De Sang-Froid [Truman Capote]

Par le Bison le 18 février 2016

« Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l’ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent « là-bas ». A quelques soixante-dix miles à l’est de la frontière du Colorado, la région a une atmosphère qui est plutôt Far West que Middle West avec son dur ciel bleu et son air d’une pureté de désert. Le parler local est hérissé d’un accent de la plaine, un nasillement de cow-boy, et nombreux sont les hommes qui portent d’étroits pantalons de pionniers, de grands chapeaux de feutre et des bottes à bouts pointus et à talons hauts. Le pays est plat et la vue étonnamment vaste : des chevaux, des troupeaux de bétail, une masse blanche d’élévateurs à grain, qui se dressent aussi gracieusement que des temples grecs, sont visibles bien avant que le voyageur ne les atteigne. »

Je me réveille ce matin au milieu des odeurs de chaume du Kansas. Ma vieille guimbarde a traversé, toute la nuit, la Route 50, soulevant à chaque soubresaut une nuée de poussière, pour atterrir, à l’aube, dans ce petit patelin de cambrousse. Holcomb, un goût de poussière et de rye dans ma bouche. La fraîcheur matinale de ce mois de février accentue cette première sensation de bien-être. Les premières lueurs du soleil tentent de me persuader que ce coin perdu d’une Amérique plus que profonde a su garder son état sauvage. Les odeurs de café du matin se mêlent à celles des tartes aux cerises encore chaudes de l’après-midi. Pourquoi me suis-je donc arrêté ici, dans cette petite bourgade si reculée de l’ouest du Kansas, estomaqué et assoiffé ? Je tente de reprendre mes esprits et repense à ces 4 meurtres « gratuits ». Une famille entière, notable et respectable, vient d’être sauvagement décimée au clair de lune d’une triste et sombre nuit du 14 novembre 1959 ; mais quelles sont les raisons et les motivations d’un tel assassinat ? La cruauté et la barbarie de ces actes, si sauvages presque animales, me poussent à la réflexion. J’ai besoin de me poser sur le bord du comptoir, un shot de rye, et un verre de Jack.

« L’imagination bien sûr, peut ouvrir n’importe quelle porte, tourner la clé et laisser entrer la terreur. »

Je m’assoie donc sous le centenaire peuplier de Virginie qui trône majestueusement devant le tribunal de la cité, et j’observe. Je prends la température du milieu, je palpe l’atmosphère autour de moi. J’essaye de décrypter le regard sombre, noir des habitants et surtout de comprendre. Parce que le but de ma présence est bien la compréhension des faits. Je ne suis pas là pour juger mais simplement pour m’imprégner des faits. Et c’est là le tour de force de Truman Capote. Il m’entraîne en tant que lecteur et spectateur à me faire ma propre opinion de ce sordide fait divers. Jamais il ne prend partie, jamais il n’exprime son opinion, affiche ses jugements, ses mépris envers les coupables. Il ne se place pas en tant que juge et ne discute pas de la validité de la peine capitale. Il mentionne simplement (mais poétiquement) les faits et tire de cette histoire cruelle mais vraie un roman à la fois passionnant et engagé (un chef d’œuvre, et je l’affirme dès mon premier verre, une révolution littéraire). Du coup, je me sens moi-même dans la peau de l’écrivain « historien » à la découverte des faits. Tour à tour, je me prends pour le journaliste qui tente d’élucider l’affaire, pour le juge et le cul-terreux du Kansas qui essayent de comprendre les motivations d’un tel crime. Je prends mon temps de découvrir ce Kansas, ses plaines sans relief avec ses chevaux et ses troupeaux de bétail, ses silos à céréales, ses demeures et ses habitants. J’essaye de me fondre dans le paysage et de m’imaginer accueilli chaleureusement au sein de cette communauté.

« Mais aux petites heures de ce matin de novembre, un dimanche, certains bruits étrangers empiétèrent sur les rumeurs nocturnes habituelles de Holcomb, sur l’hystérie perçante des coyotes, le frottement sec des graines d’ecballium dans leur course précipitée, la plainte affolée et décroissante des sifflets de locomotive. A ce moment-là, dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. »

Et si je me contentais d’observer en demandant à la serveuse, aux mensurations très Amérique profonde, un second Jack ?

« De Sang-Froid », sweet home Kansas.

19 commentaires
  1. 19 février 2016 , 1 h 28 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    Tu l’as l’affaire, toé! Tes mots résonnent sous ma tuque et m’emportent. Ça donne le goût de s’y replonger.

    • 19 février 2016 , 9 h 20 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Ça me fait le même effet… Le goût d’un vieux rye donne toujours envie d’y replonger !

  2. 19 février 2016 , 8 h 00 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Hey Bison. On dirait vraiment que tu as couvert cette affaire en tant que journaliste, et bon journaliste. Je ne l’ai pas lu mais le film de Richard Brooks est excellent. Quant aux mensurations Amérique profonde je ne te remontrerai pas là-dessus, expert que tu es. :P

    • 19 février 2016 , 9 h 21 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Comment se fait-il qu’avec ta guitare, sur les routes des States, tu n’a pas poser encore tes fesses à Holcomb ?

  3. 19 février 2016 , 9 h 47 min - Goran prend la parole ( permalien )

    Tout comme Eeguab je n’ai pas lu le livre, mais le film de Richard Brooks est excellent…

    • 19 février 2016 , 10 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et moi, je ne crois pas avoir vu le film… sinon je m’en serais souvenu s’il est deux fois excellent :)

  4. 19 février 2016 , 21 h 08 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Une roman qui me tente plutôt bien.
    Je me sens bien les histoires qui mettent en face à face les jurés, le(s) coupables, le juge… un ping pong parfois effroyable mais j’adore quand la balance penche à gauche à droite et que les avis changent, le doute plane… Pour cela le cinéma américain des années 50/60 est très fort …

    Dis moi, peux tu m’expliquer ce qu’est pour toi « Des mensurations TRES Amérique profonde » , je veux savoir si je peux me fondre dans la masse du kansas.

    • 19 février 2016 , 22 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est un roman qu’il faut avoir lu une fois dans sa vie. Il y a Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et De sang-froid. Avec ces deux romans, tu as une vision de l’Amérique profonde.
      Reste à écumer les bars pour voir ses mensurations, loin du silicone californien.

  5. 20 février 2016 , 20 h 18 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Je ne me rappelle absolument pas d l’historie. Il va falloir que je le relise…..

    • 22 février 2016 , 9 h 02 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il va falloir, le genre de bouquin qu’on prend plaisir à relire des années après…

  6. 20 février 2016 , 20 h 41 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’ai lu le Harper Lee il y a quelques années et j’ai envie de lire ce Capote depuis quelques années… Va falloir !

    • 22 février 2016 , 9 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Mais comment se fait-il que tu n’ai pas lu ce Capote, indispensable ! Laisse-tomber tes autres Capotes même usagées et attaque donc celui-là…

  7. 21 février 2016 , 11 h 59 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Déjà lu aussi, mais j’avais attendu longtemps avant de le sortir, mon Truman Capote.

    Un truc de fou, son enquête.

    • 22 février 2016 , 9 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pourtant, par les temps qui courent, il ne faut pas hésiter à sortir ses Capotes…

  8. 23 février 2016 , 2 h 08 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je n’ai pas encore lu ce chef d’œuvre, basé sur une histoire vraie en plus, y’en a des malades j’te jure! Le décor poussiéreux de l’Amérique profonde ajoute surement une tabarnak d’ambiance à ces meurtres sordides. Au fait, ça ressemble à quoi les mensurations Amérique très profonde d’une serveuse? :D

    • 23 février 2016 , 9 h 08 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Comment est-ce possible que personne n’ait lu ce chef d’oeuvre ici ! Inimaginable, un tel manque…

      Après si tu partages tes mensurations, je pourrais te dire si tu pourras te reconvertir en serveuse de l’Amérique profonde…

    • 24 février 2016 , 17 h 28 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      y’a que les « roberts » qui le savent… ;D

  9. 24 février 2016 , 13 h 21 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    J’avais moi aussi adoré ce livre, j’ai par la même découvert le genre du new journalism : c’est passionnant :)

    • 24 février 2016 , 16 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Passionnant la façon de suivre cette enquête journalistique dans une oeuvre romanesque. A l’époque, cela m’aurait même donné envie d’être journaliste.

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