Dedans ce sont des loups [Stéphane Jolibert]

Par le Bison le 1 mars 2016

Catégorie : 4 étoiles, Europe

« Il écouta le silence un moment, puis il écrasa sa cigarette contre le poteau, rangea son mégot dans sa poche et fouilla une autre poche pour y trouver une flasque. Il avala trois rasades d’une gnôle distillée par le vieux Tom, un tord-boyaux de première catégorie, pile le genre de boissons qui vous réchauffe illico en balayant au passage quelques neurones inutiles. »

Le silence lourd qui m’enveloppe. La neige qui craque à chacun de mes pas. La nuit tombe, je me réfugie au Terminus, un trois-en-un ce BHB, à savoir, Bar-Hôtel-Bordel. Le lieu-dit des rendez-vous pour mâles solitaires. La meute s’y réfugie, pour boire pour baiser ou pour déblatérer du passé. Des gueules cassées, j’en croise, des cicatrices qui marquent le parcours humains dans cette zone froide et animale, presqu’au bout du monde, dans le Grand Nord canadien. Tabarnak, il floconne en plus. Il y a le tenancier, un irlandais qui ne se sépare jamais de sa carabine, un certain Twigs la Levrette, en référence à sa position préférée lorsqu’il va aux putes – et je te laisse deviner qui se met devant et derrière, et Nats, en référence à Natsume ce grand écrivain japonais qui fait office de garde-putes.

Derrière ce silence se cache les blessures des uns, et la violence des autres. A l’extérieur, ils peuvent paraître doux, comme des agneaux blancs qu’un berger à oublier de rentrer à la tombée de l’hiver. Mais à l’intérieur, ce sont des loups, une meute enragée, sans foi ni loi. Et gare si un chien se mêle aux loups. L’affrontement inévitable, les paris sont ouverts. Alors, quand Sean devient le nouveau garde-putes du Terminus, tu sens que le combat sera sanguinaire. Il ne doit en rester qu’un. Lequel ?

« Des principes simples, limpides : à l’extérieur des murs du Terminus, chacun était libre d’aller et de venir comme il l’entendait, de trucider son prochain, de dérouiller sa femme et ses gosses, de torturer des bêtes, ou de commettre tout autre exploit dénué de morale ou de logique. Dehors, chacun faisait ce qu’il voulait. Mais dedans, on se pliait aux règles, et l’une d’elles édictait qu’au Terminus, aux putes on n’y touchait pas !

Pas autrement qu’avec respect, à défaut de tendresse. »

Avec ce silence, je découvre le comportement des loups qu’une musique classique embellirait la plaine enneigée de toute cette sauvagerie. Et surtout, je lis le premier roman de Stéphane Jolibert, un bon coup littéraire, une construction qui demande un peu d’attention avant de creuser un trou sous la glace et de plonger le corps nu pour se rafraichir les idées et se détendre de l’atmosphère étouffante du Terminus. Il y a 90 % de chance que l’affrontement achève la vie  de l’un ou de l’autre, les 10 % restant servent à déterminer le facteur « quand ». Et puis j’y croise de sacrés personnages, ce vieux Tom ou cet excentrique Twigs, des gueules que je verrais très bien sortir tout droit du casting d’un film des frères Coën,  dans le genre Règlement de Compte à Fargo.

Je ne peux qu’aimer ce genre de roman, le froid, la violence, les putes, tout le monde à sa place dans cet univers du Grand Nord. Et je n’oublie pas la distillation de ce tord-boyaux qui s’il ne rend pas fou les honnêtes hommes, c’est parce que là-bas, il n’y a pas d’honnête homme. Juste des loups et des chiens.

« Alors il ravitaillait le vieil homme, lui faisait quelque fois la cuisine et partageait son repas en discutant d’un temps où les motoneiges n’étaient pas encore, et de toutes chose passées et désormais révolues. Un temps où les loups peuplaient la plaine en maîtres absolus. Il y avait alors trois meutes d’une quinzaine d’individus, jamais plus, mais jamais moins. Elles se partageaient un territoire gigantesque, jusqu’à ce que les hommes décident d’en faire des manteaux, laissant sur la neige rouge de sang les carcasses dépecées. Jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul et qu’ils découvrent dans le synthétique des vertus jusque-là insoupçonnées. Dégustant sa gnôle, le vieux Tom racontait ce temps-là, et dans les yeux il y avait comme la lueur d’un regret. »

« Dedans ce sont des loups », entre chiens et loups.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions JC Lattès.

16 commentaires
  1. 1 mars 2016 , 13 h 10 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Un roman qui me fait de plus en plus de l’oeil.

    • 1 mars 2016 , 17 h 10 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pense à le garder ouvert au moment d’affronter la meute

  2. 1 mars 2016 , 14 h 14 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    Comment je pourrais passer à côté? Il a tout pour me plaire. Merci pour la découverte, bison.

    Ta bouteille de Conte d’hiver est superbe. Ça donne presqu’envie d’en caler une!

    • 1 mars 2016 , 17 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’aime bien les contes d’hiver surtout sous la neige, lorsque la nuit se fait entre chiens et loups

  3. 1 mars 2016 , 18 h 35 min - manU prend la parole ( permalien )

    Celui-ci, j’ai bien l’intention de le lire !!!
    Le froid, la neige, les loups…
    J’en tremble déjà de froid et d’effroi… ;)

    • 1 mars 2016 , 19 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Moi je sens que ton intention concerne surtout le bordel. Et n’oublie pas ta hache, ça peut toujours servir là haut.

  4. 2 mars 2016 , 21 h 08 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    « le froid, la violence, les putes »… j’aime aucun des trois, parce que je préfère un gigolo à une pute, mais j’ai le roman et je ne compte pas le laisser trainer trop longtemps.

    Et je te chipe ta bière !

    • 4 mars 2016 , 13 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je te laisse ma bière, je vais m’encanailler avec la pute :)

  5. 3 mars 2016 , 9 h 27 min - phil prend la parole ( permalien )

    Alors arrivé a ce Terminus, on se rend compte que l’homme reste un animal?

    • 4 mars 2016 , 13 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Au terminus ou ailleurs, l’homme est effectivement un animal. Et au lit, une bête en rut !

  6. 4 mars 2016 , 11 h 56 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Pas sur que je sois prise dans cet engrenage,
    le froid, les bars à Putes, les loups … et la tendresse bordel !

    A moins que la douceur ne vienne tout droit de ton « Conte d’Hiver »

    Jolie bouteille :)

    • 4 mars 2016 , 13 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je peux être pris aussi de tendresse, au bordel, avec ma pute. Et si le conte d’hiver me refroidit, elle saura me réchauffer l’âme.

  7. 6 mars 2016 , 3 h 19 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Y’a tellement de beaux livres dans ces Masses cririques Babelio, dommage que j’puisse pas y participer! Tout à fait le genre de roman dont je raffole, les loups – même en métaphores, le Grand Nord qui est si beau, toute cette blancheur, un bout de monde où il ferait bien s‘isoler dans un igloo allongé sur une peau de grizzly, pour autant qu’un nuage de BDC passe par là… :D

    Tabarnak il « floconne » (mautadine que c’est poétique ça!!!), sors tes mitaines pis ta tuque Bison et oublies c’t’histoire de trou sous la glace. Ptdrrrrrrr non mais tu vas finir par t’les geler! ^^

    « Se rafraîchir les idées » mdrrrrrrrrr

    • 6 mars 2016 , 17 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je suis toujours poétique quand il est question de Grand Nord, de bières ou de roberts.

  8. 6 mars 2016 , 13 h 41 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Il fait partie des sorties qui me tentent le plus :)

    • 6 mars 2016 , 17 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Très tentant effectivement, surtout pour un premier roman.

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