Poids Léger [Olivier Adam]

Par le Bison le 27 juillet 2016

Catégorie : 4 étoiles, Europe

« L’arbitre nous maintenait à distance, il posait ses mains sur nos poitrines, le type était détendu j’ai vu dans son regard qu’il était sûr de lui qu’il savait que ce serait facile, l’arbitre s’est retiré, j’ai pris deux crochets en plein visage, il a enchainé au foie, deux directs, un uppercut pour finir et dans ma bouche c’était le goût du sang et dans mes yeux c’était du rouge, il a frappé trois ou quatre fois et le sang coulait dans mes yeux, j’avais la bouche remplie d’un liquide salé et épais, je me suis écroulé, je pesais des tonnes, j’avais la joue contre le revêtement, Chef est monté sur le ring. J’ai vu son visage se pencher sur le mien, il m’a relevé, m’a mis sur le tabouret, je ne tenais pas assis, il a tamponné mon front, mes yeux et mes temps, je ne sentais pas la douleur ni ses mains, je ne sentais plus rien, je n’entendais plus sa voix. »

L’horloge affiche ses vingt-deux heures quand je me lève de mon fauteuil en cuir noir. Une envie de me servir un whisky. Si je me serais trouvé dans un film j’aurais allumé en plus une cigarette et me serait posté nu devant la fenêtre à regarder la nuit étoilée, les néons qui clignotent, les passants qui passent furtivement ou s’embrassent dans la pénombre du porche, et les volutes de fumées qui s’enveloppe en dessinant des rosaces autour de moi. Mais voilà, je ne suis pas acteur de cinéma, laisse de côté la cigarette, et me sers juste un whisky, nu quand même, avant de retourner m’installer dans mon fauteuil et ouvre les premières pages de ce vieil Olivier Adam que j’avais presque oublié sur une étagère, les pages jaunies par le temps. Une histoire de boxe et de solitude, une virée poignante dans la pénombre d’un paumé.

« Sur la table du salon, elle avait laissé un verre de whisky et dans la pénombre clignotaient des voyants lumineux. J’ai tiré le fauteuil à bascule, j’ai bu devant la fenêtre, allumé une cigarette, Billie Holiday chantait, je sentais le sommeil me gagner. J’ai dû dormir une heure ou deux. Le silence était parfait et en me concentrant un peu je pouvais percevoir la respiration profonde de Juliette qui dormait dans la chambre. J’ai ôté mes vêtements et me suis glissé sous les draps. Elle était allongée sur le flanc, je me suis collé contre elle, ma queue se logeait dans la raie de ses fesses, elle a poussé un grognement parce que mon corps était froid. J’ai embrassé sa nuque et elle s’est retournée, sa bouche était chaude et son haleine exhalait un parfum de miel et de tabac. »

Le jour, Antoine travaille pour les pompes funèbres, creuse des tombes, regarde des familles pleurer, descend six pieds sous terre des cercueils. Le soir, il boxe, il boit. Pour oublier sa peine, pour effacer le temps, pour ne pas se projeter dans un avenir qu’il ne voit pas. Je l’imagine avec son air de chien battu, ses envies de chialer, ses peurs qui l’enferment dans cette profonde solitude. Je me sens bien, seul dans le noir, jusqu’au jour où je ne pourrais plus en sortir. Le père d’Antoine vient de décéder, sa sœur Claire, très proche jusqu’à présent, qui s’éloigne, la belle Su, une fille sublime qu’il a croisé un soir mais qu’il ne saura pas aimé, Chef son entraîneur avec toujours le même survêtement qui met les voiles dans le sud…

Je me sers un second whisky, me lève lourdement pour me poster derrière la fenêtre. La lune éclaire le pavé, une paire de jambes bas résilles et mini-jupe passe sous son halo. L’odeur de tabac qui me prend lorsque le whisky coule dans ma gorge. A la radio, un disque de Bashung passe, un coup de latte, un baiser, j’passe pour une caravane. Je reste quelques instants à la fenêtre. Mes pensées se bousculent comme celle du pauvre Antoine. Je me replonge dans ma lecture, seconde partie du roman qui s’enchaine alors que la radio enchaine son spleen musical avec un titre de Murat.

« J’aime les gorgées d’alcool et de café, tout se mélange et je sens glisser la brûlure dans mes veines et le long de mes membres. La patronne me ressert un verre de calva, elle dit c’est pour moi. Nous sommes seuls dans le café et son regard à elle fixe la buée sur les vitres et les traînées grises et jaunes des voitures rares et feux ouverts. A la radio s’achève une chanson, un comédien célèbre vante les mérites d’une banque quelconque, je crois que c’est François Cluzet, de toute façon, je m’en fous, de toute façon je pense à autre chose. »

Fidèle à son habitude, Olivier Adam broie du noir. J’aime toujours autant, le noir. Paint in Black ou Back in Black. Cette nuit est sombre, le sommeil me fuit. Alors, je poursuis la vie d’Antoine dont je ne sais rien de son passé. Je sais juste les coups qu’il se prend sur le ring et dans la vie. Je bois un verre avec lui, à la table voisine dans ce bar de quartier où, à cette heure-ci, ne trainent qu’alcooliques ou solitaires. Dans quelle catégorie je me retrouve ? Je n’ose réfléchir à la question, l’heure de la psychanalyse viendra surement avec mon réveil mais pour le moment j’ai un roman à finir.

« J’ai regardé son visage et on devinait qu’elle s’était laissé prendre par la chanson, qu’elle avait pleuré, son maquillage avait coulé. J’ai eu l’envie subite d’enfoncer mon visage entre ses cuisses, de serrer ses hanches et son cul. »

Une musique de Christophe se fond dans le noir, j’éteins la radio. Les camions poubelles vont grincer leurs mécaniques trop mal huilées, jusqu’à en réveiller les mouettes et les corbeaux. Dehors, une pluie fine s’abat, les derniers solitaires rentrent en titubant, les putes aux pieds gonflés et aux cernes fatiguées retournent chez elles. Le jour se lève, la ville s’éveille et la bouteille de whisky est finie, le roman aussi. J’ai partagé une nuit avec Antoine, il m’a bousculé un peu dans les cordes, un peu en dehors du ring. Et si je descendais dans le sud…

« Elle s’est mise sur le ventre, je suis entré d’un coup, elle a poussé un cri aigu. »

« Poids léger », un coup de latte, un baiser.

6 commentaires
  1. 28 juillet 2016 , 8 h 42 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    J’ai trouvé qu’Olivier Adam se prêtait bien aux nuits de solitude et de peurs, quand le noir est aussi dark que le Back in Black et qu’il faut oublier, un regard porté à la fenêtre (ou non). Il broie du noir à l’état brut, fidèle à ses sentiments. Il est sans fard, sans artifices, le genre d’auteur qui me remue complètement les tripes! Tabarnak, ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti ça. J’te laisse me conseiller une deuxième lecture… :D

    • 28 juillet 2016 , 8 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Peut-être est-ce pour cette raison que j’aime tant Olivier Adam, les nuits de solitude et de peurs, ça me connait.

      Je pourrais te conseiller une deuxième lecture, puis même une troisième et une quatrième…

  2. 8 août 2016 , 10 h 20 min - manU prend la parole ( permalien )

    Poids léger, c’est tout moi ça ! :D

    • 8 août 2016 , 10 h 28 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      On ne risque pas, alors, de se rencontrer sur un ring, je serais dans la catégorie poids lourd :)

  3. 30 août 2016 , 21 h 23 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Olivier Adam, Philippe Besson, Philippe Dijan, sont des auteurs que je n’ai pas encore lus. Il m’en reste beaucoup à découvrir !

    • 30 août 2016 , 22 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oui, il faut les découvrir. Je suis plus admirateur de deux premiers. Djian, je l’ai à peine effleuré sans être parvenu à être totalement dans son histoire.

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