Hikikomori [Jeff Backhaus]

Par le Bison le 25 mars 2016

« Thomas, regardez ce que je vous ai fabriqué. Elle glisse un morceau de papier plié sous la porte. C’est un pingouin. C’est à cause du froid, dehors. Vous savez, quand un Japonais amoureux veut une fille, il lui fabrique des origamis. Un millier de petites grues. »

Aujourd’hui, cours d’origami. Tu prends une feuille de papier, tu la plies en deux, en quatre, en huit, et hop, une grue apparait. L’oiseau, pas le gros truc en métal qui sert à construire des immeubles. Ou à les démolir. Tiens, ce serait peut-être ça la solution, démolir cet immeuble pour faire sortir Thomas, seul hikikomori de Manhattan à ma connaissance. Qu’est-ce donc qu’un hikikomori, mot typiquement japonais qui n’a pas de traduction puisque théoriquement il n’y a des hikikomori qu’au Japon. A part donc Thomas, qui vit enfermé dans sa chambre depuis trois ans. La perte de son enfant l’a emmuré dans ce cloître et ce silence. Même sa femme, Silke, n’arrive pas à le faire sortir. Elle parle à travers le mur, en pure perte de temps ; elle lui dépose des plateaux repas devant la porte, qu’il ne touche pas la plupart du temps.

Devant cette impuissance, et sans être aussi radicale que la destruction de leur appartement, Silke va engager Megumi, une jeune étudiante japonaise. Elle s’assoit le dos à la porte, et ouvre son cœur à la discussion. Comme une « petite sœur » venue écouter le cœur de son ainé. Elle a aussi en elle ce lourd passé, qui lui laisse certainement entrevoir une perception plus humaine de la situation. De toute façon, passé un stade et ce sentiment de culpabilité qui te prend d’avoir laissé dégénérer de façon aussi extravagante la relation entre un homme et une femme, elle demeure l’unique espoir. Même infime, Silke ne peut se résoudre à abandonner Thomas à lui-même.

« Je suis fatigué, dit Thomas. J’ai du mal à rester éveillé… Trop de saké et de vapeur. »

Les futons sont placés l’un à côté de l’autre, les draps proprement pliés. Devant lui, elle se déshabille et rampe nue sous la couverture. Il retire son yukata. Il a une érection. Il se glisse dans son lit et tombe instantanément de sommeil. Elle prend son sexe dans sa main et serre. Pleine d’intentions, elle glisse son autre main entre ses cuisses, mais s’endort elle aussi. Trop de saké et de vapeur.

Voilà un trio atypique et improbable qui peut en bouleverser plus d’un, bison compris. Une très belle histoire pour le premier roman de Jeff Backaus. Se crée un lien entre Megumi et Thomas, entre Megumi et Silke. Une confiance, un amour, un nœud, un désir et l’envie de se donner entièrement à l’autre, pour la survie, de l’un, de l’autre. Pour retrouver goût à la vie, à l’envie, à l’amour. Tu imagines la fin, tu ne doutes pas une seule seconde que l’issue se fera dans une happy end, mais tu savoures chaque instant, chaque rencontre, chaque origami à sa juste valeur. Parce qu’il faut écouter son cœur, et celui de l’autre. Parce qu’il y a des romans sensibles qui te donnent du baume au cœur et qui réchauffe l’âme solitaire qui m’enveloppe jour et nuit.

« Le soleil s’est couché, ma chambre est plongée dans le noir complet, hormis la lumière des réverbères qui pousse contre mon store, une lueur fragmentée et diffuse comme une brume. »

Les pages se tournent, la lecture me pousse toujours à découvrir la suite de l’histoire, je suis pris par mes émotions qui se diffusent en moi de façon séquentielle. De la curiosité, de l’incompréhension, de la culpabilité, de la honte même, de l’amour ensuite ou enfin. L’amour triomphe de tout, surtout de la culpabilité, dans ce roman foncièrement optimiste. Aurai-je moi eu autant de persévérance ? Me laisserai-je enfermé aussi dans mon monde ? Aurai-je cette peur et cette honte de me transformer en hikikomori. Certains évènements de la vie transforment des êtres qui perdent le contrôle de la situation, jusqu’à s’enfermer dans une cellule individuelle fermée à clé dont cette dernière serait jetée au fond des chiottes en s’assurant de tirer deux fois la chasse d’eau. Alors lorsqu’un simple origami permet de desserrer les liens d’une camisole…

« Comme la honte vient facilement. Elle a dû se glisser par la porte ouverte et se répandre dans la pièce, et maintenant elle me dévore, avec ses dents pointues et sa langue humide et gluante. »

« Hikikomori », et un pingouin en origami.

27 commentaires
  1. 26 mars 2016 , 7 h 45 min - manU prend la parole ( permalien )

    Et un Bison en origami, ça donne quoi ?

  2. 26 mars 2016 , 8 h 01 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Ce hikikomori m’effraie un peu. L’origami, lui, a souvent des ailes. Un peu claustro je vais rester sur le second. Salut l’ami.

    • 26 mars 2016 , 14 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La grue s’évade de la claustrophobie d’une chambre.

  3. 26 mars 2016 , 13 h 29 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Ce n’est pas mon genre à la base mais ta chronique donne envie :)

    • 26 mars 2016 , 14 h 25 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et pourtant, c’est un beau roman que ma chronique ne lui rend pas suffisamment hommage.

  4. 26 mars 2016 , 14 h 31 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Quil a l’air beau ce roman, tellement beau que je n’ai même pas osé introduire ma phrase par un Tabarnak…
    Tout en douceur, en confiance, en écoute et en cœurs qui se rencontrent et se bouleversent l’un l’autre. Quand l’amour seul peut arriver à redonner goût à la vie…
    J’imagine à quel point on en ressort bouleversé et émue <3
    Une vraie pépite d’or que tu as trouvé là Bison et dont tu parles si bien, avec les mots douceur qui semblent lui convenir à merveille.

    • 26 mars 2016 , 14 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Une vraie pépite d’or que tu as trouvé là Bison

      J’y suis pour rien, l’âme sœur l’a trouvée pour moi.

      tellement beau que je n’ai même pas osé introduire ma phrase par un Tabarnak…

      hostie d’câlisssse, un roman d’une toute beauté qui mériterait une superposition de tabarnak et de câlisse.

    • 26 mars 2016 , 15 h 00 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Hostie d’calisse de St-Sacrament d’bout d’viarge de TABARNAK!!!!!! :D

    • 26 mars 2016 , 20 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      oh putain que c’est bon !!!!

  5. 26 mars 2016 , 20 h 54 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    On ne doit pas négliger les doux criss de calisse, les taboires et les tabarslaque.
    Du coup, me voilà très très intriguée par ce premier roman.
    À défaut d’attraper un lagopède, un pingouin pourra faire l’affaire.

    • 27 mars 2016 , 9 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pas vu non plus de pingouin rentrer dans ma ligne de mire. Pourtant, je fais le guet devant ma fenêtre. Mais pas de neige… Alors les pingouins ne sortent pas. Pas même un ours, alors penses-tu des lagopèdes. Tout juste je vois une mouette, par vents forts.

  6. 27 mars 2016 , 21 h 41 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    J’aime beaucoup cette image : Glisser un origami sous la porte pour toucher le cœur de l’autre, je trouve que c’est bien plus beau qu’un bouquet de fleurs.
    Mais quand on y pense, je crois que le plus important est dans le geste, l’intention, peu importe les moyens non ?

    « Aurai-je cette peur et cette honte de me transformer en hikikomori ».
    La peur, la honte ?! Ne serait pas plutôt une question de désespoir ?

    Ce n’est pas la première fois que je vois passer ce livre sur la blogosphère et j’avoue que je suis très tenter de connaitre cette happy-End !

    Va falloir que je m’entraîne aux origamis…

    • 27 mars 2016 , 22 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La peur de tomber dans ce désespoir, la honte de ne plus en sortir.
      Ou l’inverse.

      Un très beau roman, pour une première histoire, singulière et forte.

      Tu saurais faire les bisons en origami ?

    • 31 mars 2016 , 14 h 06 min - phil prend la parole ( permalien )

      et c’est plus facile de glisser un origami sous la porte qu’un bouquet de fleurs !

    • 31 mars 2016 , 15 h 37 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Pas faux mdr ! :)

      Ce qui me plait dans l’esprit de l’origami (en comparaison d’une fleur) c’est le temps passé à le faire, le plier, le penser, le glisser…
      Plus poétique, plus personnel …

    • 31 mars 2016 , 15 h 59 min - phil prend la parole ( permalien )

      C’est pas faux, et il en faut de la patience parfois pour faire certains plis sur des petits bouts de papier et qu il en sorte quelque chose !

    • 31 mars 2016 , 22 h 30 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      En attendant que vous ayez fini vos pliages, moi j’ai fini mon verre de Taketsuru… Et même la bouteille !

    • 1 avril 2016 , 20 h 23 min - phil prend la parole ( permalien )

      roooooo tu t es déjà enfile le Nikka ????

    • 1 avril 2016 , 22 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ben oui, fallait pas ?

  7. 28 mars 2016 , 22 h 13 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Pourquoi pas… mais j’aurais du mal à prononcer son titre à la librairie ! :D

    Bon, je vais faire un origami marrant… une forme cochonne !

    • 28 mars 2016 , 22 h 19 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu sais faire la belette en origami ? Mieux la belette cochonne !

  8. 29 mars 2016 , 10 h 58 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Un roman à l’univers très japonais, on dirait.

    • 29 mars 2016 , 21 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      pas si japonais que ça puisqu’au final, le seul hikikomori non japonais est à Manhattan. La présence de Megumi, jolie femme entre sœur et geisha, apporte le mystère nippon. Mais à part l’origami, je sens quand même la patte américaine (ou la plume).

  9. 31 mars 2016 , 14 h 10 min - phil prend la parole ( permalien )

    Un bel origami qui se termine en triangle sensuel et amoureux

    • 31 mars 2016 , 22 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le triangle sensuel est si doux quand son suc se dilue dans ta bouche…

    • 1 avril 2016 , 20 h 25 min - phil prend la parole ( permalien )

      Hahaha t’es en forme toi ou tu l’avais déjà sur le bout de la langue?

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