Vite, trop Vite [Phoebe Gloeckner]

Par le Bison le 17 janvier 2016

Mardi 27 avril

Miam Miam. Je me demande s’il a une grosse bite mmmmmm.

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Quel pauvre gland ce Monroe. Mais il a une belle queue.

En version originale, cela donnerait : journal intime d’une adolescente. Je te l’accorde, le titre ne serait pas très vendeur, trop compartimenté pour une large diffusion. A moins d’avoir la bave dégoulinante, l’œil salace et d’être un gros pervers. […] Attends, attends – laisse-moi quelques secondes – je suis en pleine réflexion et en grande conversation avec ma conscience pour vérifier si je fais partie de cette catégorie. […] La bave, oui ; l’œil je l’ai, surtout le droit ; gros je le suis. Alors…

Avant de rentrer plus en détail dans l’histoire intime de Minnie Goetze, je salue d’abord la forme de ce ‘roman’, parsemé de planches de dessins N&B pour illustrer les moments forts de la vie de cette adolescente, des passages en version BD, un graphisme soigné et détaillé. L’objet est beau, un ‘roman’ façon œuvre d’art, une réussite sur le plan ‘roman graphique’.

« On est rentrées chez moi et on a écouté Ch-Ch-Ch-Ch-Ch-Ch-Ch-Ch-Ch-Changes au moins cent fois, et c’est officiel, on aime Bowie encore plus qu’avant. On a regardé pendant des heures les pochettes de ses disques pour essayer de déterminer s’il était mignon ou pas, mais elles étaient trop petites, ou alors il avait trop de maquillage pour qu’on soit sûres de notre jugement. Sur l’album David Live, il y a une photo où il porte un costume bleu, et Kimmie m’a dit : « Regarde-moi ! », juste avant le passage préféré dans la chanson, la première fois qu’il dit : « Ch-Ch-Ch… », et là, juste au moment où il le dit, la voilà qui commence à lécher la photo au niveau de son entrejambe. « Vas-y, essaie, qu’elle me dit, lèche-lui la bite à travers son fric… allez, essaie ! On a vraiment l’impression qu’il y a quelque chose dessous ! »
J’ai essayé, et c’est vrai – si tu fermes les yeux et que tu lèches au bon endroit, tu sens une toute petite queue, qui fait un centimètre de long, dure comme de la pierre. Ah ah ! »

Le fond maintenant. Il s’agit d’un journal intime d’une ado de 15 ans, alors forcément côté littérature cela n’est pas de la grande prose. Les sujets sont souvent redondants : elle parle pleurs, crêpage de chignons, pop musique (et ce vibrant hommage à David Bowie tristement d’actualité), larmes, saignements, bite et fellation. Minnie possède son langage propre, cru et sans tabou, comme une adolescente de 15 ans de nos jours. Et la vie de Minnie n’est pas forcément belle, encore moins heureuse. Elle passe en revue toutes ses expériences, le nombre de fellations dans une voiture ou sur un canapé, les jouissances de ses soi-disant copains dans sa bouche, les beuveries et les gerbes qui les accompagnent. Sa vie est simple : elle sèche la plupart de ses cours, se fait baiser par le petit ami de sa mère, Monroe, se fait baiser par ses camarades, des expériences d’un soir sans que cela l’émeuve beaucoup. Elle boit, elle se drogue, elle baise de nouveau. Bref, ce n’est pas une vie d’adolescente, c’est juste la vie d’une paumée tendance nymphomane qui a grandi vite, trop vite et qui se retrouve au fond d’un puit sans fond et qui ne sais pas comment sortir de l’abîme dans lequel sa relation avec Monroe l’a plongé.

« Kimmie, elle m’étonnera toujours. On était assise là, complètement défoncées, et elle m’a encore raconté un truc hyper zarbi sur sa vie privée.

Elle fait du baby-sitting pour un couple qui a deux garçons. Le papa, Marcus, est noir, et Kimmie lui taille des pipes. Il rentre du bowling plus tôt que prévu pendant que sa femme, une Blanche toute maigre, est encore dehors à faire la fête avec ses copines. Kimmie se débrouille pour que les enfants dorment quand il revient. Elle accompagne Marcus dans le bureau, ils ferment la porte à clé et elle lui suce la bite jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Elle dit qu’elle doit s’enduire les lèvres de vaseline tellement son engin est gros, elle a l’impression que sa bouche va se déchirer aux coins. »

Mais je pense qu’il faut aller au-delà de ses frasques sexuelles et des pipes dans une caisse. Au fond d’elle-même, je la sens souffrir et terriblement perdue. Elle est triste et totalement au fond du gouffre. Aucune main tendue pour l’aider, la soutenir, la retenir, une mère absente qui baise et bois autant qu’elle, ce petit copain qui pourrait être son beau-père et qui ne lui prend que son cul sans donner son amour, un ex-beau-père qui n’essaye d’entretenir qu’une relation épistolaire. Minnie est seule, livrée à elle-même. Si elle a encore une once de courage pour s’en sortir, il lui reste donc un infime petit espoir. Mais jusqu’à quand ? La fugue la tente, la folie la guette, le suicide l’attend. Le monde ne tourne plus rond et son âme erre comme un zombi au milieu d’autres zombies de son âge, le constat d’une certaine adolescence est terrifiant.

L’histoire se déroule à San Francisco, dans les années 70, au pays de la liberté et de la vie sans tabou. Mais la vie d’un adolescent n’est guère plus reluisante de nos jours. Oui, en tant que parent, ce bouquin est terrifiant, mais putain, qu’est-ce que cela fait du bien de se mettre à la place d’une adolescente et d’essayer de comprendre son cheminement, sa vie, son désespoir. Et que le livre est beau, graphiquement, sombre mais au final, malgré le nombre incalculable de pipe, poignant. Vite, trop vite, avant qu’il ne soit trop tard.

« Fais chier.

Et ensuite, il m’a dit : « Un vieux pervers comme moi, il faudrait vraiment que je sois fou pour refuser de coucher régulièrement avec une gamine de quinze ans. » Et puis il a ajouté (pendant que je chialais) : « Allons faire un petit tour en voiture. »

On s’est garés à l’ombre deux rues plus loin, et il m’a demandé de le sucer. Je lui ai demandé de me prendre alors il m’a dit : « Je pensais que ça te suffirait de me tailler une pipe. » Je pleurais tellement et lui il me répétait qu’il savait ce que je ressentais, il savait combien c’était douloureux, parce qu’il avait été amoureux autrefois. Si c’est le cas, pourquoi refusait-il de comprendre que je ne voulais pas juste qu’il me balance la sauce, putain ? Il m’a passé la main dans les cheveux, il a guidé ma tête vers son entrejambe et je l’ai sucé, en m’étouffant dans mes sanglots. Moi je voulais faire l’amour, mais après avoir joui il a juste remonté sa braguette, on est rentrés chez lui et il était en rogne parce que je continuai à chialer.

Tout est médiocre et manque tellement d’amour.

Peut-être que je suis une pauvre nulle en matière d’amour. J’aime les gens, mais je ne sais pas leur montrer, alors eux ils ne m’aiment jamais. Je suis tellement triste.

Je crois que je deviens folle.

Je crois que j’ai envie de fuguer. »

« Vite, trop Vite », pas si vite, retiens-toi.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions La Belle Colère.

14 commentaires
  1. 17 janvier 2016 , 23 h 59 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    Cher Bison, l’objet et son contenu m’attiraient. J’ai lu des avis, plus négatifs que positifs. Mais là, je penche d’un côté et je n’ai que l’envie de m’y plonger. Tu as mis les mots sur ce que j’avais envie de découvrir: la solitude et le mal-être qui se camouflent derrière les pipes et la défonce.

    • 18 janvier 2016 , 9 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      L’objet est beau. Le discours à l’intérieur presque terrifiant. J’avais lu aussi ces avis négatifs qui peut-être n’auront retenu que les délires sexuelles d’une nymphomane. Mais c’est en persévérant dans la lecture de ce bouquin que l’on perçoit toute la tristesse et le désespoir de Minnie. Un roman-bd aussi dur que poignant pour qui sait -ou veux- voir la détresse d’une ado.

  2. 18 janvier 2016 , 19 h 54 min - manU prend la parole ( permalien )

    Tu as su trouver les bons mots, une fois de plus !
    S’il croise ma route, je le lirais celui-ci.

    • 18 janvier 2016 , 21 h 54 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je savais qu’en plaçant une pipe dans chaque phrase, cela allait t’émouvoir et attirer le fumeur qui sommeille en toi. Oui, oui, je n’ai pas oublié ta passion pour les pipes et les photos de tes pipes que tu sèmes ça et là sur ton blog.

  3. 18 janvier 2016 , 22 h 22 min - manU prend la parole ( permalien )

    Et encore, tu n’as pas vu celles en vidéos… ;)

    • 19 janvier 2016 , 9 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      je pense que ton fan-club en serait ravi !

  4. 19 janvier 2016 , 0 h 34 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Quelle vie triste pour cette ado, et pour tellement d’autres jeunes. Un univers dépourvu d’amour et de sécurité où le seul refuge se trouve dans l’acte désespéré de se saouler la gueule, de se droguer, de « baiser » tendance nymphomane comme tu dis. Pauvre petite…! Le portrait de l’adolescente ravagée par la vie et qui n’échappe pas aux abus sexuels, mais qui a encore le courage de l’écrire dans un journal. Des histoires comme celle de Minnie me touchent profondément. Comment ne pas être émue…

    Un billet percutant Bison, bravo!

    • 19 janvier 2016 , 9 h 17 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      après, on s’en sort quand même, si on se trouve un talent, une passion, on devient illustratrice et dessinatrice de comics.

  5. 19 janvier 2016 , 1 h 45 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Toi et manU êtes tombés sur des romans graphiques graves et percutants pour cette MC. Moi je suis restée dans le voyage en hémisphère sud mais celui ci faisait parti de mes choix également… Presque un regret de ne pas l’avoir choisi ! Tu as su trouver les mots justes, au delà du côté sombre de l’histoire, pour me donner l’envie de découvrir la vie de cette ado.

    Et puis on juge souvent une personne trop rapidement… sans connaître le vrai fond du pourquoi et du comment des choses ou des choix …

    Un très joli regard …

    • 19 janvier 2016 , 9 h 19 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tabarnak, je me rends compte que tu as le même décalage horaire qu’avec la québécoise :)

      Il n’y a pas de regret à ne pas l’avoir choisi, tu as fait un beau voyage en Patagonie, alors que moi je n’ai lu que des histoires de fellations, et encore sans jamais me faire sucer.

  6. 30 janvier 2016 , 15 h 03 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Je dois avouer que je n’ai pas du tout aimé ce livre, j’en discutais avec d’autres amies blogueuses où on avait toutes cet avis. Je ne sais pas si cela vient de l’appréhension différente de ce roman selon que l’on soit un homme ou une femme mais je n’ai pas pu supporter ce personnage et ses actions…
    Par contre j’adore tous les autres romans de La Belle Colère ^^

    • 31 janvier 2016 , 10 h 30 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je ne sois pas sûr qu’il faut faire une distinction homme-femme. Il y a le contenu et le contenant. Le dessin est beau, les phrases abjectes, surtout si l’on se place en tant que parent. Parce qu’effectivement l’amour ce n’est pas cela, et une adolescente ne devrait pas avoir une telle vie. Après, il faut comprendre pourquoi elle en arrive là, et suivre la psychologie du personnage. Mais bon, moi, j’ai pas fait psycho en fac, alors… Mais, je sais qu’elle a une adolescence malheureuse et que c’est une belle colère de la voir réagir à la fin. Un roman qui fait réagir aussi insupportable soit-il.

  7. 2 février 2016 , 12 h 37 min - Jerome prend la parole ( permalien )

    Il m’attend et j’ai l’impression que mon ressenti sera très proche du tien.

    • 2 février 2016 , 13 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’espère mais je comprends aussi tout à fait le sentiment que certains ont eu à l’égard de ce livre. Ou tu acceptes ou tu rejettes.

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