Corps et Âme [Frank Conroy]

Par le Bison le 11 février 2016

Je ne te ferai pas l’affront de résumer un tel roman qui parle si bien de la musique. J’ai juste envie de m’assoir sur une chaise brinquebalante dans un bar où la N’ice Chouffe coule à flot en pression, d’attendre la serveuse aux petits seins – oui je sais dans ce bar elle n’est malheureusement pas recrutée pour la taille de ses nibards –  et te lire ce paragraphe :

« Monsieur Oliver considéra les touches un moment, retroussa les manches de sa chemise et commença à jouer, laissant échapper un grommellement étouffé du fond de sa gorge, mâchonnant sa lèvre inférieure comme un homme dans la souffrance. Il joua sans interruptions des strides et des boogies pendant plus d’une demi-heure, les mains martelant, les bras pompant, la tête et le torse immobiles. Une sueur légère perla à son front au bout d’un moment. Ce fut une tempête de notes et Claude, fasciné, regarda les bras de l’homme se croiser et se décroiser, se déplacer ensemble et séparément, et ses doigts, fonctionnant à une vitesse incroyable, arracher des thèmes limpides à une lame de fond presque irrésistible de musique. »

Tu entends cette musique, tu vois cette perle de sueur qui coule le long de sa tempe. Les mots ne sont pas que des mots, ils prennent vie dans ce corps, les notes s’envolent du livre et dansent autour de moi dans un esprit même de recueillement tant cette musique est contemplative. La beauté même du classique tel que je le conçois ; une introspection avec soi-même qui rentre en communion avec le sol, le fa ou le si bémol du compositeur. Peu importe d’ailleurs la note ou la fougue, l’âme fugue au-delà des lignes et des chapitres.

« Il joua presque sans savoir ce qui se passait. Dans le sous-sol de Weisfeld, Frescobaldi avait montré quelques variations au violon sur la mélodie originale, mais à présent il s’en éloignait presque entièrement – tombant en piqué, éclaboussant, pirouettant, lançant un nuage de spiccatos, faisant voler des staccatos, ricochant dans toutes les directions. Il donna des coups d’archet près du chevalet, près de la touche. Il frappa les cordes. Il produisit des douzaines de sons différents – de la flûte au banjo, jusqu’à quelque chose qui en vérité, ressemblait au bêlement d’un agneau – le tout formant une pièce d’architecture musicale qui retombait sur la partie de piano avec autant de précision qu’une tasse sur sa soucoupe. »

Claude est cet enfant prodige, né sans père, enfermé presque dans un sous-sol crasseux de New-York. Il a un don, il a une chance, celle de trouver un professeur qui lui donne des cours pour 25 cents, celle de se voir entourer des plus grands interprètes du moment, celle de croiser le regard d’un joueur de blues qui lui donnera un petit bout de papier avec quelques notes de boogie. Mais le don ne suffit pas, ni même la chance. Il y a aussi la volonté, l’abnégation, le désir omniprésent d’apprendre et d’être le meilleur, du moins de faire honneur à ce Steinway et à tous ces professeurs qui ont cru en lui et lui ont donné le coup de pouce nécessaire pour percer dans ce milieu très fermé, bourgeois et guindé.

« Corps et âme », Claude les donnera à sa musique, à son piano, à ce vieux monsieur Weisfeld. Il deviendra virtuose, le pianiste que les plus grands voudront s’arracher mais l’esprit ouvert par son apprentissage incessant, il s’intéressera autant à Beethoven qu’à la musique contemporaine, ira perdre son âme dans les boogies des clubs de jazz, découvrant le sens profond de la musique avec le Be-bop de Charlie Parker ou à la virtuosité et l’improvisation d’Art Tatum. Parce que Frank Conroy n’hésite pas à faire cohabiter le classique au jazz et à les mettre au même niveau d’émotion.

Et comment ne pas être ému par certains passages décrivant les pulsions créatrices de ces musiciens. Des larmes s’écouleraient presque tant je suis surpris par la perception de ces mots qui font échos en moi comme une petite musique venue bercée mon corps et mon âme. Quand Claude joue, je l’écoute, j’ai des frissons, je pleure même – et même si le roman traine parfois en longueur, il est parcouru par certains moments de grâce. Quand Claude s’installe dans son costume de pingouin avec ou sans queue de pie, qu’il s’installe sur le petit tabouret devant le majestueux Steinway du Carnegie Hall ou qu’il s’échappe dans un club de jazz et de noirs pour jouer quelques notes de blues furieusement sauvage, quand il s’installe seul dans son sous-sol qui lui sert de studio et qu’il fredonne quelques goualantes à la mélodie triste et mélancolique, c’est toute ma lecture qui s’en trouve bouleversée et émue.

« Claude entra instantanément dans la musique, entendant sa clarté, suivant chaque nouveau fil aussitôt introduit et entrelacé dans la structure qui s’élaborait, dense et lumineuse. Son attention était fractionnée – la plus grande part occupée par la tension propulsive de la musique elle-même, son urgence passionnée. Mais en même temps, il regardait le musicien, ses cheveux qui volaient lorsqu’il rejetait la tête en arrière, les expressions de souffrance, d’euphorie, de colère, de douceur, qui se succédaient sur le visage de Wolff à une vitesse stupéfiante. Il contemplait le corps qui s’affaissait, le visage qui disparaissait derrière un rideau de cheveux, le roulis, le gîte, le tangage des épaules. Il entendait les sifflements, les gémissements, les grognements qui lui échappaient par moments. C’était terrifiant. »

Si terrifiant que j’ai eu ce besoin de mettre pendant mes phases de lecture, cette galette, « Credo », car quoi de plus beau que le corps d’Hélène et que l’âme des brunes.

« Corps et âme », chouffe pour le corps, musique pour l’âme.

17 commentaires
  1. 12 février 2016 , 13 h 18 min - Eeguab prend la parole ( permalien )

    Enn temps que co-Claude je ne peux qu’être enthousiasmé par ta chronique et je vais tacher de trouver ce livre. Dès que je l’ai lu on se retrouve à Roanokee, Virginie.

    • 12 février 2016 , 14 h 16 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est que Claude a plus d’une corde à son arc…
      Pour Roanokee, va falloir que je change de bus…

  2. 13 février 2016 , 4 h 16 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Corps et âme un Bison a été ému par cette lecture, ce livre doit être une pépite de belle sensibilité. Quand la musique invite à une « introspection avec soi-même », c’est sans doute l’un des plus beaux voyages avec celui de l’amour. Le don, la chance, la volonté surtout, sans quoi rien n’est possible. Un très beau livre…

    Et pis Tabarnak, sortez la BDC qu’on lève notre verre aux serveuses à p’tits seins!!!!! :D

    • 13 février 2016 , 14 h 38 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Si je puis me permettre, les serveuses aux gros roberts ont aussi un certain charme :D

    • 13 février 2016 , 18 h 13 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      « Aux gros Roberts »??? ptdrrrrrrrr
      Je l’aime trop celle-là!!!! :D

    • 13 février 2016 , 19 h 47 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Alors là, tout le monde se pose la même question : « gros roberts ou petits roberts ? » :D

    • 14 février 2016 , 18 h 46 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Ah ben là faut d’mander à Robert! Bob pour les intimes… :D

  3. 13 février 2016 , 6 h 45 min - manU prend la parole ( permalien )

    « Des larmes s’écouleraient presque… »

    Dis-moi… Il n’y aurait pas un cœur de midinette qui battrait sous ce corps poilu de bison ? ;)

    • 13 février 2016 , 14 h 36 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est depuis que je m’épile le torse !

  4. 13 février 2016 , 14 h 54 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    J’ai beaucoup aimé ce roman qui malgré quelques légères longueurs (pour moi) a été un très bon moment de lecture :)

    • 13 février 2016 , 16 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Entièrement d’accord. Un très bon moment, l’impression d’entendre cette musique, mais aussi quelques longueurs. Un peu plus épuré n’en aurait été que meilleur…

  5. 13 février 2016 , 18 h 39 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Corps et Âme quel beau titre ! Il en dit long. Je serai curieuse de connaître le titre anglais.
    En Espagne quand l’amour entre deux êtres est plus fort que tout on dit que l’on aime de tout son corps et de toute son âme.

    « Te Amo de todo mi cuerpo y de toda mi alma » c’est te dire combien c’est beau et fort !

    GOUALANTE !!! Mazette ! tu ne lésines pas sur tes mots :) Un très joli mot pour un très beau billet.

    • 13 février 2016 , 19 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est joli aussi en espagnol… Le titre du roman en VO est Body and Soul, Corps et Âme, un beau titre effectivement qui donne envie de faire l’amour en musique.

      Savais-tu que les couples qui écoutent de la musique ensemble font plus souvent l’amour. Et moi, question musique, j’en écoute souvent, très souvent, du rock, du jazz, du classique et même des goualantes tristes et mélancoliques.

    • 14 février 2016 , 18 h 40 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Ça ne m’étonne pas la musique adoucit les moeurs et appelle l’Amour, la proximité ….

      Moi je vois bien, un bon jazz avec une voix rauque, des bougies pour l’ambiance, le chant des cigales au loin et la douce chaleur de l’été…

      Raaaahhhhhh ça le fait …

    • 15 février 2016 , 8 h 07 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Attends, je vais finir ma bouteille de whisky pour essayer d’avoir UNE voix ! et les cigales, elles sont loin, très loin mais je peux essayer d’imiter le cri du grillon en rut…

  6. 14 février 2016 , 21 h 03 min - Une ribambelle prend la parole ( permalien )

    Magnifique critique. De toute façon la musique emporte, nous tire des larmes, nous file la chair de poule, nous donnerait envie d’assommer celle ou celui qui se met à parler au moment où on ne voudrait pas d’autre son que celui des notes de musique. A vos partitions, à vos cordes, à vos claviers…….

    • 15 février 2016 , 8 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      De toute façon, celui qui se met à parler sur une telle musique n’est plus en vie…

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