineau en photo, tu auras plus d’inspiration ;)

  8. 23 mai 2016 , 21 h 55 min - manU prend la parole ( permalien )

    Sinon, c’est un livre qui pourrait bien me plaire !!
    Je sais, j’aurai pu me contenter de dire ça… :D

    • 23 mai 2016 , 21 h 56 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      sauf que maintenant, on ne se contente pas de si peu :D

  9. 25 mai 2016 , 1 h 33 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Un Bison heureux a traversé la solitude des vents violents de la pampa patagonienne et des grandes plaines désertes à s’en écorner (les cornes… ^^) et à s’en rebrousser (les poils?). De la banquise de Churchill je ressens d’ici la passion qui t’habite dans ce majeur tout feu tout flamme d’émotions fortes :D

    Tiens, Bruce Chatwin… ;-)

    Joyeux anniversaire tabarnak
    Joyeux anniversaire tabarnak
    Joyeux aaaaaaaaannnnnnniversaire Bisooooooooooon
    Joyeux anniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiversaire :D

    • 25 mai 2016 , 8 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tiens, Bruce Chatwin… ;-)

      oui, tiens Bruce Chatwin !

      Des émotions fortes qui m »habitent… Non, je ne rajouterai rien de plus :D

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