La Peau de Bison [Frison-Roche]

Par le Bison le 17 novembre 2015

Catégorie : 4 étoiles, Europe

Snowdrift, un village indien perdu au sein des immensités glacées du Nord canadien. A l’autre bout de la planète, Grenoble et ses industries papetières. Max Gilles, la quarantaine n’est plus à sa place dans le giron familial et petit bourgeois de la ville du Grésivaudan. Ce héros de guerre que la R.A.F. a libéré, garde en lui les traces de sang de ce conflit. L’humeur n’est plus à la vie. Il a besoin de fuir. Sa vallée, sa famille, lui-même. Pour se reconstruire et c’est par conséquent à Snowdrift qu’il va poser son petit avion au cœur du vide enneigé parsemé par quelques cabanes de trappeurs, au milieu des indiens, des loups et des bisons.

« L’intérieur du bar était sombre, à peine éclairé par quelques lampes aux abat-jour foncés qui voilaient la moitié de la lumière. Il fallait quelques minutes pour que les yeux habitués à l’éblouissante lumière blanche du dehors se fassent à cette pénombre. Alors on découvrait une grande salle quadrangulaire, barrée dans le fond par un comptoir moderne clinquant de tous ses cuivres, et autour des tables une foule murmurante et bariolée de prospecteurs, de mineurs, d’Indiens, ingurgitant des quantités invraisemblables de bières. Et bien que certains eussent déjà sombré dans une ivresse caractérisée, le ton des voix ne montait pas. Les propos, qu’on échangeait comme des secrets, passaient de table en table, ricochaient, revenaient : gaudrioles, histoires de forage, drills, et toujours l’inévitable retour au grand rêve ! Chacun connaissait un coin secret de la forêt, qui contenait de l’or, il avait déposé un claim, mais chut… chacun savait bien que l’autre mentait, mais cela faisait partie du jeu. La vérité était que tous ces gens étaient venus ici chercher fortune, se ruinaient en recherches et en matériel, et puis échouaient comme ouvriers aux mines d’or de la grande compagnie dont l’exploitation était déjà déficitaire. »

Là, il découvrira l’amour. Celui qui se construit avec un grand A. Rosa cette indienne, si généreuse, si belle, si indépendante, si indienne. Elle lui apprendra à vivre et à jouir de cette liberté retrouvée. Et n’y-a-t-il pas plus belle liberté que de faire l’amour nu sur une peau de bison, dans le silence assourdissant du vide entouré de neige. Par -40°C, aller couper du bois, pisser contre un sapin, chasser des loups ou survoler un troupeau de bisons. Une nouvelle vie, un miracle de la nature, prend soin tous les jours de cet être si solitaire au début et qui s’ouvrira tant avec la découverte de l’amour, et de Rosa.

Mais comme je suis plus roman à eau-de-feu que roman à l’eau de rose, il faut un mais pour contrarier tant de bonheur. Faire l’amour sur une peau de bête, même de bison, ne suffit plus à nos deux héros. Et Rosa s’en va chasser, seule avec son frère dans un canoë de fortune. Le blizzard, la neige, le vent, le froid, tabarnak, le temps nord-canadien. Le drame, le deuil, la perte, la reconstruction. Rester sur ces terres sauvages ou retourner à Grenoble.

« L’aube glaciale réveilla Rosa. Instinctivement elle tendit le bras, chercha Max. Son rêve avait été si violent qu’il lui semblait que leur longue nuit d’amour s’était prolongée sans interruption jusqu’à cet instant précis. Et brusquement elle passa du rêve à la réalité. Ce n’était pas Max qui dormait à son côté, mais son jeune frère Mick, roulé en boule comme un jeune loup qui aurait passé la nuit à chasser. »

Combien d’années n’ai-je pas pris le temps d’ouvrir un vieux bouquin de Frison-Roche, presque un parchemin, les feuilles jaunies par le temps, les pages gondolées par la fonte des neiges, l’encre parfumée aux senteurs de milles plantes que les moines utilisent pour élaborer la Chartreuse ? En ai-je déjà ouvert un ? Certainement… Dans ma jeunesse, le bison du Grésivaudan que j’étais a du se « forcer » à ouvrir son premier de cordée ou d’autres épisodes d’alpinisme littéraire. Des années plus tard, je continue à goûter à la Chartreuse, je découvre la Mandrin, mais n’en oublie pas l’essentiel l’herbe à bison aromatisée à la vodka. Et pour causer essentiel, ce roman m’a enchanté, si bien que je n’en espérais pas autant avant de me laisser submerger par ses grands espaces, son histoire d’amour et ses histoires de solitudes.

« Dans le ciel les étoiles brillaient comme par les nuits les plus froides, des traînées laiteuses se formaient en franges, en écharpes multicolores dispersés par les vents, premières esquisses des aurores boréales qui dans un mois seraient leur seule lumière dans la longue nuit polaire.

Un loup en chasse hurla quelque part derrière eux, et à son cri répondit le gémissement de la louve. Rosa sourit, cet hiver elle reviendrait les chasser lorsque leur fourrure devenue d’un beau gris et bien fournie prendrait toute sa valeur. Max aimait beaucoup les peaux de loup. Chez eux, il y en avait un peu partout et les reflets argentés se mariaient bien avec la peau sombre de bison jetée sur leur lit. »

« La Peau de Bison », du nature-writing bien avant l’heure qui donne envie de chausser ses raquettes et de crapahuter dans le froid tabarnakien juste pour pouvoir se réchauffer ensuite sur une peau de bison. Nu bien entendu.

Challenge Lire sous la Contrainte – Session 23, d’un livre à l’autre.

PS :

J’ai oublié de te présenter les bisons du Canada.

Tabarnak, ils ressemblent étrangement au bison du Grésivaudan, en plus poilus !

23 commentaires
  1. 17 novembre 2015 , 22 h 40 min - manU prend la parole ( permalien )

    Une fois de plus le vieux Bison sait trouver les bons mots pour nous donner envie de découvrir ce livre…
    Et en plus, j’adore ce verre de vodka !! ;)

    • 18 novembre 2015 , 9 h 22 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Un verre parfait pour partager une vodka à l’herbe de bison.

  2. 18 novembre 2015 , 7 h 12 min - Sandrine prend la parole ( permalien )

    Un livre visiblement fait pour toi…

    • 18 novembre 2015 , 9 h 24 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Effectivement, une belle nature au milieu des bisons, à une époque où il y avait encore des troupeaux de bisons sauvages.

  3. 18 novembre 2015 , 20 h 20 min - belette2911 prend la parole ( permalien )

    Coucou !

    « faire l’amour nu sur une peau de bison »… je note !! <3

    • 18 novembre 2015 , 21 h 53 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je peux te prêter la peau de bison, bien tannée par le temps.

  4. 18 novembre 2015 , 22 h 07 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Tabarnak ! Frison-Roche a écrit ce livre spécialement pour toi.

    Une peau de Bison,
    L’amour avec un grand A,
    Le Vercors,
    Les grandes plaines enneigées,

    Et puis Rosa, Aaaahhhhh la belle Rosa …

    Sais tu que tu m’as donné envie de chausser mes raquettes et d’aller affronter le blizzard, le froid la neige et le grand Nooooordddd…

    Et puis une peau de Bison avec un grand feu de joie !!!!! Yeahhhhhh :D

    • 18 novembre 2015 , 22 h 26 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Fait pour moi, de Grenoble au Grand Nord.
      La coté vieillot me faisait un peu peur (roman écrit en 1971) mais finalement on garde toute sa jeunesse à -40°, la chaire reste ferme, l’âme belle.
      Une bien belle histoire que celle-là, une histoire à lire nue sur une peau de bison !

  5. 18 novembre 2015 , 22 h 20 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Tabarnak!!! Ohhhhhhh c’est les bisons de central Park quand j’y avais mon igloo ça!!!!!! :D

    Quel plaisir de revoir mes bons vieux copains à poils! Enfin, « à poils », façon de parler……………………………………………………………… :D

    « En plus poilus » pour tenir au chaud la dame se prêtant à une nuit d’amour sur une peau à moins 30. Quelle classe les bisons quand même….. pfffffff!

    • 18 novembre 2015 , 22 h 29 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Certains bisons ont plus de poils que d’autres… Moi de toute façon, je compte sur la Zubrowska pour me tenir au chaud, même par moins 30.

      Qui a parlé d’une nuit ? Moi par -30°, c’est toute une semaine, jusqu’à ce que l’igloo fonde ou que la réserve à bière soit épuisée.

    • 19 novembre 2015 , 15 h 27 min - phil prend la parole ( permalien )

      Il tombe pile poil ce livre
      Maintenant que tu as du poil au menton
      Que tu sois de bon poil, on le sais
      Et même à rebrousse poil
      On pourrait te tomber sur le poil
      Que tu reprends toujours du poil de la bête
      Mais que te voir à poil
      Nous dresseraient surement les poils sur la tête !

  6. 19 novembre 2015 , 15 h 22 min - phil prend la parole ( permalien )

    Tu sais ce qu’il te dit le côté vieillot non mais toi !!!
    J’ai comme toi, ce livre qui ressemble plus à un parchemin bien jaunie par le temps dans la bibliothèque de ma chambre enfantine.
    Et bien figure-toi que ca ne perd pas une ride et cela se bonifie même avec le temps qui passe. Car je l’avoue j’apprecie plus de lire cela maintenant que forcé par la prof au collège …
    Mais à cette époque, il faut dire qu’on avait que le livre …

    • 19 novembre 2015 , 15 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il y a des années qui se bonifient bien :-)
      Les pages sont vieillottes mais l’histoire toujours belle, comme la neige et ses bisons, et l’amour et la mort. Enfin non pas que la mort soit belle, mais que les émotions qui s’y rattachent sont fortes et comme toute émotion il y a beauté, parce que éprouver des émotions, c’est encore vivre. En littérature.
      Mais je reconnais que sans le titre accrocheur évoquant la magnificence d’un bison en rut, ce roman n’aurait jamais été acheté, et cela aurait été bien dommage tant le plaisir de plonger dans cette neige, nu bien entendu, fut intense.

    • 19 novembre 2015 , 16 h 01 min - phil prend la parole ( permalien )

      Tu m’étonnes !
      Frison garantie !!!

    • 19 novembre 2015 , 18 h 59 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      A 16h01, tu as déjà attaqué les shots glacés de Zubrowska !

    • 19 novembre 2015 , 19 h 12 min - phil prend la parole ( permalien )

      gnagnagna !!!

    • 19 novembre 2015 , 21 h 47 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et à 19h12, t’as la tête dans la cuvette des chiottes ! :)

  7. 19 novembre 2015 , 21 h 48 min - Philippe D prend la parole ( permalien )

    Tu ne pouvais pas le louper, celui-là !
    Je connais l’auteur de romans montagnards mais je n’ai jamais entendu parler de celui-ci.
    Merci pour ta participation à mon challenge et bonne fin de semaine.

    • 19 novembre 2015 , 22 h 09 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Cela fait des années que je le gardais en réserve pour cette lecture sous contrainte :)

      Frison-Roche, effectivement, est plus connu pour ses écrits montagnards, un gars de la yaute – ou presque.

  8. 21 novembre 2015 , 21 h 38 min - Léa Touch Book prend la parole ( permalien )

    Du nature writing comme j’aime :D Je note ! ^^

    • 21 novembre 2015 , 22 h 01 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      avec en plus une histoire d’amooouuurrrr…

  9. 22 novembre 2015 , 20 h 33 min - Marie-Claude prend la parole ( permalien )

    Une découverte pour moi. Il ne me reste plus qu’à partir à la chasse au bouquin.

    • 22 novembre 2015 , 21 h 46 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      J’allais te dire que chez les vieux bouquinistes il est encore possible de trouver ce vieux bouquin aux pages jaunies ; mais je crois qu’il est ressorti, avec d’autres Frison-Roche, dans une nouvelle collection à la couverture bien plus attrayante…

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