Les Frères Sister [Patrick deWitt]

Par le Bison le 6 janvier 2016
« Charlie dit, « J’ai payé vingt-cinq dollars pour une fille à Mayfield. »
L’homme rétorqua, « Vous payerez la même somme ici pour vous asseoir au bar avec elle. Pour coucher avec, il faudra lâcher un minimum de cent dollars.
-       Qui paierait une telle somme ? demandai-je.
-       On fait la queue ici pour la payer. Les putains travaillent quinze heures d’affilée, et il parait qu’elles gagnent des milliers de dollars par jour. Vous devez comprendre, messieurs, qu’économiser son argent et le dépenser à bon escient sont deux traditions qui ont disparu ici. »
Tout fout le camp, messieurs-dames, et c’est peu de le dire. Jamais vu une inflation pareille d’un état à l’autre. Et encore c’était bien avant la crise des subprimes.

Deux frères, Charlie et Eli Sister, deux gueules de baroudeurs, de chasseurs de primes, de tueurs à gage, d’assassins sanguinaires et de bêtes sauvages. Une tabarnak de gueule pour ces deux individus patibulaires. Alors que je tente de les suivre sur mon vieux canasson, tant bien que mal tant la sente est caillouteuse et poussiéreuse en Orégon, d’autant plus que cela doit être ma première incursion dans cet état peuplé de castors, je compte les cadavres et les fracas par pagaille par là où les deux frères ont évacué leur frustration.

Le dos fourbu par le cahotement de mon cheval encore plus vieux que moi, je m’autorise une virée au saloon, boire quelques eaux-de-vie que, je le sais, je regretterais le lendemain, et taper le cul d’une pouliche au comptoir avant de la faire monter dans ma chambre. J’aime ce far-west, wild wild west. Les frères Sister sont à la recherche d’Hermann Kermit Warm, chercheur d’or qui a trouvé LA méthode mais qui ne veut pas la divulgué. Autant le dire de suite, cet homme est mort avec deux sauvageons comme « Les Frères Sister ».


« Mon être profond commença à se dilater, comme c’était toujours le cas avant la violence ; mon esprit s’obscurcit, et j’eus la sensation qu’un flacon d’encre noire se déversait en moi. Mon corps résonnait, j’étais parcouru de frissons des pieds à la tête, et je devins quelqu’un d’autre, ou plutôt j’endossai mon autre moi. Et ce moi était fort satisfait de sortir des ténèbres et d’intégrer le monde vivant où il lui était permis d’agir à sa guise. J’éprouvai à la fois du désir et de la honte, et me demandai, Pourquoi est-ce que je me délecte tant de cette régression à l’état animal ? »

Bien mal lui en a pris à ce vieux fou de vouloir échapper à son triste sort. Une longue course poursuite, à dos de cheval où les cadavres peuplent les déserts traversés, jusqu’en Californie. California Dreamin’ chantait-on dans le temps, mais ça c’était avant que Charlie et Eli y trainent les éperons de leurs santiags. En fait, malgré leurs sinistres réputations, je m’attache à ses deux frères au caractère bien trempé mais aussi bien différent. Et je perçois une belle dose d’humanité dans le regard d’Eli qui me fait penser que l’âme humaine n’a pas entièrement abandonné les territoires de l’ouest sauvage contrairement aux indiens.

Le whisky donne souvent mal à la tête, les rencontres qui ne finissent pas six pieds sous terre sont souvent inoubliables, Eli a tendance à tomber facilement amoureux dès qu’un sourire de braise le regarde un peu trop, surtout si la paire de jambes sous ce sourire reste un délice. Et quand Eli découvre pour la première fois, les joies de la brosse à dents, cela devient hilarant, et ferai même tomber sous le charme n’importe quelle assistante dentaire, pour peu qu’elles ne s’offusquent pas de ses accès de rage et de son hygiène corporelle un peu douteuse.

Assis devant la cuvette, je sortis ma brosse à dents et ma poudre et Charlie, qui n’avait pas vu mon attirail jusqu’alors, me demanda ce que je fabriquais. Je lui expliquai, et lui fit une démonstration, après quoi j’inspirai profondément : « C’est très rafraîchissant pour la bouche », lui dis-je.
Charlie réfléchit. « Je n’aime pas ça, rétorqua-t-il. Je trouve ça idiot.
-       Pense ce que tu veux. Notre docteur Watts m’a dit que mes dents ne se gâteront jamais si j’utilise cette brosse comme il faut. »
Charlie demeura sceptique. Il me dit que j’avais l’air d’une bête enragée avec ma bouche pleine de mousse. Je répliquai que je préférais avoir l’air d’une bête enragée quelques minutes par jour plutôt que d’avoir une haleine fétide toute ma vie, ce qui marqua la fin de notre conversation sur la brosse à dents.

Avec ce prix des libraires du Québec et ce prix littéraire du Gouverneur général, je passe un moment mémorable comme le dirait une charmante blonde pour un western littéraire signé Patrick deWitt et  arrosé d’un whisky frelaté en compagnie de deux êtres touchants – à leur manière et à celle d’un film des frères Coen. Une œuvre presque philosophique dont certaines citations, plus profondes qu’elles n’y paraissent, laissent en bouche un gout de réflexion par-dessus la poussière imbibée d’eau-de-vie.

« Le grincement d’un lit qui gémit sous le poids d’un homme qui ne trouve pas le sommeil est le son le plus triste que je connaisse. »


« Nous accélérâmes l’allure. Les malaises de Charlie ne désarmaient pas et à deux reprises il cracha de la bile. Y a-t-il une chose plus pénible que de monter à cheval quand on a bu trop d’eau-de-vie ? »


« Charlie dormait sur le dos, les yeux grands ouverts. Son pénis en érection se dressait sous son pantalon, ce que je pris pour un signe de bonne santé, même si je fis semblant de ne rien voir. Je pensai, Qui sait sous quelle forme nous adviennent les bons présages ? »


« Tu sais combien ça fait cent dollars ? », demanda-t-il. Je lui dis que non et il déclara, « Cent dollars. »

Quentin Tarantino aurait pu en tirer un bon film à ce bon bouquin, sauf qu’il a rajouté 6 salopards de plus dans sa fratrie.

Ces deux frères Sister sont impayables, un humour particulier mais avec un vrai sens de l’honneur et des valeurs. Comme dans le temps où tu pouvais avoir une pute pour moins de 25 $ boisson comprise.

Et en ce jour de grâce du 6 janvier, il fallait bien une mautadine chronique littéraire 100% québécoise avec l’accent d’une suceuse de tire ! Tabarnak, elle m’a même sucé toute mon eau bénite, j’vais d’voir m’contenter d’une maudite Leffe de câlice de Noël. Moi, j’tl’dis c’est bientôt la fin du monde, ici et à Chambly.

« Les Frères Sister », tabarnak ce whisky a un goût de poussière.

Et parce qu’en 2016, c’est l’année du tabernacle chez manU

12 commentaires
  1. 7 janvier 2016 , 4 h 33 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Tabarnak! Il me semblait bien Bison que t’allais finir par t’retrouver dans ce saloon douteux à boire du Whisky! Mais de là à penser que « t’irais taper le cul d’une pouliche »………………..!!! Pouahhhhhhhhhh quelle classe en bonyenne!!! ^^

    Charlie et Eli m’ont fait passer un hostie de bon moment, ils m’ont fait rire ces deux-là! Deux êtres inoubliables et attachants, sans oublier Tub et Nimble et cette araignée venimeuse que je n’oublierai jamais…… ARKKKKKKKKKKKK TABARNAK!!!!!!

    Règle no.1 Bison : ne jamais oublier que cent dollars ça fait cent dollars. Une grande règle mathématique…..

    La morale de cette histoire : une suceuse de tire ça suce d’la tire en mautadine!!! Les deux pieds dans l’eau bénite en attendant la fin du monde…..… ^^

    Merci Bison, j’suis contente que tu l’aies aimé :D

    • 7 janvier 2016 , 9 h 03 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’ai toujours la grande classe, surtout avec le cul des blondes et des pouliches !

  2. 7 janvier 2016 , 11 h 21 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Pas mal de prix littéraires pour ces deux frères.

    • 7 janvier 2016 , 13 h 43 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      une flopée de titres au pays de l’érable coulant !

  3. 7 janvier 2016 , 17 h 27 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Il faut que je découvre cet auteur :D

  4. 7 janvier 2016 , 20 h 07 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Un sacré billet ! je suis tentée et pourtant mitigée, mais qui ne tente pas ne sait pas. Envie de découvrir une lecture qui ne me ressemble pas, je serai peut être surprise.

    « Tu sais combien ça fait cent dollars ? », demanda-t-il. Je lui dis que non et il déclara, « Cent dollars. »
    Une réplique toute faite pour Clint Eastwood

    « Le grincement d’un lit qui gémit sous le poids d’un homme qui ne trouve pas le sommeil est le son le plus triste que je connaisse. »
    Conclusion : Mets de l’huile :D

    Mais j’adore ce genre de citation…

    • 7 janvier 2016 , 21 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Envie de découvrir une lecture qui ne te ressemble pas ? J’ai ce qu’il te faut, une balade en canoë dans la belle Géorgie des bouseux et des consanguins.

      Clint Eastwood, avec 40 ans de moins, aurait été parfait dans le rôle de Eli !

      Quand à l’huile, je la réserve quand je ne suis pas seul dans le lit.

  5. 9 janvier 2016 , 8 h 39 min - manU prend la parole ( permalien )

    Une année du Québec qui débute ici aussi, un 6 janvier, et sans se concerter, moi je dis que c’est une une année qui commence bien en mautadine, là !! :D

    Pis, entr’ toé pis moé, j’ai ben envie d’les connaitr’ moé, ces frères Sister !! ;)

    • 9 janvier 2016 , 12 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pis, entr’ toé et moé, ces frères Sister méritent d’être connus !

      et Pis, une mautadine de coïncidence. T’as vu comme mon logo est bô. Tabarnak. Sans copyright même.

  6. 9 janvier 2016 , 23 h 09 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Elle t’a tout sucé ?? Jusqu’à la dernière goutte ?? Ben dis donc…

    Ils cherchent Kermit ? La grenouille ? :P

    Hé, mon Bison, ton billet là, il peut entrer dans mon challenge des flingueurs du Midwest, même si tu n’as que 3 salopards… ;)

    • 10 janvier 2016 , 10 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Et ce bouquin serait parfait pour une belette adepte de gros flingues.

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