Une Fille Quelconque [Arthur Miller]

Par le Bison le 24 juillet 2016

Janice Sessions, juive new-yorkaise. Sa véritable histoire débute dans les années trente avec la rencontre de Sam. Pas vraiment belle, mais du charme. Lui aussi, certainement. Il est communiste à fond, elle suit le mouvement. A l’aube de la seconde guerre mondiale, le monde est en ébullition. Janice vit tranquillement sa vie de couple. Un pacte de non-agression entre Staline et Hitler, les temps sont durs pour l’ambition communiste. Ouf. Hitler envahit la Russie, l’honneur des communistes new-yorkais est sauf.

« Il sirotait sa bière en parlant d’Hitler, de l’intolérable chaleur d’été, et de l’immobilier. »

Sam peut alors s’engager dans l’Armée. Et combattre le nazisme. Pendant que Janice reste à la maison. Elle attend. Sans passion, sans envie. Elle l’attend. Combien de temps, encore, de cette vie bancale, inachevée ? Elle croise le regard de Lionel, un ami. Lionel, une femme, des enfants, mais qui ne veut certainement pas mettre en danger son couple. Une liaison, Lionel lui procure cette sensation perdue au fond de son ventre. Elle a envie de faire l’amour. Elle a envie de vivre de nouveau, des moments de passions, des moments de vie simplement. Et d’envie.

« L’esprit engourdi, elle décida qu’elle n’essaierait pas d’arrêter la force qui l’emportait et l’arrachait à une existence morte. Lionel s’était abattu sur elle comme une énorme vague, il l’avait culbutée, l’avait entraînée, avait pulvérisé tout son passé. Elle avait oublié ces pointes de désir assoupies dans ses reins, oublié la puissance des sensations qui pouvaient submerger sa conscience. »

La guerre est finie, Lionel oublié. Sam, de retour. Mais le couple n’en est plus vraiment un. Le courage de sortir de cette vie. D’annoncer la mort du couple, cette non-envie de partager cette vie à deux sans passion, sans entrain, sans désir. Divorce annoncé. Quelques mois après, un regard dans l’ascenseur. Intense et mystérieux. Ou l’absence de regard. Charles est aveugle. Mais n’est pas dénué de sens. Le coup de foudre, dans l’ascenseur. En apesanteur. Une nouvelle vie. Janice est heureuse, Janice a toujours été libre.

« - Pouvez-vous vous représenter les couleurs ?

- Je crois que je peux imaginer le noir. Sont-ils noirs ?

- Non, ils sont châtains légèrement roux, et très raides. Ils me tombent presque jusqu’aux épaules. J’ai une grande tête, une bouche plutôt grande et je suis légèrement prognathe. Mais j’ai une jolie démarche, certains vous diront même qu’elle est belle. J’aime marcher d’une façon provocante.

- Vos fesses sont admirablement moulées.

- C’est vrai, j’aurais dû en parler.

- Les tenir m’a fait frissonner de joie.

- J’en suis heureuse. » Janice reprit : « Oui, je n’en reviens pas de mon bonheur.

- Et moi, comment me voyez-vous ?

- Je vous vois comme un très bel homme. Vous avez une peau sombre, des cheveux bruns avec une raie sur le côté gauche, et un menton énergique bien modelé. Votre visage est plutôt rectangulaire, avec quelque chose de rassurant et tranquille. Vous avez à peu près une dizaine de centimètres de plus que moi, et votre corps est mince sans être maigre. Je vous trouve sensationnel. »

Il eut un petit rire. Elle saisit son pénis. « Et ceci, c’est la perfection. »

Je viens de me rendre compte que je t’ai raconté tout le roman. Ou presque. Peu importe, tu vas vite m’oublier. L’essentiel n’est pas dans mes mots. Arthur Miller dresse ici le portrait d’« une fille quelconque ». D’une banalité presque. Sauf qu’une femme dans ces années-là qui prend en charge sa vie de cette manière n’a rien de banal. Bien au contraire. L’exception, même. Un beau portrait d’une femme qui voulait simplement vivre heureuse, vivre de bon temps. Même à son époque, sans faire attention aux regards de ses parents ou des autres. Quelconque peut-être, mais admirable je n’en doute pas. Quelle femme d’ailleurs ne serait pas admirable, quand prenant mon sexe dans sa main me déclarerait, l’œil pétillant le sourire craquant, « ceci est une perfection ». J’adore.

« Une fille quelconque », une femme EXCEPTIONNELLE.

11 commentaires
  1. 25 juillet 2016 , 7 h 30 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Je pourrais dire que tu le racontes très bien et pourtant je ne l’ai jamais lu. Et belle couverture par ailleurs.
    Je vais le lire (bon, pas tout de suite car là je vais aller devoir bosser ; quelle idée le travail !)

    • 25 juillet 2016 , 8 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Quelle drôle d’idée d’aller bosser. Faut juste faire semblant…

      Une couverture très soyeuse qui se marie à la perfection de sa sobriété et de son érotisme avec le Vinsobres.

  2. 25 juillet 2016 , 7 h 50 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Pas lu Miller depuis des siècles. Et c’était surtout son théâtre, Vu du pont, Les sorcières de Salem, Mort d’un commis voyageur et aussi Les Misfits. Mais là tu me donne envie de découvrir ce roman. A+.

    • 25 juillet 2016 , 8 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un petit roman qui mérité le détour même si je ne connais pas ses pièces (J’ai du voir seulement le mort d’un commis voyageur avec Dustin Hoffman)

  3. 25 juillet 2016 , 14 h 22 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Un portrait de femme comme je les aime, avec l’envie de vivre sa vie, libre et épanouie, des sensations au creux du ventre, ça a déjà tout comme tu dis pour en faire une femme exceptionnelle…
    Une femme qui sait en plus reconnaître la « perfection » quand elle s’offre à elle sur un plateau d’argent! ^^ Crisse…

    • 25 juillet 2016 , 15 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Quel plaisir jouissif de tenir la « perfection » entre ses mains… Câlisse…

  4. 25 juillet 2016 , 16 h 56 min - manU prend la parole ( permalien )

    Ah l’ivresse d’une liaison extraconjugale… Ivresse qui ne dure jamais bien longtemps avant le retour sur terre souvent…rude…

    Bon sinon, pour tenir la perfection entre ses mains, c’est par ici… ;)

    Bon allez, c’est pour rire !! :D

    • 26 juillet 2016 , 9 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      mesdames, faites votre choix. La perfection se retrouve donc aussi bien dans les marécages boueux que dans les majestueuses plaines :D

    • 26 juillet 2016 , 13 h 51 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      « L’homme n’aura jamais la PERFECTION du CHEVAL »……………. – ben quoi, c’est Spinoza qui l’a dit! ptdrrrrrrrrr
      Les bisons et les grenouilles peuvent r’tourner brouter dans leur marécage et leur grande plaine……..^^ ^^ ^^

  5. 26 juillet 2016 , 22 h 01 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    ♫ Nous les femmes ♪ :lol:

    • 27 juillet 2016 , 8 h 46 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      enfin, pas toutes non plus… Sinon on se lasserait de leur exceptionnalité

Ajouter un commentaire

PS: XHTML est autorisé. Votre adresse mail ne sera jamais publié.

S’abonner aux commentaires par le flux RSS