Mauvaise Pente [Keith Ridgway]

Par le Bison le 27 janvier 2013

Catégorie : 4 étoiles, Europe

Pluies Irlandaises.

Pour commencer cette histoire, rien ne vaut un bulletin météorologique. De la première à la dernière page, il pleut. De temps en temps, la grisaille s’échappe pour faire apparaître quelques minces rayons de soleil ; mais la pluie revient aussi vite, magnifiant les collines irlandaises d’un vert flamboyant et éclatant. Rien que d’imaginer ce paysage, et de sentir cette terre mouillée, cette lourde tourbe, l’envie me prend de me verser un bon verre d’un single malt du coin. Il y a des lectures comme ça qui systématiquement me donne soif…

« Il pleut sur Cavan et sur Monaghan ; il pleut sur les collines, sur les lacs et sur les routes ; sur les maisons, sur les fermes, sur les clôtures qui les divisent, sur les fossés et sur les champs, sur la terre qui soupire ; la pluie tombe sur toute cette géométrie biscornue et lui impose une forme.

Et puis il arrive un moment où la pluie cesse.

Et plus rien n’est pareil sous le soleil. »

Une affaire déchire le peuple irlandais dans ces années 90. Tous les journaux, toutes les télévisions en parlent, le peuple se manifeste dans la rue, se déchire, traumatisé par les faits choquants. Pour ou contre, chacun possède son avis et sa raison. Une jeune fille de 14 ans se voit interdire de sortir du pays ; la cause : la justice craint qu’elle trouve refuge de l’autre côté de la mer pour se faire avorter, avortement d’un bébé issu d’un viol. Cas de conscience…

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Mais là n’est point l’histoire de « Mauvaise Pente », premier livre de Keith Ridgway. Cette sombre histoire sert juste de toile de fonds pour évoquer l’Irlande et son temps. Mais l’histoire que l’auteure met en scène, dans ce roman polyphonique, est presque aussi sombre, aussi poignante, aussi controversée.

« Elle avait tenu Sean dans ses bras, elle lui avait montré les étoiles une par une et lui avait désigné la constellation qu’elle connaissait. La Grande Ourse. Elle n’en connaissait pas d’autre. Elle l’avait posé par terre pour décrocher le linge qui séchait sur le fil et le mettre sur son bras. Elle avait décroché les vêtements  et les avait mis sur son bras, l’un après l’autre, puis elle s’était tournée vers l’obscurité, et ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre qu’il était dans le fossé. C’était facile. Elle avait contemplé les vêtements propres, s’était retournée vers le fil et les y avait soigneusement replacés en se disant que quelques-uns tomberaient sans doute et se saliraient, mais que les autres tiendraient et qu’elle n’aurait pas  besoin de les relaver. Alors seulement elle était allée chercher le corps de son fils noyé dans l’eau peu profonde du fossé, elle l’avait ramené à la maison et s’était assise en le tenant dans ses bras jusqu’au retour de son mari. Il l’avait frappée. Il l’avait frappée, il avait déchiré ses vêtements, il l’avait traînée dehors, il l’avait jeté dans le fossé et l’avait laissée là. Elle avait essayé de se noyer. Elle avait essayé de garder la tête sous l’eau et souhaité perdre conscience. Mais elle n’avait pas pu. Elle n’avait pas pu s’empêcher de respirer, n’avait pas pu s’empêcher de reprendre son souffle pour aspirer de longues goulées de ténèbres glacées. »

Grace n’a pas eu une vie facile ; Une anglaise sur les terres irlandaises qui s’est marié à un homme qui au fil des gens s’est mis à boire un peu chaque soir, puis beaucoup plus souvent tous les soirs, s’est mis à la violenter, à la battre continuellement et sans raison apparente, qui a vu se noyer son fils dans une mare alors qu’elle étendait tranquillement le linge propre dans le jardin… Un second fils, homosexuel qui a coupé les liens familiaux depuis quelques années, et qui affiche une farouche haine envers ce père brutal. Son homosexualité ne serait-ce pas une provocation contre son paternel ?

Un roman qui peint l’Irlande contemporaine, qui affiche ses valeurs.

Un roman qui donne l’envie de prendre le ferry, de respirer les embruns avant de s’assoir dans un pub ou de découvrir les distilleries locales.

Un roman tragique qui n’offre aucun répit au lecteur, qui offre une vision traumatisée dans la vie dans cette lointaine contrée, « l’Irlande profonde ».

Un roman qui raconte l’histoire d’une femme bafouée et solitaire au milieu d’un climat de haine et de revanche. Elle provoque son changement, décide de prendre ses responsabilités et assume ses actes. Assume-t-elle, d’ailleurs ? Ou n’a-t-elle pas simplement conscience de ceux-ci. C’est tout l’ambiguïté de ce livre. La dualité que le lecteur peut avoir en lisant ce roman. Doit-il prendre parti pour cette femme ? Est-ce à la justice de terminer les faits de ce roman ?

« Elle demeurerait à jamais au volant d’une voiture rouge sur un étroit tronçon de route où elle tuait son mari dans le silence de la nuit. »

Mauvaise Pente, titre original : The Long Falling, une traduction approximative qui dérange et dénote, notamment du coté de ces nourritures terrestres et spirituelles :

Le titre est mal traduit, et porte en français une sorte de jugement moral qui est bien absent du livre. The Long Falling : la chute lente, en anglais, est bien plus précis que ça. Et surtout, fait terriblement écho à l’eau qui tombe pendant toute la lecture de ce roman, l’eau sous toutes ses formes, qu’il s’agisse de la pluie tellement familière à Dublin, des larmes versées par notre personnage principal ou de l’eau qui coule par le robinet dans les scènes d’intérieur.
Cette eau rythme donc toute notre lecture, tout comme la thématique de la chute, de cette eau ou de notre personnage. Cette chute vers une défaite sure et certaine, ce nuage d’incertitudes pour une femme rongée non par le remord mais par la culpabilité que tout le monde semble s’évertuer à lui renvoyer. Tout est dilué dans cette sensation de brume.

De l’eau, toujours de l’eau… Pure celle qui pourrait servir à l’élaboration d’un Irish Whiskey du meilleur cru, ou celle que les brasseurs utiliseraient pour leurs Guinness. J’ai envie tout d’un coup de me prendre un whiskey. Tant pis pour l’heure, tant pis si je n’arrive pas à dormir cette nuit. Au mieux, je me servirai un second verre et j’écouterai le Astral Weeks de Van Morrison. Au pire, je me sortirai un autre bouquin des terres irlandaises et j’écouterai le Moondance de Van Morrison. J’en ai assez de cette eau qui coule et mouille. De l’eau tout zazymut :

C’est un très beau roman aussi lourd que les manteaux mouillés par la pluie de Dublin, très prenant que l’on ne peut lâcher..


(15 septembre 2011)

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(mise à jour du 27 janvier 2013)

Je vais te parler du film que j’ai vu hier soir. Il faisait nuit, il pleuvait, je n’avais pas de Guinness. Alors je me suis servi une Chimay bleue. Je me suis posé cette question : « où va la nuit ? ».

Je vois une fille se faire renverser par un chauffard ivrogne, ce même chauffard qui ne trouve rien d’autre à faire de mieux que de battre sa femme. Une nouvelle fois. Et puis, je me suis dit que j’avais déjà vu cette histoire. Pourtant le titre ne me dit rien, et cette femme, Yolande Moreau, je ne crois pas la connaître – dans ce film. Mais je sens la suite arriver. Elle prend sa voiture, et va renverser son ivrogne de mari à l’endroit même où la gamine a été renversée. Et là, le déclic, j’ai trempé mes lèvres dans la mousse de ma Chimay, et là tout m’est revenu, l’histoire se passait en Irlande et le roman était signé Keith Ridgway. Le film franco-belge – signé Martin Provost – a transposé la scène en Belgique une fois ! Yolande est toujours impeccable, magnifique et profondément triste. Son fils est abject et homosexuel (les deux n’ayant aucun rapport). Oui, l’histoire je la connais parfaitement, le film perd donc de son intérêt. Le contexte irlandais me semblait plus fort…

Et puis, comme une coïncidence est rarement fortuite, je me rends compte que pour illustrer ce roman irlandais, Van Morrison m’avait accompagné d’une Moondance chaloupée. Van, j’en avais parler deux jours auparavant avec une babeliote qui a le bon goût ou l’immense compassion (autant dire que cela doit être une Sainte) de me lire. Je lui dédicace donc ce titre, Chrisdu26, parce qu’apparemment elle aime ce gars, et même sans Guinness (sa Sainteté, j’imagine).

21 commentaires
  1. 16 septembre 2011 , 10 h 57 min - phil prend la parole ( permalien )

    De l’eau, de l’eau et tu n’as pas mis ton pastis favori ??? t malade ???

    • 16 septembre 2011 , 19 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      De l’eau, de l’eau et tu n’as pas mis ton pastis favori ??? t malade ???

      Dans la vie, il y a toujours un moment de faiblesse où le pov’ type se perd dans le néfaste et l’immonde. Ce jour-là est arrivé pour moi – pourvu que cela ne m’arrivera pas trop souvent !

  2. 18 septembre 2011 , 14 h 37 min - zazy prend la parole ( permalien )

    De retour des vacances au sud de la France, loin des pluies irlandaises…. très honorée de voir que tu as mis un lien sur mon blog !!!. Il faut que je trouve un autre bouquin de cet auteur, tanpis pour ma pal !!!
    OK pour le pastis car je me considère encore en vacances

    • 18 septembre 2011 , 15 h 13 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Il faut que je trouve un autre bouquin de cet auteur, tant pis pour ma pal !!!

      Du même auteur, j’ai noté son dernier en date – « Animals » – qui pourrait bien me convenir…

        Présentation de l’éditeur :

      Il suffit de peu pour entrer dans le royaume de l’étrange, pour que l’angoisse devienne notre pain quotidien. De peu, vraiment. D’un rat dormant de son dernier sommeil aperçu un matin dans un caniveau londonien, d’un chien étique et obsédant. Une vision dérangeante peut faire vaciller le réel et déclencher une sarabande d’hallucinations. Le narrateur d’Animals en fait l’expérience. Quelques secondes suffisent à le métamorphoser en un exalté, un fou, un possédé à deux doigts du meurtre. Ne lui reste qu’une issue : conter par le menu sa lente désintégration dans l’atmosphère anxiogène d’un royaume où la peur  » a fait un coup d’Etat « .

  3. 19 septembre 2011 , 22 h 45 min - zazy prend la parole ( permalien )

    J’ai noté !!!!
    Je suis d’accord avec toi, le titre anglais est beaucoup plus juste.

    • 20 septembre 2011 , 9 h 40 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Oh… j’y suis pour rien… J’avais lu ça… et puis j’y ai réfléchi (attention, cela m’arrive une fois dans l’année !)
      Et effectivement, je me suis rendu compte que le titre en français portait déjà un jugement de valeur, alors que tout au long du roman, je avais le sentiment que justement l’auteur s’interdisait tout jugement….

  4. 22 septembre 2011 , 13 h 24 min - zazy prend la parole ( permalien )

    J’en ai vu un autre, il faut que je fasse des recherches !!!

  5. 27 janvier 2013 , 20 h 25 min - manU prend la parole ( permalien )

     » De la première à la dernière page, il pleut. »
    > Eh bien ça ne va pas me changer beaucoup de mon quotidien…

     » Il y a des lectures comme ça qui systématiquement me donne soif… »
    > Il y en a même un certain nombre, non ?…

    « …une babeliote qui a le bon goût ou l’immense compassion (autant dire que cela doit être une Sainte) de me lire. Je lui dédicace donc ce titre, Chrisdu26…
    > Chrisdu26 et une sainte dans la même phrase, je ne croyais pas lire ça de mon vivant….

    Bon ben sinon, sans rancune, hein !! ;D

    • 27 janvier 2013 , 21 h 14 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

      Comme quoi tout arrive……lolllll
      Sans rancune va…..;)

  6. 27 janvier 2013 , 20 h 42 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

    >> (15 septembre 2011)

    J’y comprends plus rien…

    • 27 janvier 2013 , 20 h 43 min - La bohémienne prend la parole ( permalien )

      >> (mise à jour du 27 janvier 2013)

      Ah ouiiiii j’ai compris :P

    • 27 janvier 2013 , 22 h 32 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Vu l’heure, je me suis dis que c’était la fin de l’apéro,
      et donc qu’il te fallait quelques minutes supplémentaires de réflexion ;)

  7. 27 janvier 2013 , 21 h 18 min - Chrisdu26 prend la parole ( permalien )

    Mais quel gros tendre finalement sous cette épaisse fourrure…Pas assez épaisse pour cacher ta sensibilité et ton cœur d’artichaut mon cher Bison : Moondance confirme.
    Et quel choix ! Ce morceau de Van Morrison, je ne me lasse pas de l’écouter. Le piano sublime et la voix de Morisson….. voilà que mon cœur s’emballe…..
    Une sainte je ne pense pas….. De bon goût je l’espère ;)

    Merci de cette dédicace, de ce partage et de ce billet……

    Bonne soirée

    La pluie qui tombe, qui tombe et qui tombe encore moi ça me fait penser pas à Van mais Jim « Riders on the storm » :)

  8. 28 janvier 2013 , 9 h 03 min - Noctenbule prend la parole ( permalien )

    Jamais envie de chocolat?

    • 28 janvier 2013 , 9 h 44 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Si, un carreau de chocolat noir avec un single malt. Cela se marrie parfaitement bien…

  9. 1 février 2013 , 12 h 02 min - phil prend la parole ( permalien )

    encore heureux qu’il n’est pas mis de pastis sur son livre !!
    deja qu’il parle d’eau ok puis de single malt et qu’il nous met sur son livre une boisson a bulles …
    et vive Yolande ! Elle est superbe.

    • 1 février 2013 , 13 h 56 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      Je m’insurge !
      Pas de boisson à bulles. C’était une bière !

    • 1 février 2013 , 16 h 04 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      et vive Yolande ! Elle est superbe.

      J’ai moins aimé Mammuth… mais on va dire que c’est à cause du Gros Gérard mais dans Séraphine, elle est extraordinaire !

  10. 1 février 2013 , 15 h 49 min - phil prend la parole ( permalien )

    oui une boisson a bulles avec en prime un peu de voltage !

  11. 1 février 2013 , 18 h 59 min - phil prend la parole ( permalien )

    t pas juste, tout ca parcequ’il prefere maintenant la vodka !

    • 2 février 2013 , 13 h 39 min - le Bison prend la parole ( permalien )

      dans son état, pas sûr que le gros Gégé reconnaisse une Vodka d’un Bourgogne

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