Tous Les Diamants du Ciel [Claro]

Par le Bison le 28 octobre 2015

Catégorie : 5 étoiles, Europe

« Dans la rue, les fenêtres aspirent l’air chaud, l’air chaud meuble l’obscurité, l’obscurité se détache des pierres, tout est cycle et sensuel, on vit enfin le cœur de l’été. »

Un vent souffle à Pont-Saint-Esprit en cette année 1951. Non pas une brise lourde de ses poussières radioactives mais tout aussi nocif, un air chargé en LSD. A rendre fou un fou, et un moins fou dans un fournil. Toute la population est atteinte. Mal et mal-être, qui prit son origine dans le pétris du pauvre Antoine. Le boulanger dans le pétrin et le seigle du boulanger. Souffle divin, Seigneur ô Seigneur, aie pitié de nous et de nos âmes. Protège-nous de ce mal qui emplit nos poumons du Satan. Rompez ce pain et distillez les effluves boulangères de ce pain entre malin et divin.

New-York, Lucy regarde les étoiles dans le ciel. Dix-neuf ans, accroc à sa dose et pute à l’occasion. Elle balance son cul sur le rythme de la ville, sombre et déchargée de ses illusions.  Son cul une illusion d’ailleurs. Lève la tête, ma belle et vois tes illusions se perdre dans ces nuits étoilées de Manhanttan. Elle rajuste sa culotte, tire sur sa jupe en skaï, et regarde ces diamants étincelant dans la noirceur du ciel. D’ailleurs ça pourrait faire une bonne chanson, Paul ça t’inspire ?

« Elle n’avait qu’une seule gloire, celle de n’être pas devenue une pom-pom pute au cul diplômé, fatalement enculée le 15 du mois par un gentil quarterback dans ce Connecticut auquel elle avait dit adieu – adieu à sa chambre aux draps vomis par Disney, adieu à ses copines manucurées et vite déflorées, adieu au monde gras des barbecues, adieu à son frère, de trois ans son esclave, pulvérisé par un bus, son frère qu’elle avait giflé une heure avant sa mort parce que ce chérubin avait osé lire – lui qui ne lisait pas – une ou deux pages de son journal intime où fleurissaient plus de désirs que de pavots dans la vallée de Badakhchan. Et surtout : adieu aux adieux, à tous les adieux. »

Entre ces deux mal-êtres, l’ombre de la CIA plane. Et avec elle, l’expérimentation. L’acide lysergique et ses effets. Dans la famille des psychotropes hallucinogènes, l’institution innove, propose et s’essaie aux mépris des règles et des bonnes manières. La paranoïa me guette, depuis que les spoutniks volent dans ma tête, comme des étoiles filantes zébrant le ciel, de son sillage strié se déverse une poudre magique, à rendre fou ou euphorique, question de dosage.

Notre pauvre Antoine qu’est-il devenu après cet épisode malencontreux de la panification artisanale. Sera-t-il finaliste du meilleur boulanger de France ou de Navarre avec son pain aux céréales et à la farine de seigle ? Sortira-t-il un jour de sa torpeur ou de son asile de fou, à en perdre l’esprit saint, surtout ne pas sauter du pont. A quel sein se vouer même, alors qu’il croise des années plus tard le cul de Lucy, ou plutôt son regard son sourire ses étoiles qui brillent dans le ciel, ses seins qu’une poupée gonflable n’oserait revendiquer, même dans un sex-shop.

Les mots s’enchaînent dans son esprit, ils fusent, volent s’envolent, planent même au-dessus de la page blanche. La prose est jubilatoire, comme prise sous acide, alors que l’homme marche sur la lune, Claro et Antoine s’éprennent de Lucy alors que la face cachée de la lune ou de la CIA délivre ses instants psychédéliques, cette lune si petite, si inaccessible et qui pourtant ne ressemble pas moins à une boule de flipper frappant les esprits sains même si à Pont-Saint-Esprit, les seins sont enfermés. Sortez-moi cette poupée gonflable, alors, disent de concerts les pervers de la rue Saint-Denis, même en 1969. Amen ou Hallelujah, le Créateur veille sur sa brebis égarée et ce rossignol désenchanté. Le sex-shop montre portes closes.

« L’époque t’interpelle ? Profite. Egare-toi, et en crabe avance, pince à pince, pas à pas, acquis à tous les heurts, toutes les vitrines, ton cœur rebelle à quelques baisers des nichons au sillon si étroit qu’y glisser l’imagination c’est déjà jouir sans entraves, alors laisse-toi éblouir par ce déluge de hasards que promet ce café, celui-là, oui !, si banal pourtant en sa bakélite inanité, avec ses pieds de chaises chromés, son zinc sale et ses œufs morts sur un carrousel d’alu, avec aussi son formidable flipper – oui, encore un ! -, ce flipper qui est un cercueil sonore au fronton duquel s’affrontent des divinités que tu donnerais éternellement gagnantes, mais qui vont perdre, oh n’en doute pas, et ce sous l’impulsion de tes deux index, soudain rusés, tel Ulysse dédoublé, vite, gagne Ithaque, empoche le spécial bonus qui claque, et reprends une bière, même tiède, même fade, ta paume toujours à l’exacte température du désir, car la nuit, la nuit qui aime à balbutier, s’entrouvre à peine à tes dépendances. »

« Tous les Diamants du Ciel », et dire que ça pourrait faire une chanson des Beatles.

Une opération Masse Critique du site Babelio

en collaboration avec les éditions Babel d’Actes Sud.

10 commentaires
  1. 29 octobre 2015 , 13 h 50 min - manU prend la parole ( permalien )

    Je lis parfois Claro sur son blog, je le sais auteur, traducteur, un homme multi-facettes donc.
    Je suis ravi de le croiser ici, gage de qualité, Il faudra que je le lise un jour…
    Le verre de bière assorti à la bière, quel sens du détail ce bison ! ;)

    • 29 octobre 2015 , 15 h 42 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Acteur, je ne connaissais pas.

      Par contre, j’ai déjà croisé sa route en tant que traducteur, et notamment de mon roman culte, celui dont on ne peut se séparer jamais tant il vous a prit aux tripes et aux veines, La Famille Royale de William T. Vollmann. Il faut un putain de talent pour arriver à traduire une œuvre si puissante.

      Son blog aussi, le Clavier Cannibale, mériterait aussi que je m’y penche plus régulièrement.

      Le verre de bière assorti à la bière, quel sens du détail ce bison !

      J’ai effectivement un certain talent pour décapsuler les bouteilles de bière… et même celui de les boire.

  2. 29 octobre 2015 , 17 h 14 min - Nadine prend la parole ( permalien )

    Je n’ai jamais entendu parler de ce roman ni de l’auteur, son livre cinq étoiles classé par un Bison a piqué ma curiosité. J’ai lu qu’il y a une histoire vraie (ou légende urbaine) à la base du livre? Un méchant bad trip en tout cas! Quelle prose quand même dans tes extraits et ton billet, un monde complètement disjoncté, hallucinatoire, euphorique, entre sexe, drogue, CIA, clergé, conquête de l’espace, une forme de révolution fictive issue d’un monde en transition? C’est complètement fucké, j’aime trop!

    Un tabarnak de bon billet!

    • 30 octobre 2015 , 10 h 15 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il y a tant dans ce roman, du temps livré à l’euphorie, à la méditation ou à la folie. Tant de paranoïa orchestrée par la CIA. Tant de LSD à te faire halluciné. Un roman fucké, et un auteur, tabarnak, jamais lu un auteur aussi barré qui distille sa prose comme se propage une musique de Pink Floyd.

    • 3 novembre 2015 , 17 h 14 min - phil prend la parole ( permalien )

      Ah ouai quand meme !
      Y a de la comparaison là qui titille d’un coup tout de suite plus !!!

    • 3 novembre 2015 , 20 h 06 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Dark Side of the Moon en musique de fond… et tu accrocheras la lune.

  3. 29 octobre 2015 , 17 h 17 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Ce livre m’a l’air chargé en héroïne et en délirium, peut être un peu trop pour moi…

    Une chronique sortie de tes entrailles, des extraits fascinants, 5 étoiles, mais j’attendrai d’avoir roulé un peu ma bosse pour m’aventurer dans une telle histoire…

    Pont St Esprit : j’y ai vécu non loin de longues lonnnnnngues années. J’allais souvent me promener au Pont du Gard …
    Enfin voilà quoi :D

    • 30 octobre 2015 , 10 h 12 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Sauter du Pont du Gard, ça c’est de l’aventure. Avec ou sans Delirium.

  4. 4 novembre 2015 , 13 h 17 min - villaseurat prend la parole ( permalien )

    Bonjour bison. Je te lis régulièrement depuis quelques temps et j’aime beaucoup tes chroniques. Celle-ci me donne bien envie de lire ce livre de Claro. J’avais essayé Chair électrique il y a longtemps et abandonné. Je sais qu’il a traduit Pynchon ( mais pas ceux que j’ai lus ) donc je voulais réessayer. Je note également La famille royale de W. Vollmann. Mais je suis un lecteur très lent et 1300 p …

    • 4 novembre 2015 , 14 h 18 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Pynchon me fait un peu peur. Mais j’en ai un de lui. Tiens, il faut que je regarde s’il est bien traduit par Claro. Mais même avec lenteur, la famille royale se déguste comme un bon whisky 16 ans d’âge. Un mélange de douceur et d’âpreté, un instant qui bouleversera ton univers littéraire.

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