Le Peintre d’éventail [Hubert Haddad]

Par le Bison le 4 juin 2016

Catégorie : 3 étoiles, Europe

Atôra, un petit coin de campagne au nord-est de l’île Honshu, Japon.

Un vieux moine aveugle.

La quiétude d’un jardin zen, les saisons qui avancent se font éternelles.

Un peintre qui transpose son art et celui du jardin sur des éventails.

Des haïkus contemplatifs.

Même une ancienne courtisane, maitresse des lieux.

Les seins d’une jeune femme qui se bercent comme le lys au vent.

Oui, ce roman a tout pour me plaire, tout pour attirer au moins mon attention.

« Le premier éventail, juste au-dessus de la lampe, représentait un vol de grues cendrées au couchant sur fond d’eaux miroitantes, couleur de pluie dans la lumière rosées, la pointe des ailes et les pattes noires, le bec effilé. On distinguait même la peau écarlate du crâne de chacune d’elles, en formation au-dessus des prairies de joncs. Tracés pareillement à l’encre, ces quelques mots :

Bientôt en cendre

Dans cette brume d’un soir

Vol de grues cendrées. »

Je m’installe donc dans ce jardin que des âmes millénaires ont contemplé, que le vent a immuablement soufflé de son refrain, la neige étouffé de sa candeur. Le vieux moine aveugle psalmodie ses sutras ; le soleil distille ses rayons sur le lac,  la belle pucelle aux longs cheveux lisses comme des lianes de saule nage nue ; les grues cendrées s’envolent, je la regarde, l’œil amoureux, ma bière qui s’évente, l’air qui se fait étouffant.

J’en apprends un peu sur ces êtres qui tournent autour de ce jardin, mais je me sens perdu. Je n’arrive pas à me concentrer. J’y avais mis beaucoup de cœur, trop d’attente certainement, dans cette balade bucolique entre montagne et mer. Je ne connaissais pas encore Atôra, ni même Matabei, disciple du peintre, sérieux candidat pour chavirer l’âme fleurie de cette jeune fille, disciple de la courtisane. Et plus je m’aventurais dans la profondeur de cette toile, plus j’enrageais de rester si froid, presque hermétique, à l’univers décrit par l’auteur. Hubert Haddad éclaire de sa plume ce texte, à moins que cela soit le clair de lune qui illumine ses pages. Je le découvre aussi, mais fait preuve de suffisance face à cette histoire. La motivation ne suffit pas, je manque de concentration et mon esprit s’évade déjà entre les saules et les ormes de ce jardin, l’œil à la recherche d’une naïade au corps caramélisé par le soleil, blanchi par la neige. Je m’en veux, terriblement, profondément.

« Peindre un éventail, n’était-ce pas ramener sagement l’art à du vent ? »

Il a fallu qu’un élément se déclenche pour me remettre sur la ligne de flottaison. Les cygnes  s’envolent au milieu des canards, les oiseaux chantent toujours innocemment, mais les cigales se sont tus. Les Dieux ont un message, et ma lecture devient subitement plus intéressée. J’oublie la magie des lieux, la jeune femme a disparu, la terre gronde, la vague submerge. Il a fallu donc que ce 11 mars 2011 entre en jeu pour que mon esprit soit capté par ce roman. Triste à dire, triste à lire. La désolation se lit sur les pages qui suivent, la terre inondée, la terre brûlée par le sel, des cadavres, des explosions et des gens que l’on déporte, 10 kilomètres autour, puis vingt, puis trente. Plus personne dans la zone, à part quelques vieux irréductibles qui veulent mourir sur leur terre, ou Matabei qui cherche sa naïade.

« Il y eut une troisième explosion le lendemain à l’aube. Une épaisse fumée tournoya dans l’azur à peine voilé de brume et, chassée par le vent d’est, alla coiffer la première montagne d’un panache en forme de cortinaire. Matabei avait entrouvert les paupières sur la clarté bleuâtre tombant des fenêtres. Le chant éperdu des oiseaux de la forêt laissé croire à l’innocence du jour. Il avait rêvé de son vieux maître aux cendres délavées qui lui parlait de nuages et des fleurs de la mémoire. Ce qui se passait dans le territoire d’Atôra excédait toute raison ; la terre et l’océan étaient venus à bout des espérances humaines. Du littoral déserté s’étendait une haleine de mort. »

« Le Peintre d’éventail », de la beauté d’un jardin à une zone de contamination.

19 commentaires
  1. 5 juin 2016 , 10 h 41 min - Goran prend la parole ( permalien )

    Et sinon la bière qu’est-ce qu’elle vaut ?

    • 5 juin 2016 , 12 h 50 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      l’étiquette est plus sympa que le contenu.

  2. 5 juin 2016 , 23 h 51 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Faire une ballade dans la quiétude d’un jardin zen c’est tellement ressourçant pour l’âme… là où de belles âmes sont venues déposer avant nous leurs plus beaux secrets. Ça doit vraiment être « enrageant » de rester froid face à une telle lecture. C’est là que le rêve entre en jeu, qu’une belle naïade a forcément traversé tes pensées…… :D

    • 6 juin 2016 , 15 h 47 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Les belles naïades traversent plus que mes pensées. C’est pour cette raison que j’ai toujours besoin du kyosaku. Parce que les naïades restent ancrées en moi.

    • 10 juin 2016 , 13 h 11 min - phil prend la parole ( permalien )

      faut frapper plus fort !

    • 10 juin 2016 , 13 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      OH OUIIIII j’aime ça plus fortttt

  3. 6 juin 2016 , 13 h 21 min - jerome prend la parole ( permalien )

    Un roman qui m’a porté de bout en bout, contrairement à toi. L’écriture d’Haddad me fascine et m’hypnotise, c’est un sorcier pour moi.

    • 6 juin 2016 , 15 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je n’ai toujours pas compris pourquoi j’ai eu autant de mal à rentrer dans ce roman… :(

    • 10 juin 2016 , 13 h 16 min - phil prend la parole ( permalien )

      O mon cher bibi
      Le vent bouscule ton être
      Bois en une et lis !

    • 10 juin 2016 , 13 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le genre de haïku qui me parle :)
      parfait avec un Nikka

    • 10 juin 2016 , 13 h 45 min - phil prend la parole ( permalien )

      Tu me parles Nikka
      Je te répondrais Barrell
      Hummm que c’est trop bon !

  4. 7 juin 2016 , 14 h 50 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Une bien triste lecture.

    • 7 juin 2016 , 22 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      mais souvent les lectures tristes sont belles…

  5. 7 juin 2016 , 20 h 40 min - manU prend la parole ( permalien )

    Parfois, c’est une histoire de moment, ce n’était peut-être pas le bon… :(

    • 7 juin 2016 , 22 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      c’est ce que je me dis, pour être l’un des seuls bisons à n’être pas entré pleinement dans la poésie de ce jardin.

  6. 9 juin 2016 , 16 h 19 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Ce n’est pas mon genre à la base, mais pourquoi pas ? ^^

    • 9 juin 2016 , 22 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu parles de la bière, bien entendu ? et pas des haïkus…

  7. 9 juin 2016 , 22 h 48 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Des haïkus,
    Un moine aveugle,
    Le Japon,
    La quiétude d’un jardin zen

    Je crois que ce livre à tout pour me plaire.

    Merci Bibison ;-)

    • 10 juin 2016 , 9 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et n’oublie pas l’ancienne courtisane et les seins d’une jeune fille qui se bercent au vent :)

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