L’amant de Patagonie [Isabelle Autissier]

Par le Bison le 8 février 2016

Catégorie : 4 étoiles, Europe

Le vent m’emporte aussi loin que le bout du monde. Les voiles font profil bas, la houle affiche sa fière, les vagues chevauchent le pont. Le pied marin, l’âme patagonne, la mer me jette sur cette terre hostile. Dans toute sa splendeur, sa démesure. Des galets froids sur la grève, comme une ultime escale, la fin d’une errance, j’ose le silence. Le ciel, le même mais pourtant si différent, la lumière qui s’y jette, la poussière qui s’y mêle. Comme une impression de déjà vu, la sensation d’y avoir vécu.

« Les mois sont longs. Le temps est lent. L’hiver semble avoir pris possession pour toujours de la Patagonie, tenir ce bout de terre dans ses serres, s’insinuant sous chaque motte et au cœur de chaque caillou. Si la tempête ne tord pas les arbres en hurlant, une chape grise et une pluie méthodique nous tiennent des jours entiers à la maison, quand ce ne sont pas des tourbillons de neige qui s’étalent maintenant jusqu’au rivage, ne cédant qu’à la ligne nette de la marée haute. Certes, il y a de belle journées ou des nuits limpides à compter toutes les étoiles du ciel, mais c’est parce qu’un froid de gueux s’est abattu, clouant chaque chose dans une gangue de glace. »

1880, Emily, jeune écossaise de 16 ans, s’embarque vers l’inconnu et débarque dans une lointaine contrée qui en ce temps-là s’écrivait Ouchouaya, pour servir non pas le Seigneur tout-puissant mais un pasteur venu évangéliser cette région du bout du monde perdue au-delà des caps et de la raison. Evangéliser pour les uns, coloniser pour les autres. Pour les blancs, le but est le même, parquer les indiens encore vivants, ceux qui n’ont pas encore été décimés par les armes ou les maladies.

« Nous parlons peu, ce n’est pas un besoin, l’air est assez empli de présence. Je me sens dériver, figée sous la pluie, sans même m’apercevoir que je grelotte. Je ne sais pas ce qui absorbe mes pensées, à part le clapotis des gouttes, son sec sur l’eau du canal, son mat sur mes vêtements. »

Isabelle Autissier a laissé en cale son voilier pour prendre la plume du cormoran et conter les légendes et l’amour de Patagonie. Je sens son profond respect pour cette Terre de Feu. Elle a de nombreuses fois franchi ce cap ; probablement les escales de la vie l’ont emmené dans ces eaux froides et majestueuses. Elle écrit sur ces paysages ancestraux, une terre de toute beauté, le ciel qui éblouit la mer qui chante, sur ces indiens, yamanas, alakalufs, onas, que la civilisation occidentale a si rapidement mis à leurs pieds ou dans une fausse commune pour s’approprier des terre à parquer leurs moutons blancs, sur ces guanacos qui se font de plus en plus rares ou ces baleines qui brillent par leur absence subite. Isabelle connait ces terres, autant que Florent Pagny, et je vois sa plume comme un bel hommage à l’écrivain local Francisco Coloane. Ses passages naturalistes me font penser au grand « Tierra del Fuego », ses escales maritimes avec « Le Petit Mousse », ses légendes indiennes à « El Guanaco ».

« Les jours coulent et je ne compte pas. L’aube nous trouve nichés l’un contre l’autre, économes de notre chaleur, nos corps emboités en S, sa main sur mon sein. Je sens qu’il s’éveille à son sexe qui se déploie contre le bas de mon dos. Il chemine doucement, je l’attends, je frissonne, il m’apaise. Je trouve maintenant des plaisirs à ces embrassements du corps. »

Emily, jeune femme forte, trouvera là-bas la paix qu’elle cherchait. Et l’amour aussi. Avec un sauvage, en plus. Ces indiens, sauvageons un jour, sauvageons toujours, comme dirait le pasteur. Mais avec l’amour, elle découvrira ce peuple, ces croyances, le drame. D’ailleurs les croyances ne sont pas faites pour être comprises, mais juste pour être acceptées, chaque peuple ayant son lot de mystère et d’étrangeté. Elle deviendra, une des leurs, éprise de dons, habitée par la magie, celle du ciel, celle de la terre, celle du feu qui transformera le cœur et l’âme d’une écossaise en patagonne jamais indienne, mais plus vraiment européenne.

« Je suis nue, abandonnant l’ultime protection des vêtements. Je tremble, ce n’est ni de froid ni d’une pudeur que personne ne peut déranger, mais du sentiment que je ne suis rien, rien d’autre qu’un corps, un amas de peau, de chair, de muscles et d’os. Je suis semblable à ces animaux qui tombent sous la lance d’Aneki, seulement séparée d’eux par mon esprit. Dépouillée de tout sur cette plage perdue, je suis au stade ultime du détachement de ce qui a fait ma vie d’avant. »

Le drame prévisible, avec la colonisation blanche rien n’est imprévisible même l’invraisemblable, alors je ne suis pas surpris, juste chagriné parce que forcément, l’Histoire s’est déroulée ainsi. Des drames, l’homme blanc en est familier, surtout loin de ces terres, surtout en période d’évangélisation, excuse presque bidon pour assouvir simplement leur puissance et suprématie obtenue au bout d’une arme à feu. La route s’arrête devant l’océan dans l’aube tiède du levant… Je commence à comprendre…

« Je respire à pleins poumons cette odeur de terre et de sel mêlés, si typique de la Patagonie, et elle me lave de l’intérieur. Je m’allonge alors entre les boules de mousse vert tendre, je sens les cailloux me rentrer dans la peau et l’humidité percer ma robe. Je ne veux plus bouger, juste faire corps avec cette terre dont je ne sais pourquoi elle exerce sur moi une telle emprise. »

« L’amant de Patagonie », et la paix que je cherchais aurait dit le poète F.P.

13 commentaires
  1. 9 février 2016 , 9 h 00 min - Goran prend la parole ( permalien )

    À chaque fois que je viens ici, en plus des titres de livres, je note le nom des bières…

    • 9 février 2016 , 22 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      La Chouffe, déclinée en Mc Chouffe ou en N’ice Chouffe est une tuerie sensuelle. Sa robe gracieuse, son goût épicé et son parfum avec une note finale sur le jasmin… Mmm toute la passion dans cette brune !

  2. 10 février 2016 , 0 h 36 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Si tu savais comme j’admire cette grande navigatrice! Une femme qui m’a toujours semblé déterminée, à mes yeux elle est un emblème de liberté, comme tous ces grands aventuriers qui ont le vent dans les voiles. Elle doit être fascinante…

    Les humains étant ce qu’ils sont, assoiffées de pouvoir, je me dis que si elle ne rendra pas les Indiens à leurs terres ancestrales, elle aura au moins eu le mérite respectueux d’éveiller en nous leur mémoire à travers son beau roman.
    Quel livre! Et quel billet plein de belles proses tabarnak! Je n’peux qu’être attirée par un roman qui parle de mer, de voyage et des terres sauvages de Patagonie. J’ai le majeur qui se trémousse…

    • 10 février 2016 , 13 h 52 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un beau livre, une plume simple ais sachant se faire poétique pour décrire les paysages. Un peu engagé, il n’en reste pas à moins un hommage à ces terres, à ces premiers habitants, et à Francisco Coloane. Cela ne m’étonnerait pas que la navigatrice ait lu ses écrits…

      Attention, parce que même en Patagonie, le majeur peut geler :)

    • 11 février 2016 , 0 h 25 min - Nadine prend la parole ( permalien )

      Il faut sauver les majeurs, tabarnak!!! C’est une priorioté!!! :D

  3. 10 février 2016 , 9 h 27 min - manU prend la parole ( permalien )

    J’ai eu l’occasion de l’entendre aux dernières Littératures Européennes, je la lirai un jour, c’est certain.

    • 10 février 2016 , 13 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Elle a commencé par raconter ses exploits de navigatrice, et puis sa plume lui en a demandé plus, celle d’écrire de vrais romans qui se nourrissent de son expérience maritime, de ces escales de ces errances au bout du monde, le Grand Nord, comme le Grand Sud…

  4. 10 février 2016 , 21 h 59 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Caramba ! quel belle chronique !
    Après mes quelques évasions littéraires patagone celle ci me tente beaucoup.

    J’ai envie de rejoindre Emily et de l’accompagner dans cette aventure en terre de feu et ses vents violents qui vont lui ouvrir de nouveaux horizons.

    « Evangéliser pour les uns, coloniser pour les autres » : parfois j’ai un peu honte de mes origines :(

    • 10 février 2016 , 22 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Si tu as envie de Patagonie, n’hésite pas à me suivre…
      Si tu as envie d’un amant…
      et bien n’hésite pas non plus… même si je ne suis pas patagon
      :D

  5. 11 février 2016 , 8 h 25 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Je voulais le lire depuis longtemps : il me le faut :)

    • 11 février 2016 , 9 h 11 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et de fait, j’ai envie aussi de découvrir certains de ses autres romans…

  6. 11 février 2016 , 11 h 51 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    J’avais lu un avis de lecteur déçu par ce roman. A voir….

    • 11 février 2016 , 15 h 48 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est bien dommage parce que je trouve que c’est un très bon roman. Pas du genre à te transcender, mais beau, humainement parlant.

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