Tsubame [Aki Shimazaki]

Par le Bison le 26 novembre 2015

Le poids des secrets 3/5

Un nid abandonné, une hirondelle qui s’envole dans le ciel. Un filin laiteux qui strie légèrement le ciel azuré. Je m’assois au milieu des herbes sauvages, des cosmos en fleur, sur cette petite colline de gentianes. J’attends la bombe A qui va survenir dans cette ambiance poétique. Non pas que je sente son souffle ou son parfum de chaire brûlé, mais je l’imagine survenir à tout instant. Comme à chaque épisode de ce temps des secrets. Mais pas tout de suite…

« Je regarde le visage du père. Les mains croisées, il observe sérieusement l’opération en contrebas. Ses paupières mongoles me rappellent les yeux de mon oncle. Je me demande s’il est d’origine coréenne et s’il cache son identité à ses enfants parce qu’il est devenu Japonais… »

Je me retrouve dans les années vingt, et parce que le Japon est une terre de souffrance, le sol se met à trembler. Violemment en cette année 1923 dans la région du Kanto. Furieusement. Plus de cent quarante mille morts. C’est dur, cela semble cruel même, mais la Terre me le parait encore moins que les Hommes.

« Je l’entends parler de ce qui s’est passé sur la digue après le tremblement de terre. L’armée avait obligé des Japonais à venir creuser ici. Les soldats avaient mis les Coréen en rangs et les avaient mitraillés. Ces Japonais avaient brûlé les cadavres avec du pétrole et les avaient enterrés… »

Yonhi Kim a 12 ans, au moment du grand tremblement des Dieux. Saine et sauve. Comme sa mère qui la réfugie au bon soin de l’église catholique pendant qu’elle part à la recherche de son oncle. Un jour, un mois, un an, une vie. Yonhi Kim devient Mariko Kanazawa. De coréenne, elle devient japonaise. Parce qu’en ce temps-là, il n’est pas conseillé de montrer son état d’étranger, de zaïnichi. Grace à ce prêtre qui croit bien faire, Mariko survivra et pourra vivre une vie normale au Japon. Mais avec un lourd secret, un terrible fardeau qu’elle devra cacher toute sa vie y compris à sa famille.

Au fil des pages qui défilent aussi vite que le vent ne chasse les nuages de mon ciel azuré, je découvre des charniers de coréens – ou d’étrangers – bien avant les morts de la bombe atomique. Pas de chaire brûlée mais des ossements que des années plus tard l’on déterrera. Je vois qu’il n’était pas bon être coréen en cette époque au Japon, car les rumeurs se propagent aussi vite que le souffle d’une bombe pas encore inventée.

Et si le tremblement de terre était la faute à ces zaïnichi plutôt qu’au destin ?

« Vous n’êtes pas responsable de votre fardeau. Personne n’a le droit de vous en accuser. »

Il faut du courage pour survivre, seule à ces catastrophes divines ou ces massacres humains. Du courage pour continuer à s’envoler dans ses rêves comme une hirondelle. Mais le lourd secret pèse sur les ailes frêles de ce petit oiseau… Celui d’être simplement née coréenne au Japon.

« Tsubame », et se réincarner en hirondelle.

14 commentaires
  1. 27 novembre 2015 , 10 h 03 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Tu écrits l’horreur avec tellement de poésie et de sérénité que j’en reste bouche bée !

    Une petite lecture, une grande histoire, avec une ambiance très lourde et des secrets fardeaux … ben oui … j’ai envie de le lire, tu as rempli ton contrat !

    « Tsubame » quel joli mot !

    • 27 novembre 2015 , 13 h 45 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Tu écrits l’horreur avec tellement de poésie

      Tiens, je devrais essayer de réécrire des scénarios d’Esprits criminels pour voir ce que cela peut donner à y ajouter quelques notes de poésie dans les cadavres.

      « Tsubame » quel joli mot !

      Hirondelle, mais tu l’avais certainement deviné.

  2. 28 novembre 2015 , 12 h 32 min - Goran prend la parole ( permalien )

    Superbe ta chronique…

    • 28 novembre 2015 , 14 h 55 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      … mais le livre est encore mieux !

  3. 28 novembre 2015 , 15 h 09 min - Goran prend la parole ( permalien )

    J’ai déjà lu les 5 et j’ai beaucoup aimé…

    • 28 novembre 2015 , 20 h 23 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Le 3ème pour moi et mon préféré… en attendant les 2 suivants !

  4. 28 novembre 2015 , 19 h 47 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Quelle belle chronique : je vais craquer pour ce livre c’est sûr :D

    • 28 novembre 2015 , 20 h 25 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      de fait, il va falloir craquer pour les 5. On ne peut se contenter que d’un seul tome sur la pentalogie. C’est comme si on se contentait d’une seule bière pour la soirée… C’est impensable. C’est 5 ou rien !

  5. 30 novembre 2015 , 2 h 22 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    D’accord avec toi Bison, les séismes humains provoqués par la lâcheté des hommes sont bien plus cruels que ceux de la nature! On voudrait tendre la main à cette enfant, petit oiseau blessé, sachant bien qu’au fond d’elle-même elle aura le courage de survivre sans le support des « Hommes ». L’évasion dans le rêve est bien plus salutaire que la main tendue de ceux qui l’ont souillée…

    • 30 novembre 2015 , 12 h 41 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      C’est l’afflux de neige immaculée ou le manque de Chambly qui te rend si poétique ?

      Attention à la chaleur de tes rêves, tu risques de faire fondre toute la neige même aux sommets des Adirondicks :-)

  6. 1 décembre 2015 , 17 h 36 min - dasola prend la parole ( permalien )

    Bonsoir le Bison, très beau billet qui me donne envie de relire les 5 tomes avec les si jolies couvertures. A la suite de ça, j’avais lu un livre consacré au tremblement de terre de Tokyo et que je recommande. http://dasola.canalblog.com/archives/2010/12/21/19918336.html Bonne fin d’après-midi.

    • 3 décembre 2015 , 14 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Moi qui adore Akira Yoshimura, je pense que je vais aller fureter dans les librairies pour voir si je le trouve un jour…

  7. 3 décembre 2015 , 14 h 13 min - Alex-Mot-à-Mots prend la parole ( permalien )

    Qu’est-ce que j’avais aimé cette série en 5 tomes.

    • 3 décembre 2015 , 14 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      N’en dis pas plus, j’ai encore le tome 4… Un jour je ne désespère pas non plus de trouver le dernier tome manquant à ma collection.

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